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L’article 38 boudine la sphère du savoir dans un corsage beaucoup trop restreint, il s’obstine à se focaliser exclusivement sur les connaissances sur le monde arabo-islamique, vraisemblablement comme accoutumé en Afrique du Nord et en Orient en générale exclusivement idéalisées et démunies d’une approche critique, excluant par cette restriction sous entendue toutes les sciences humaines modernes indispensables pour franchir le pas vers un avenir autodéterminé et responsable.

Loin de vouloir exclure notre propre patrimoine riche et lucide qu’il devient sans doute grand temps de revoir dans sa diversité non diminuée, il n’est pas moins pressant d’autoriser, pour ne pas dire d’exiger, la perception des approches scientifiques contemporaines exogènes à notre sphère culturelle et de ne pas abdiquer à préciser qu’elles ont à se passer de partialité idéologique et politique et à ne servir qu’à l’acquisition d’une pensée critique, rationnelle et réflexive en harmonie avec sa propre tradition, ouverte sur le monde mais méfiante contre toute sorte de tentative de manipulation.

Il n’est sans doute pas resté inaperçue que du jour où Rached Ghannouchi a décidé de retourner de son exil à Londres, la Tunisie n’est pas devenue sans raison témoin d’un clivage profond qui parait séparer sa société en deux fronts intransigeants. Pas moins il ne se laisser dissimuler que le développement scientifique et technologique en Orient porte témoignage d’un énorme retard par rapport à celui abouti par d’autres civilisations, y compris celles, comme la Chine, dont la situation initiale, une cinquantaine d’années en arrière, était bien plus lamentable que celle vécue en Tunisie.

Un livre très épanouissant sur la situation alarmante de nos sociétés aux Maghreb en général et en Tunisie en particulier est l’étude à laquelle ont participé beaucoup de chercheurs nord-africains, éditée par Camille et Yves Lacoste: « L’état du Maghreb » (Tunis: Ceres productions, 1991). Comme le montre la date de parution, le livre n’est plus très actuel, mais l’approche reste sans égal et demande à être poursuivie.

Ce qui me parait être crucial dans un système d’éducation moderne sont les méthodes d’enseignement qui doivent encourager l’initiative personnelle, l’amour du savoir, l’intérêt à la recherche scientifique et le questionnement des choses.

Plus jamais un système d’éducation Tunisien doit exclure tant d’enfants ou d’adolescents sans achèvement. Quelle surprise a saisi les Tunisiens à la suite des élections en se rendant compte que deux millions de Tunisiens sont encore analphabètes ! C’est quand même un cinquième de la population. C’est pourquoi il est temps de changer de philosophie à l’égard des buts de l’éducation. La première tâche doit consister à élever une personnalité émancipée et équipée de tout les moyens pour pouvoir affronter les nécessités de la vie privée, politique et professionnelle. Le but primaire ne peut pas être de trier le bon du soit-disant mauvais pour laisser tomber celui qui paraît avoir des difficultés. Le défi sera d’aider ces élèves à trouver leurs points forts.

Pour tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas aboutir au baccalauréat il est temps d’envisager un système de formation professionnelle à haut niveau comme en Allemagne (pas sans analyser et disséquer les errements) où l’étudiant reçoit une formation duale composée d’un volet pratique dans une entreprise accompagné de cours reçus dans une école professionnelle spécialisée.

La confusion sur la nature de la démocratie, la séparation des pouvoir, l’état de droit et le sécularisme comme l’afflux aux démagogues et l’adoption de solutions incomplètes incite à appeler à introduire les sciences humaines modernes et de revoir critiquement notre histoire. Malheureusement dans les dernières décennies, pour ne pas dire siècles, nous avons idéalisé les séquences douteuses de notre histoire génuine à un degré de naïveté presque embarrassant mais exclu d’évoquer les étapes majestueuses. Il s’agira de revoir avec plus de fierté les moments glorieux de notre passé pour surmonter le sentiment d’infériorité paralysant, mais en même temps d’avoir le courage de faire face aux séquences désagréables pour retrouver la modestie et le respect nécessaire devant les exigences de la vie, loin de fantasmes mystiques. En étudiant en plus les théories de l’État dans l’âge des lumières comme les réformateurs musulmans au temps de la vraie Nahdha au 19ème siècle et au début du 20ème siècle nous trouverons une sensibilisation pour les possibilités de gérer au mieux une société et à empêcher réellement le gouvernement à succomber à l’abus de pouvoir, à l’arbitraire, au népotisme et à la torture. De l’autre coté il devient temps d’analyser en détail les raisons qui ont mené par exemple à la révolution Française ou à la révolution Russe, de disséquer l’absolutisme puis les démagogues qui ont profité des soulèvements populaires pour aboutir au pouvoir et servir leur propre intérêt, les contre-révolutions, l’industrialisation, le capitalisme, le communisme et le fascisme. Cela entraînera notre méfiance et nous réconciliera avec nôtre propre passé.

Que la société Tunisienne est perçue être si divisée n’est, à mon avis, en rien du à l’incompatibilité entre la sphère occidentale et la sphère orientale mais uniquement au matières d’enseignement contrôlées, réduites et instrumentalisées auxquelles elle avait à se contenter. Au cours de 50 ans depuis l’indépendance les élèves n’ont reçu, à part dans les sciences naturelles, que des miettes de savoir.

Reste à mentionner le niveau des universités théologiques islamiques qui n’ont pas connu de réelles reformes dans les derniers 500 ans et ne sont pas capables de répondre aux interprétations obscurantistes par un islam reformé à la hauteur d’une société moderne qui veut franchir le pas dans un avenir prospère et autodéterminé. A l’exception de la Tunisie, dans la majorité des pays musulmans les aspirants à la théologie islamique émanent d’un système d’éducation parallèle à moindre qualification. Pour surmonter cette régression, le futur étudiant devrait avoir obtenu son baccalauréat d’un système scolaire qui présente un niveau d’éducation élevé, vaste et critique et qui aurait à se plier aux mêmes standards dans tout le pays et pour tout élève. Que la Zitouna soit réhabilitée comme université théologique est surement louable mais ne devrait pas être entamé sans envisager de réelles reformes et en aucun cas cela devrais être accompagné du redressement du système d’éducation scolaire de la Zitouna. Le cas de l’Égypte et de l’Algérie montre avec insistance que des systèmes d’école à niveaux différents produisent une société à différents développements qui manquera de cohésion.

l’article 38 dans sa formulation actuelle ne contribuera pas à surmonter les décisions erronées du passé mais à les cémenter. Nous ne nous trouvons pas dans la position à pouvoir nous permettre davantage d’errements. Ne commettons pas la faute de nous auto-restreindre pour mieux servir les intérêts d’autrui et de rester à la traîne d’un monde en développement vertigineux. Les Frères Musulmans, dont Ennahdha fait partie, sont connus pour repousser les philosophies d’État développées depuis l’ère des lumières occidentales, prétendument parce qu’elles démystifient la sphère du religieux, réellement pourtant parce qu’elles proposent des approches à des remèdes effectifs contre l’abus de pouvoir. Seul d’un savoir critique, profond et diversifié émane une personnalité émancipée, responsable, apte à refléter et à aboutir à ses propres synthèses comme à affronter les défis du futur, que ce soit sur la scène nationale qu’internationale.