Espace-public-tunisie

Depuis le déclenchement de l’insurrection qui a dégagé la dictature en 2010 – 2011 et qui a ouvert la voie à la première transition (2011 – 2014) les Tunisien(ne)s s’interrogent sur le sens de ce bouleversement qui n’en fini pas de bousculer et le pays et la société tunisienne.

Certains, peu nombreux il est vrai, partisans de la théorie du complot, n’hésitent pas à mettre en cause la légitimité de cette révolution ou en tout cas à semer le doute dans l’esprit des Tunisien(ne)s. Ils profitent évidemment de la difficile situation économique, sociale, sécuritaire … pour mettre en doute jusqu’y compris la réalité de la révolution laquelle ne serait selon eux qu’un complot fomenté par quelques uns pour s’accaparer le pouvoir. J’admets qu’il n’est pas facile de se débarrasser de cette fâcheuse habitude que nous avons, malheureusement, dans le monde arabe de nommer « révolution » les renversements de régimes par les coups d’Etat et les complots de palais. Il nous faudra dorénavant introduire de nouveaux paradigmes et admettre que les sociétés peuvent être actrices de transformations.

Et n’en déplaise donc à ces gens là il y a bien eu une Révolution en Tunisie et nul, aujourd’hui, ne peut mesurer véritablement l’ampleur des bouleversements qu’elle engendre. Ce qui est certain c’est qu’elle est en train de faire sauter un à un tous les verrous qui cloisonnaient et bâillonnaient la société tunisienne. Elle a, du même coup et c’est normal, fait ressurgir à la surface toutes les contradictions qui y étaient enfuies. La révolution tunisienne, en levant le couvercle de la boite de pandore, a mis à nu les réalités diverses et profondes, mais également les contradictions de la société. Balayé l’unanimisme de façade qui avait cours jusque là !

De l’Etat autoritaire à l’Etat prédateur

Et en tout premier lieu elle a mis en évidence une contradiction – à mes yeux majeure et essentielle – celle justement qui oppose la société civile à l’Etat, du moins au caractère hégémonique de cet Etat et qui est même devenu au fil du temps, après 1987, un Etat prédateur.

Elle a notamment pointé les urgences et les attentes collectives et individuelles à mettre en œuvre par tous les prétendants à la gouvernance du pays. Elle a de ce fait, et du même coup, mis en relief et remis à l’ordre du jour des questions qui ont depuis trop longtemps été, malheureusement, reléguées au second plan, subordonnées à d’autres impératifs. Le primat de l’édification et la consolidation de l’Etat national a, depuis l’indépendance, toujours prévalu sur toutes les autres considérations, qu’il s’agisse de la question sociale, de la société civile, de la démocratie ou encore, de loin la question la plus difficile, de la place de l’individu…

Plus de cinq décennies après le pays s’est retrouvé au bout du compte dans une impasse avec un Etat-Parti unique autoritaire qui a fini par monopoliser et phagocyter tout l’espace public. Et ce Parti-Etat autoritaire était de ce fait devenu, au fil du temps, l’obstacle principal à l’émancipation et de la société civile et des tunisien(ne)s. Nulle évolution n’était dès lors possible sans la résolution de cette contradiction, sans que soit levé ce verrou. Il fallait, pour espérer un début d’émancipation, arracher de l’emprise de cet Etat de larges pans de l’espace public. La société civile, l’opposition démocratique ont bataillé dur depuis les années 1960-80 et après pour sauvegarder, avec certes des hauts et des bas, les quelques espaces d’expressions ici et là (l’université, le mouvement syndical, l’art et la culture (ciné-club, cinéma amateur, théâtre …). Mais, en raison du rapport de force trop inégal, le pouvoir du Parti-Etat, par la répression, a réussi à établir son hégémonie et maintenir son contrôle sur l’espace public.

Cet état de fait prend donc ses sources au lendemain de l’indépendance quand le Néo-Destour et Bourguiba décident, au nom de la construction de l’Etat national, de privilégier cet objectif au détriment des libertés et de la démocratie. Cela a certes permis d’enclencher, grâce à l’intervention volontariste de l’Etat et sous l’impulsion de l’UGTT, d’importantes réformes administratives, politiques, sociales, culturelles … (éducation, santé ainsi que la mise en place des principaux services publics sur l’ensemble du territoire …). Mais ce volontarisme de l’Etat fut interrompu et remis en cause à la fin des années 1970-80 par les fameux plans d’ajustement structurel imposés par le FMI et la banque mondiale. Après 1987 le régime de Ben Ali a quasiment instrumentalisé et dévoyé les institutions de l’appareil d’Etat pour en faire des officines au service de quelques clans. C’est l’époque de la généralisation de la corruption, du népotisme, du clientélisme … de son installation en tant que système d’Etat.

Evidemment c’est d’abord contre ce système prédateur de Ben Ali qu’ont éclaté les révoltes de 2010. Demeurait cependant le passif, l’étouffante hégémonie de l’Etat, ce nœud gordien que le pays traîne depuis l’indépendance. La révolution de 2010-2011 s’en est, finalement, chargée ! Le processus déclenché par l’insurrection du 17 décembre – 14 janvier ne se contentant pas du renversement du système prédateur de Ben Ali a reposé du même coup la nécessité d’une libération globale de la société de l’emprise hégémonique de l’Etat issu de l’indépendance. La question démocratique revenait à l’ordre du jour.

C’est à mes yeux cette grille de lecture qui peut nous permettre de mieux saisir l’importance de l’avènement et le rôle joué par la société civile avant et surtout après la révolution.

