Prenons comme exemple deux prisonniers, complices d’un délit, qui sont retenus dans des cellules séparées et qui ne peuvent communiquer.

– si un des deux prisonniers dénonce l’autre, il est remis en liberté alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ;
– si les deux se dénoncent entre eux, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ;
– si les deux refusent de dénoncer, la peine sera minimale (6 mois), faute d’éléments au dossier.

Chacun des prisonniers réfléchit de son côté en considérant les deux cas possibles de réaction de son complice.

« Dans le cas où il me dénoncerait :
– Si je me tais, je ferai 10 ans de prison ; Mais si je le dénonce, je ne ferai que 5 ans. »
« Dans le cas où il ne me dénoncerait pas :
– Si je me tais, je ferai 6 mois de prison ; Mais si je le dénonce, je serai libre. »
« Quel que soit son choix, j’ai donc intérêt à le dénoncer. »

À l’équilibre, chacun des prisonniers choisit de faire défaut même s’ils gagnaient à coopérer. Malheureusement pour les prisonniers, chacun est incité à tricher après avoir fait la promesse de coopérer. C’est le cœur du dilemme dit « dilemme du prisonnier ».

Ce dilemme fait partie de la théorie des jeux, largement utilisée en économie, en mathématiques, en biologie et en politique internationale.

En économie, par exemple, ce problème modélise bien les questions de politique tarifaire : le concurrent qui baisse ses prix gagne des parts de marché et peut ainsi augmenter ses ventes et accroître éventuellement son bénéfice. Mais si son concurrent principal en fait autant, les deux peuvent y perdre.

En politique internationale, l’exemple communément cité est celui de deux pays A et B. Les pays A et B peuvent choisir de maintenir ou non une armée. Si tous deux ont une armée (de force à peu près équivalente), la guerre est moins “tentante”, car très coûteuse (situation de la guerre froide). Les dépenses militaires sont alors une perte nette pour les deux pays. Si un seul a une armée, il peut évidemment conquérir sans coup férir l’autre, ce qui est pire. Enfin, si aucun n’a d’armée, la paix règne et les pays n’ont pas de dépenses militaires. La situation de coopération permettant à chacun de ne pas avoir d’armée est évidemment préférable à la situation où les deux pays entretiennent une armée, mais elle est instable : chacun des deux pays a une forte incitation à se doter unilatéralement d’une armée pour envahir l’autre.

La théorie des jeux est utilisée partout, je ne lui trouve cependant pas de trace en politique intérieur. La situation actuelle de la Tunisie pourrait, à mon avis, en être un terrain d’expérimentation idéal.

La Troïka d’un coté et l’opposition de l’autre, ne sont-t-elles pas en train d’exercer un jeu, dont l’objectif est, respectivement, de garder et de conquérir le pouvoir ? et pour réaliser leur dessein, ne sont-elles pas, chacune de son coté, en train de saboter l’autre, en la ridiculisant, en la discréditant, ou même en l’intimidant ?

Ces histoires de « milices » et d’« armée de réseaux sociaux » ne seraient pas une porte ouverte au déclenchement d’une « guerre froide » dont personne ne connais l’aboutissement ?

Et pourtant, la solution au dilemme est simple et ne nécessite qu’un peu de jugeote (j’espère qu’il y en reste encore) : de la coopération, rien que de la coopération.

Si dans le dilemme du prisonnier, chacun des complices ne coopère pas, les deux vont probablement choisir de se dénoncer mutuellement. Ce choix étant le plus empreint de rationalité. Conformément à l’énoncé, ils écoperont dès lors de 5 ans de prison chacun. Or, s’ils étaient tous deux restés silencieux, ils n’auraient écopé que de 6 mois chacun.

Ainsi, lorsque chacun poursuit son intérêt individuel, le résultat obtenu n’est pas optimal au sens de Vilfredo Pareto.

Que dirons donc des politiciens, prétendus être des hommes d’Etat ? L’intérêt personnel est présumé être mis de coté, pour le bien de la nation et les stratégies « gagnant-gagnant » semble être la seule issue.

Pour que l’image soit complète, le dilemme de prisonnier trouve une extension dans ce qu’on appelle le « dilemme répété » ou le « dilemme itératif du prisonnier » de Robert Axelrod qui donne une autre illustration à partir d’une situation équivalente : deux personnes échangent des sacs, censés contenir respectivement de l’argent et un bien.

Chacun a un intérêt immédiat à passer un sac vide, mais il est plus avantageux pour les deux que la transaction ait lieu.

Dans un jeu du dilemme du prisonnier répété, chaque joueur a l’opportunité de « punir » l’autre joueur pour sa précédente non-coopération. La coopération peut donc survenir dans cette configuration. L’incitation à tricher est inférieure à la menace de punition, ce qui introduit la possibilité de coopérer.

Ainsi, quand on répète ce jeu durablement dans une population, les joueurs qui adoptent une stratégie intéressée y perdent au long terme, alors que les joueurs apparemment plus désintéressés voient leur « altruisme » finalement récompensé.

Sauf que dans notre situation politique actuelle, le jeu n’est pas répété, notre Tunisie est unique et une révolution ne se fait pas tous les 4 ans.