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En lançant une coopérative spécialisée dans la fabrication de matériels d’interprétation, des jeunes diplômés chômeurs de Redeyef aspirent à l’autogestion, au recyclage et à l’innovation. Reportage.

Nous sommes à la veille du lancement de la grande messe altermondialiste, et l’agitation est à son comble dans les locaux du Forum Social Mondial (FSM), sur l’Avenue Habib Bourguiba (Tunis). C’est là que nous accueille Ahmed Tabbabi, un des fondateurs de Nomad 08, une coopérative qui va assurer l’ensemble de l’interprétation lors du FSM, soit près de 500 conférences. Comme ce fut déjà le cas lors de l’édition de 2013.

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Au départ, ils étaient cinq. Cinq jeunes diplômés chômeurs originaires de Redeyef à qui on a chuchoté l’idée de se lancer dans la fabrication de matériels de traduction pour le FSM de 2013.

Ça nous semblait difficile, car nous ne sommes pas du domaine, mais lorsque nous avons compris l’enjeu de l’interprétariat, nous nous sommes lancés avec le soutien de Mohamed Jribi, un ingénieur électronicien et altermondialiste tunisien qui a de l’expérience, explique Ahmed.

Le FSM croit en leur projet et leur verse 5000 euros à condition que le matériel fabriqué soit libre de brevets et demeure la propriété du Forum. Cependant, 20% du matériel reste au sein de la coopérative, pour qu’elle puisse poursuivre ses activités. Ainsi, fin 2012, ils s’installent dans un local au centre de Redeyef et expérimentent des techniques alternatives en récupérant et en recyclant du matériel électronique. Relais, « spider » (permet de régler la sonorisation), émetteurs FM, boucles magnétiques, cabines de traduction : ils fabriquent tout eux-mêmes.

Ce fut une expérience unique car de nombreux habitants venaient nous voir pour nous encourager, poser des questions, donner un coup de main, se souvient Ahmed.

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Le succès est au rendez-vous. « En créant notre propre matériel nous pouvons proposer des services à un moindre coût comparé aux professionnels et ainsi permettre à des associations tunisiennes de proposer la traduction des conférences qu’ils organisent », poursuit-il. Une des techniques utilisées par Nomad 08 et dont le coût est faible, consiste à installer des émetteurs FM simples dans la salle. La voix des interprètes est retransmise au public équipé de postes radio et chaque langue est diffusée sur une fréquence précise. Quant aux interprètes, ils disposent de micros branchés sur les émetteurs FM afin d’assurer la diffusion. « La technique FM est très pratique car elle ne coûte pas cher, est réutilisable et est facile à transporter », résume Ahmed. Ainsi, ces derniers mois, la coopérative s’est consacrée à la rénovation du matériel fabriqué en 2013, mais aussi à l’amélioration et l’adaptation de certains modèles. « Pour le FSM de 2013 nous avions construit des cabines en bois, or, plusieurs organisations qui ont fait appel à nous par la suite ont préféré des cabines en aluminium ». C’est chargé de 25 grandes cabines, 65 mini cabines, 140 émetteurs FM et 90 « spiders » qu’ils se sont installés sur le Campus d’Al Manar pour la seconde édition du FSM en Tunisie.

Briser la frontière de la langue

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Mais cette année, Nomad 08 ne s’est pas limité à l’aspect technique. Pour le FSM de 2015, la coopérative a formé près de 250 étudiants et professeurs de langues à l’interprétariat. Ainsi, 90% des interprètes du FSM seront tunisiens.

C’est important pour nous que les Tunisiens soient partis prenants du Forum et que nous assurions autant le contenu que l’aspect technique : en 2012 nous n’avions pas eu le temps de nous organiser, cette fois-ci nous allons proposons un service complet, se réjouit Ahmed.

Car l’enjeu de l’interprétariat est de taille : c’est elle qui permet de briser la frontière de la langue afin que celle-ci ne soit pas un obstacle aux échanges et aux débats. « Au FSM de 2013 nous avions assuré l’interprétariat de 50 salles en simultanés », relate Ahmed, pas peu fier. Et de poursuivre : « Depuis 2013 nous avons participé à près d’une quinzaine d’évènements organisés par la société civile tunisienne ».

Mais au-delà de l’interprétariat c’est tout un modèle que Nomad 08 souhaite incarner : celle de l’autogestion, du recyclage et d’une économie de partage. Si le statut de Nomad 08 est celui d’une association, elle fonctionne en réalité comme une coopérative dans la mesure où il s’agit d’une « association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement ».

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En effet, « il n’y a pas de hiérarchie dans notre organisation, chacun a une responsabilité, nous fonctionnons comme cela depuis le départ », rappelle Ahmed. Pourtant, le statut juridique de la coopérative n’existe pas en Tunisie, à l’exception des coopératives agricoles.

Il faut repenser notre modèle économique et lancer des initiatives en ce sens sans attendre une quelque conque reconnaissance juridique. Lançons nous, les lois suivront, affirme le co-fondateur de Nomad 08.

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C’est justement pour aller encore plus loin qu’ils proposent l’initiative « Village Nomad » au FSM afin de rassembler des associations défendant les logiciels libres, regrouper les coopératives de production autogérées, mettre en place une foire d’expérimentation et d’ateliers pratiques pour encourager l’autoproduction. Autant de défis qui vont mobiliser cette jeune équipe durant le FSM, dont Ahmed Tabbabi qui ne lâche rien :

Les modèles sociaux, économique et politiques sont dans l’impasse et génèrent des crises, aujourd’hui nous n’avons pas d’autres choix que de réfléchir à de nouvelles manières d’agir et de produire.