Parce que des médias libres sont nécessaires pour une société qui avance et que la liberté de la presse est un outil de la démocratie, la Journée mondiale de la liberté de la presse avait un sens particulier en Tunisie. Différents événements ont eu lieu au cours de cette journée du 3 mai. Petit tour d’horizon.

Sur l’avenue Bourguiba, installés sur les marches du théâtre, on a pu voir des gens avec un masque étrange sur le visage. Ils avaient barré leur bouche de scotch en signe de protestation. Ils veulent parler librement et ils veulent que les journaliste puissent le faire aussi. Parce que ces citoyens ont compris que la liberté de la presse est un droit fondamentale, ils sont sortis dans la rue pour montrer leur soutien aux journalistes du pays.

Et ce soutien est nécessaire. Dans un pays en transition où chacun cherche ses marques et où les rôles sont mal définis, les journalistes, comme les autres acteurs de la scène publique, tâtonnent et certaines forces profitent du flou juridique pour essayer de créer un rapport de force et asservir les médias.

C’est ce que l’on peut comprend en lisant le rapport du Syndicat National des Journalistes Tunisiens, publié lors de cette journée de la liberté de la presse. Comme le souligne ce rapport les agressions contre les journalistes n’ont pas diminué. En réalité chaque semaine un journaliste en serait victime. Et le fait est que ce n’est plus seulement la police politique qui s’en prend aux journalistes, mais également les hommes politique et des citoyens organisés en « milice ».

Le problème est que ces agressions sont rarement condamnées et les hommes politiques ne prennent pas de position claire en faveur de la liberté de la presse. Bien au contraire. Toujours selon le rapport de la SNJT des pressions sont exercées sur les médias par les membres du gouvernement. Difficile pour eux d’accepter la critique et de faire la part des choses entre leur personne et leur travail. Or la critique et la vigilance sont des qualités nécessaires aux journalistes pour que les médias deviennent un 4eme pouvoir et qu’une réelle démocratie se mette en place.

C’est justement parce que durant toute sa carrière Eynulla Fatullayev, journaliste originaire d’Azerbaïdjan s’est battu pour la liberté de la presse, que l’Unesco lui a attribué le prix « Guillermo Cano », ce même jeudi 3 mai. Une cérémonie qui était organisé au Palais de Carthage et après laquelle le Président de la République, Moncef Marzouki, a discuté avec les membres de la société civiles présents.

Des jeunes journalistes citoyens n’ont d’ailleurs pas hésité à questionner le Président sur ses projets quant à la liberté de la presse. C’est que puisque la remise d’un prix autour de la liberté de la presse a eu lieu en Tunisie, on peut croire que cette même liberté y est protégée. Or ce n’est pas le cas. Informer le public coûte cher.

Ainsi Nejiba Hamrouni, la présidente du SNJT a cité l’exemple de l’agression de notre collègue Emine M’tiraoui, agressé physiquement par une vingtaine de personne membres du parti Ennahda, sous le regard indifférent de la police, alors qu’il venait de réaliser un reportage au sein de leurs locaux.

Comme on le sait Emine n’est pas le premier journaliste victime d’agression. Dans un hors série publié par La Presse à l’occasion de la Journée de la liberté de la presse, une liste de quelques agressions commises contre des journalistes, depuis la fin des années 80, a été dressée. Ce magazine un peu spéciale revient sur la carrière de certains noms du monde de la presse tunisienne, parle de la situation de la télévision ou encore de la radio et s’interroge surtout sur l’avenir des médias en reprenant le slogan de la campagne RSF : libres mais jusqu’à quand ?

Le verdict du procès Nessma, rendu ce même 3 mai, est d’ailleurs révélateur de ambiguïté de la situation. Le patron très controversé de la chaîne privée a écopé de 2400 dinars d’amende pour “trouble à l’ordre public” et “atteinte au sacré”. Inculpé sur la base d’un article du Code Pénal, Nabil Karoui, aurait dû être jugé en fonction du Code de la presse.

L’urgence de la mise en application du Code de la presse et donc d’un statut spécifique pour les professionnels des médias est réelle. Ce statut doit assurer la protection des journalistes. De tous les journalistes. Y compris ceux travaillant dans la presse électronique, une presse très suivie par les citoyens mais non prise en compte par le SNJT. Un semblant d’avancée a tout de même l’air de voir le jour. Ainsi lors de la manifestation organisée devant le théâtre, Nejiba Hamrouni, présidente du SNJT, a déclaré vouloir prendre en considération les médias électroniques afin de leur apporter, à eux aussi, un statut et donc une protection.

Et parce que la liberté de la presse ne s’arrête pas aux slogans, mais qu’elle est une culture à mettre en place, nawaat.org, en collaboration avec le TMG de l’IFEX et Index For Censorship, s’est chargé d’une campagne de sensibilisation visible dans les journaux, à la télé et via des affichages urbains. La presse à reluire, c’est fini !

Plutôt que de se contenter d’emballer du poisson, déroulons les pages et arrêtons nous sur les mots. Cinema, théâtre, journalisme…les idées et les mots doivent se mêler librement, sans retenue. Et c’est maintenant qu’il faut parler, pour que plus jamais on ne fasse taire les journalistes.