Mustapha_Kamel_Nabli

Le nom de Moustapha Kamel Nabli a été cité par plusieurs medias, le présentant comme candidat à la tête d’un gouvernement d’union nationale. En ces temps difficiles Nabli est peint comme un héro national, un révolutionnaire et un génie en économie qui saurait sauver le pays. Mais qui est donc ce personnage ?

On ne peut dresser sa biographie sans rappeler que Nabli a été ministre du développement économique et ministre de la planification et du développement régional entre 1990 et 1995. Il avait exécuté avec fidélité les 7ème et 8ème plans de développement quinquennaux qui s’inscrivaient dans la ligne de l’application du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) imposé par le FMI, tout comme le programme du FMI d’aujourd’hui. Cette période-là fut caractérisée par de profondes réformes ultralibérales douloureuses accompagnées d’une très forte vague de privatisations que MKN soutenait fortement : des privatisations qui ont eu lieu dans des circonstances douteuses et qui se sont liées fortement à des affaires de corruption.

Mustapha Kamel Nabli, qui avait rejoint ensuite la Banque Mondiale, a continué à faire la promotion des privatisations en Tunisie, ce qui a abouti à ce que des entreprises nationales comme Tunisie Telecom ou Ennakl ont été bradées dans des circonstances opaques, à de très bas prix, pour enfin atterrir dans les mains de Sakhr Matri ou, pire encore, comme propriété du fils de Ben Ali, alors âgé de quelques mois ! Nous nous demandons aujourd’hui pourquoi est-ce que le dossier de la privatisation n’a pas été ouvert.

Le 17 janvier 2011, quelques jours après la fuite de Ben Ali, Nabli a été miraculeusement nommé par le gouvernement Ghannouchi I, alors que Ben Ali avait encore un pied au pouvoir. Il a ainsi atterri au poste clé de gouverneur de la Banque Centrale. Ce poste est très important pour Ben Ali et il ne le confierait qu’à un homme de confiance car il lui garantirait la fuite de ses capitaux.

Sa proximité avec l’ancien régime ne s’arrête pas là. Le dossier juridique de Seriati montre des appels échangés entre Nabli et Kamel Letaief. Nabli semble être un personnage très proche de Kamel Letaïf, le cousin de Ben Ali connu pour sa mauvaise réputation dans le milieu des affaires et pour son appartenance au clan de Ben Ali qui a pillé le pays.

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Par ailleurs l’analyse de letaief Leaks publiée par nawaat donnait déjà de précieuses indications. Nabli et Letaif ont échangé un total de 645 appels en 18 mois soit une moyenne de 2 à 4 appels par jour avec des pics très important à partir du 14 janvier pendant 3 mois et juste après les élections du 23 Octobre 2011. Inutile de rappeler l’importance de ces périodes dans l’échiquier politique de la Tunisie postrévolution. Il s’agit du personnage le plus en contact avec Letaief. Demandent-ils très souvent des nouvelles de la famille ou sont-ils en train d’œuvrer autour de transactions financières ?

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Plusieurs mois plus tard, les employés de la Banque Centrale ont manifesté appelant au départ de Kamel Nabli et à l’ouverture des dossiers de corruption.

Selon Mondher Maamer, employé de la Banque Centrale :

plusieurs prêts ont été données avant la révolution aux proches de Ben Ali de façon illégales et sans garanties, mais depuis la révolution la Banque Centrale ne veut pas dénoncer ces dépassements graves mieux encore elle veut les couvrir.

Aujourd’hui, et comme le montre ce document confidentiel (voir ci-dessous), nous nous trouvons même en train d’effectuer le paiement de ces dettes octroyées aux proches du dictateur. Ce paiement s’effectue en anticipé et se trouve même financé par le budget de l’Etat qui est lui même financé par un endettement extérieur.

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Des dettes que le contribuable devra payer pendant de longues prochaines années au détriment de la nourriture et du carburant, puisque plus de 80% de la population représentant la classe moyenne aura à subir les effets de la suppression des subventions.

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Par ailleurs, Moncef Sleimi, membre du syndicat de la BCT dénonçait des recrutements suspects de cadres du RCD par Nabli l’ex gouverneur de la BCT. « Ces Rcdistes », selon lui, auraient été positionnés afin de servir les intérêts de tierces personnes.

Il n’y a pas que les employés de la BCT qui ont levé le voile sur la corruption à la BCT. Néji Bacouch, membre de la commission sur la corruption et les malversations, a déclaré, lors d’une conférence de presse organisée le vendredi 11 novembre 2011 suite à la remise du rapport final de la commission au Président de la République au gouvernement de transition : « Nous déplorons le manque de réceptivité de la part de la BCT qui a refusé par écrit de nous donner des informations sur des transactions, opérations bancaires ou virements ».

Il est aussi important de rappeler que Nabli s’était donné pour mission de garantir aux créanciers le remboursement de la dette tunisienne. A ce sujet MKN s’est également opposé fortement à l’audit des créances de la Tunisie. Il a même nié dans une interview savoir ce que c’est qu’un « AUDIT de la dette ». Cela permettrait, pourtant, de déceler la part de la dette publique tunisienne qui n’a pas profité au peuple tunisien et qui est allée dans les circuits de corruption de la dictature déchue.
ll avait d’ailleurs prétendu qu’il était impossible de trouver des dysfonctionnements dans la gestion des prêts de la Banque Mondiale parce que, selon lui, « les projets de la Banque Mondiale sont très bien ficelés ». L’audit de la dette de l’équateur témoigne du contraire !

