crédit photo: tunisia-live.net

Loin de la monotonie des habitudes ramadanesques tunisiennes, qui oscille entre les séries télévisées et les salons de thé de la banlieue nord de Tunis, des jeunes ont préféré se rendre à l’événement hebdomadaire “Klém cheraà”/”street poetry” qui se tient chaque mercredi soir durant le mois de ramadan.

“Klém cheraà” est une initiative citoyenne culturelle, indépendante du ministère de Culture. Elle est présentée par Amine Gharbi, l’un de ses organisateurs comme :

une initiative qui vise à investir l’espace public et promouvoir les paroles en tunisien, que nous considérons comme une langue à part entière.

L’esprit de “Klem Cheraà” est un esprit interactif aussi, on aime faire participer tout le monde, et c’est par cette interaction que l’échange humain et culturel se crée.

“Klem Chere3” a comme objectif principal de permettre aux jeunes d’assister à des événements sans être obligés d’acheter un ticket à 5 ou 10 dinars, sans se retrouver coincés dans une salle pendant deux heures… On a toute la Terre, pourquoi chercher les petits coins ?

Nous voulons casser l’image classique de la culture de l’ère précédente.

Nawaat : Pourquoi organiser un tel événement pendant le ramadan ?

Amine : Le ramadan est une circonstance favorable où la nuit prend tout son charme et sa splendeur. Du coup ça nous rappelle les fables de grand-mères et le langage avec lequel elles parlaient.

Nawaat :Vous avez choisi le dialecte et non pas la langue arabe ou française, quelles en sont les raisons ?

Amine : L’arabe et le français ont toujours occupé un grand espace dans les événements culturels et personne ne peut nier que “éttounsi”(le tunisien) est la langue qui touche le plus aux Tunisiens. On s’exprime tous mieux avec éttounsi qu’avec n’importe quelle autre langue. Elle véhicule plus d’émotions, plus de sens aux mots qui parlent à l’inconscient collectif de tous les Tunisiens.

Nawaat : Quel regard posez-vous sur le passé, le présent et le futur du ettounsi ?

Amine : Le tunisien est à présent délaissé de façon flagrante, on ne parle plus comme le faisait El Errwi (un ancien conteur bien connu en Tunisie) par exemple. Aujourd’hui c’est un mélange de français, anglais et tunisien. Avant c’était plus fin et raffiné, à travers les fables des grands-mères, la façon avec laquelle les gens manifestaient leur romantisme… dans le futur on risque de perdre le charme de nos mots si on ne fait pas d’action comme “Klem Cheraa” pour montrer aux gens que “Ettounsi” peut décrire de belles choses avec de beaux termes.

Ce retour au langage tunisien est dû à une prise de conscience : nous sommes un peuple qui a son propre timbre : el Tounsi! Quand on entend des politiciens ou présentateurs qui utilisent des termes de l’Orient “ya3ni fih”, “ma7nech 9adrin…” ceci nous fait de la peine.

“Ettounsi” est même considéré comme une langue, plus qu’un dialecte. Tous les linguistes diront ceci, parce qu’on a tout ce qu’il faut pour considérer ettounsi comme une langue.

Nawaat : Pourquoi avez-vous choisi d’agir dans des lieux publics, contrairement aux événements culturels “officiels” ?

Amine : On a choisi d’agir dans les espaces publics parce que les lieux habituels de rencontre de poésie sont délaissés aujourd’hui par les jeunes. Ils ont un apriori défavorable à ce qui se passe dans le cadre officiel (maison des jeunes, maison de la culture…)

On veut casser ce schéma classique, pourquoi chercher et supplier certains responsables administratifs quand on a la rue pour faire d’elle un théâtre, une rencontre poétique, un espace musical…

Nawaat : Les gens n’ont pas eu de problème avec cela ?

Amine : Bien au contraire, le nombre est passé d’une cinquantaine à environ quatre-vingt-dix personnes. L’esprit interactif et la participation de tous les présents sans exception a pu attirer les gens pour extérioriser ce qu’ils ont dans le ventre. La spontanéité de l’événement, la convivialité en sont les causes à mon avis.

Ce qui est nouveau c’est le fait de changer des formes classiques des rencontres dans les salles et espaces clos. Cet événement vise à investir entre autres l’espace public, et jusqu’à maintenant ça a bien marché…

Olfa, qui a pris connaissance de cet événement via facebook s’est rendu à cette manifestation culturelle dès le premier mercredi de ce ramadan. Selon elle

ces rencontres ont reflété la vraie identité du Tunisien ! Son âme, sa nature, sans artifice ! Le Tounsi libre avec sa spontanéité, son cœur et son esprit ouvert, femmes et hommes… avec son sourire et son rire. Le Tunisien qui essaie de survivre malgré tout et qui t’accepte en dépit de ta différence et même s’il ne partage pas le même avis que toi. Le Tunisien qui t’accepte comme tu es, et qui te respecte et t’applaudit malgré son désaccord avec les idées que tu portes.

http://youtu.be/nwoKHWisMgo
Crédit vidéo: Zied Zitouni

Klém charaà est une initiative qui a commencé avec deux personnes, Amine gharbi et Majd Mastoura, mais qui s’est développée petit à petit grâce aux contributions d’autres participants qui se sont rejoints via le réseau social facebook.

La plupart d’entre eux sont jeunes. Leur quête de plaisir, d’un bon moment partagé est relié à une envie insatiable de nouer avec un passé, notamment celui de la langue, le tunisien.

A travers la poésie, des contes et histoires, ils essayent de raviver des souvenirs et créer un idéal de rencontres et de tolérance d’une Tunisie à laquelle on a enlevé le voile de la dictature.

“Certains ont voulu nous déranger avec des pétards et des gros mots” nous a confié Amine. Ces “bad boys” du quartier voyaient cet événement comme une bizarrerie et il fallait le saboter. Amine ne s’est pas dégonflé, ne s’est pas dit que ces gens là sont des bons à rien. Il est allé les voir, il a parlé avec eux pour les inviter à participer à Klem Charaa. Perplexes, les jeunes ont finalement trouvé l’idée intéressante et l’un d’eux a même pris le micro pour raconter son histoire …

La plupart des participants ont apprécié le fait que la majorité des spectateurs était des jeunes et des adultes qui gardent encore cette jeunesse d’esprit. Beaucoup d’autres ont salué le côté d’entre-aide de l’événement:

Ce qui est vraiment intéressant c’est le fait que l’événement soit une occasion de rencontre, en plus d’avoir un caractère culturel. Il y a même des gens qui ne se connaissaient pas qui ont fait du covoiturage pour nous rejoindre…

Klem Charaa a lieu une fois par semaine, le mercredi soir vers 21h30. Les participants choisissent ensemble le lieu de rencontre sur la page facebook de l’évènement.
La prochaine rencontre aura lieu ce Jeudi 9 aout à la Place des Droits de l’Homme au centre ville de Tunis.A ne pas rater.