Sans nul doute, l’événement qui a le plus marqué les esprits le 20 mars 2014 est le poème pompeux récité par une certaine Leila Mekki lors de l’assemblée générale du parti L’Initiative (المبادرة). Voyant l’affaire s’amplifier et les colères s’intensifier quant à ce (pour le moins dire) fâcheux incident, je crus bon d’essayer de le décortiquer. La démarche médicale que j’entreprends est bien évidemment délibérée.

LE SYMPTÔME (01:36 – 03:00)

Voilà l’abîme. Voilà le désastre, la catastrophe, le drame. Un poème assumé, sans vergogne ni scrupule, prodiguant des louanges au RCD et à Ben Ali. Leila Mekki s’y dit blessée, contuse, et entre deux soupirs, s’arme d’endurance. Elle s’interroge sur l’injustice qu’elle subit, elle et les autres ex-RCDistes, ainsi que sur la dissolution funeste du parti. Puis, dans un élan d’exaltation, elle nous annonce sa persévérance et son stoïcisme face à tant d’iniquité et passe de l’épopée à l’éloge. Elle s’auto-proclame orpheline de Ben Ali et de son régime, et lui jure fidélité et loyauté. Un discours grandiloquent, emphatique, hyperbolique certes, mais par-dessus tout putride, exécrable et répugnant.
Remarquez que Kamel Morjane, juste à côté, prend un air quelque peu consterné lorsqu’elle prononce le nom de Ben Ali. Peut-être n’aurait-elle pas dû exprimer si haut ce qu’il a toujours pensé tout bas?

LA MALADIE

Nous assistons hélas à un retour en force, et sous différentes formes, des ex-RCDistes. À titre indicatif et non limitatif, je citerai les apparitions et déclarations de plus en plus cauteleuses de Hamed Karoui qui, sans retenue, nous réitère régulièrement l’imminence du retour de l’ancien régime. Il y a aussi l’ascension fulgurante de Faouzi Elloumi, Raouf Khammassi, et Mohamed Ghariani chez Nidaa Tounes (parti qui, il y a peu encore, brandissait fièrement son aile gauche de syndicalistes et d’anciens opposants). Mentionnons également Abir Moussi, ex-leader patentée du RCD, qui a dit triomphalement sur un plateau télévisé: “Nous sommes tous appelés à poursuivre le militantisme afin de maintenir les acquis de la révolution”. (Heureusement que le ridicule ne tue pas!) Le même plateau l’avait d’ailleurs alliée à Aziza Htira, ancienne membre du comité central du RCD.

Il y a donc vraisemblablement un grand mal qui ronge la scène politique tunisienne, et il ne sert plus à rien de le dissimuler. Molière fit dire à Tartuffe: “Couvrez ce sein que je ne saurais voir“. Je dirais plutôt : “Dévoilez cette maladie qu’il m’incombe de guérir“.

L’ÉTIOLOGIE (LA CAUSE)

Cette nostalgie est probablement multifactorielle, mais l’explication majeure que je lui attribue est la médiocrité de la prestation de la troïka naguère au pouvoir. En effet, non seulement celle-ci a-t-elle occulté les motifs élémentaires de la révolution (شغل، حرّيّة، كرامة وطنيّة – emploi, liberté, dignité), mais encore a-t-elle remis sur la table des débats anachroniques supposés tranchés tels que certaines libertés de la femme, l’application de la charia islamique, ou encore la liberté de culte et de conscience. (Même le semblant de liberté d’expression arraché est très relatif, comme en témoignent les affaires Jabeur Méjri et Amina Sboui.) Ainsi le citoyen lambda s’est-t-il vu, en plus de maintenir ses revendications initiales, affronter une insécurité inattendue, un terrorisme grimpant, et une pauvreté s’expandant en tâche d’huile. Instinctivement, une certaine relativisation s’installe et le tunisien se met à tempérer ses positions en se figurant que l’ancien régime n’est peut-être pas si défectueux, que le RCD avait ses qualités malgré tout, et que Ben Ali avait ses raisons pour gérer l’État comme il l’a fait.

VOLET THÉRAPEUTIQUE

C’est aussi sans surprise que le poème a suscité une levée de boucliers indignée et indubitablement justifiée. Ainsi a-t-on vu les tirs fuser de partout et dans tous les sens.
Naziha Rjiba, par exemple, a choisi de riposter par un statut Facebook, certes calme et poli, mais non moins caustique et virulent.

Plus volcanique et moins civilisé, Arbi Guésmi (qui autrefois nous avait ravis d’un poème non moins détestable faisant l’éloge des ceintures d’explosifs, ne vous en déplaise!) choisit le populisme et le moralisme en la traitant d’impure et de ventre nu. “Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte“, dixit La Fontaine.
Toutefois, ceci s’inscrit dans ce qu’on appelle en médecine le traitement SYMPTOMATIQUE, c’est-à-dire le remède du symptôme et non de la cause. Plus clairement, c’est comme si, lors d’une infection, au lieu de vous acharner à éradiquer le germe, vous vous préoccuperiez seulement de la fièvre! Qu’en est-il donc du traitement ÉTIOLOGIQUE (causal)? Ne faudrait-il pas demander compte aux affranchisseurs de ces nostalgiques? Ne devient-il pas impératif de pénaliser les responsables de ce freak show accablant? Plus clairement, ne s’impose-t-il pas de sanctionner la troïka pour avoir délivré ces cafardeux en mal de Ben Ali? Selon moi, plus qu’une loi immunisant la révolution des ex-RCDistes (que le peuple écartera électoralement bon gré mal gré), il faudrait l’immuniser des dirigeants qui ont provoqué ce phénomène grandissant.

En dernier lieu, j’invoquerai Balzac qui, dans son magnifique Modeste Mignon, soufflait: “À bon entendeur, salut!“…