Il avait aussi prétendu que la Tunisie pouvait perdre le soutien de ses partenaires économiques si elle entamait l’audit de la dette. Pourtant, le projet de l’audit de la dette est soutenue non seulement par plusieurs ONG tunisiennes et étrangères, mais aussi par plus de 100 parlementaires européens dont le ministre délégué au Développement auprès du ministre des Affaires étrangères français. Ces parlementaires européens avaient signés une pétition pour marquer leur soutien à l’audit de la dette tunisienne.

Un tel audit permettrait à la Tunisie de refuser de payer la part odieuse de la dette, c’est à dire les prêts qui n’ont jamais parvenus au peuple. Comme l’Irlande et l’Equateur, la Tunisie pourrait faire un audit de la dette et libérer le budget de l’Etat pour d’autres projets de développement. Alors qu’une très grande partie du budget de l’Etat est réservé au paiement de la dette externe, celle ci pourrait s’alléger et sortir la Tunisie du gouffre de la crise économique.

C’est donc, en partie, à cause de MKN que la Tunisie est aujourd’hui obligée de s’endetter pour payer les dettes contractées sous Ben Ali.

En ce qui concerne la compétence professionnelle de Mustapha Kamal Nabli, sa politique monétaire a été un échec. En 2011, la tunisie a connu une flambée inflationniste. Alors que le premier rôle qu’octroie le législateur à la Banque Centrale se trouve être le contrôle de l’inflation. Or, la BCT n’a fait qu’aggraver l’inflation par les mesures inappropriées. L’économiste tunisien Hachemi Alaya a même déclaré qu’ « au lieu de hausser son taux directeur (comme le prescrit une stricte observance de son mandat et comme le ferait n’importe quelle banque centrale indépendante), la BCT a décidé de baisser son taux directeur pour, dit-elle, soulager les entreprises d’une partie de leurs charges financières. ».

Mais qu’en est il du peuple qui souffre de la cherté de la vie, pourquoi MKN a décidé de lui infliger une augmentation des prix avec cette diminution du taux directeur ? Le gouverneur a t-il décidé ainsi de sacrifier la majorité des Tunisiens ?

En voici un autre exemple de l’incompétence de MKN. Au lendemain du 14 janvier la Tunisie avait toujours une bonne notation, même suite à une légère dégradation. A ce moment là MKN avait repoussé une sortie sur les marchés internationaux de crédits alors qu’il savait que la période de transition nécessiterait de mobiliser des fonds et que d’autres dégradations allaient suivre. Chose tout à fait compréhensible dans une période de transition. Comme résultat, la Tunisie devra rembourser ses dettes beaucoup plus cher car elle est sortie trop tard sur les marché internationaux. Une erreur stratégique assez coûteuse pour les caisses de l’Etat.

Malgré son expérience dans la banque mondiale, MKN, durant son mandat de gouverneur de la BCT, n’a formulé aucune proposition ou alternative concrète de sortie de crise. Mais dès son limogeage, il a entamé une tournée des plateaux télévisés criant au rouge à chaque passage médiatique. Toujours sans alternatives économiques, MKN se lance en campagne politique.

Il n’y a pas que MKN, Jalloul Ayed aussi fait partie de ces héros, “experts économiques”, de la postrévolution, présentés aussi comme candidats au poste du chef du gouvernement. Ont-ils proposé une quelconque solution à part celle déjà existante dans les rapports des institutions financières internationales et dont Ben Ali a entamé l’application depuis voilà des dizaines d’années, chose qui a conduit à la crise économique et au chômage dont nous souffrons actuellement ? Ne serait-il pas plus convenable d’interroger MKN et les autres candidats, comme dans n’importe quel processus de recrutement classique, sur leurs programmes et ce qu’ils compte faire pour sauver la situation ? Sont-ils en mesure de proposer un programme économique et politique et de le discuter dans un débat national avant de se voir confier les rênes du pays ?

Quoi qu’il en soit, il est clair que l’incapacité de financement du budget 2014 a beaucoup pesé sur la décision d’Ennahdha de céder le pouvoir. Les bailleurs de fonds tournent le dos au gouvernement car il n’a pas réussi à appliquer le calendrier des réformes économiques prévues au cours de 2013 et dictées par les bailleurs de fonds eux même, à cause des perturbations politiques, des assassinats et de la crainte d’un renversement suite à la mise en place de ces réformes capitalistes. Il n’y a aucun doute que la pression externes bat à l’heure qu’il est sont plein. Mais le choix pourrait bien se jouer entre Jalloul Ayed et MKN, non pas pour leur compétence mais pour leur aptitude incontestée à appliquer les réformes du partenariat de Deauville dictées par les institutions financières.

Plus de 300 jeunes tunisiens ont été tué il y a maintenant presque trois ans. Ils s’étaient révoltés non seulement contre le régime en place et contre la dictature, mais avant tout contre le “système”. Un système bâti sur un modèle économique imposé par les institutions financières internationales et qui a montré son échec à instaurer la paix sociale. Ces jeunes-là croyaient au changement, croyaient à une révolution …