La société civile VS l’Etat hégémonique

La révolution en dégageant le régime Ben-Ali a également ébranlé et bousculé tout le système instauré depuis l’indépendance. La société civile, qui a connu un développement extraordinaire en quelques mois, est de fait entrée dans un processus de défiance et d’autonomisation vis-à-vis de l’Etat. Un Etat fortement déstabilisé et affaibli par plusieurs semaines d’insurrections. Dès lors non seulement la société n’accepte plus l’hégémonie de l’Etat mais celui-ci n’est également plus en mesure d’imposer son hégémonie sur l’ensemble de l’espace public.

Pour autant cette prise de distance et cette autonomie n’est pas une remise en cause du principe et de la nécessité de l’Etat mais simplement une remise à sa place, une invitation à ce qu’il revienne à ses fonctions essentielles et donc avant tout un rejet de ses tentations autoritaires et hégémoniques. C’est d’ailleurs un phénomène constaté dans d’autres pays notamment en Europe après 1989, comme un passage obligé vers la démocratisation et l’Etat de droit.

Car l’Etat civil et séculier en Tunisie est un acquis incontournable qui n’est pas seulement apparu après l’indépendance. L’Etat-nation en Tunisie est, ne l’oublions pas, le produit d’une longue histoire qui remonte loin1.

Il y a donc deux manières de s’attaquer à l’Etat hégémonique et en Tunisie cela s’est vérifié plus d’une fois. Il y a d’une part ceux, notamment dans la mouvance des Frères musulmans et d’Ennahda qui ont tout fait dans le but de déstabiliser et affaiblir l’Etat-nation2 pour imposer un autre modèle de société dans un espace plus large (l’Oumma) et, de l’autre, il y a ceux qui aspirent à l’instauration d’une démocratie et d’un Etat de droit, civil et séculier, garant des libertés individuelles, en s’appuyant sur les acquis historiques de la construction de l’Etat-nation en Tunisie et du respect du principe de la continuité de l’Etat.

Raccourcis diront certains. Peut-être mais ma conviction est faîte : pas de démocratie sans respect des libertés individuelles. Non pas seulement en se contentant d’affirmer le principe de LA liberté mais surtout en faisant en sorte de favoriser et de respecter LES libertés de chacun, concrètes et palpables dont doit pouvoir jouir toute personne, femme ou homme. Et j’ai la faiblesse de penser que, sur ce point, tout le monde ne s’accorde pas nécessairement, loin de là, et que cette question est et demeure au cœur des conflits dans de nombreuses sociétés arabo-musulmanes et évidemment en Tunisie. Elle s’exprime aujourd’hui à travers la bataille démocratique pour le partage de l’espace public. Elle s’exprimera à nouveau demain dans une autre bataille (de nature sociétale et culturelle celle-là) entre les idées et les comportements conservateurs et réactionnaires d’une part les idéaux et les comportements humanistes, progressistes, libertaires de l’autre. Sans oublier toute la bataille pour la justice sociale et contre les inégalités (de classes, régionales, générationnelles, de territoires …) voire même pour un modèle économique alternatif. Et toutes ces batailles s’entremêlent et se bousculent inévitablement.

L’espace public : une question démocratique

L’Etat est donc acculé depuis la révolution à céder une partie de l’espace public. Evidemment et pour agir l’Etat a amplement les moyens d’affirmer son autorité légale et légitime en s’appuyant sur ses fonctions régaliennes (la Défense, la Diplomatie, la Justice, l’Intérieur, les Finances …) ou encore par son intervention au travers des collectivités diverses, des administrations et autres services publics3. Autorité légitime par ailleurs et admise par l’écrasante majorité des tunisien(ne)s. Et c’est d’ailleurs et d’abord cette confiance des citoyen(ne)s qui donne une réelle légitimité à l’intervention de l’Etat.

Pour les citoyen(ne)s, par contre, comme pour la société civile que peut donc signifier la liberté (et donc les libertés) si elle ne peut s’exprimer publiquement ? La liberté n’est pas simplement une affaire d’ordre privé. S’exprimer publiquement, au vu et au su de tous, suppose pouvoir s’exposer, pacifiquement, dans l’espace public4. Or jusque là (avant la révolution) l’essentiel sinon la totalité de l’espace public était occupé de manière autoritaire et hégémonique par l’Etat et par le parti unique au pouvoir (Néo-Destour puis PSD et ensuite RCD). Les citoyen(ne)s et la société civile n’avaient dès lors d’autres alternatives que d’essayer de se réapproprier ou d’arracher quelques pans de cet espace public. Une bataille certes commencée il y a déjà plusieurs décennies mais à laquelle l’insurrection de 2010-2011 a donné un sacré coup accélérateur et fait basculer le rapport de force.

Les principaux effets et manifestations de cette contradiction entre les citoyen(ne)s, la société civile d’une part et l’Etat de l’autre sont :

● La libération de la parole en général et des médias en particuliers. A noter qu’en quelques mois il y a eu plus de 187 nouvelles publications qui ont autorisées et plus de 270 demandes de constitution de partis politiques. Même si cela s’est fait à tout va et dans tous les sens cette libération n’en est pas moins un acquis qu’il sera difficile de remettre en cause. Même si rien n’est jamais définitif.

● L’explosion de la vie associative dans le pays. On en dénombrait quelques 9000 en 2010 à la veille de la révolution. On en comptait fin 2014 presque deux fois plus (environ 17600). Bien sur dans ce foisonnement associatif il y a « à boire et à manger » et nombre d’associations (surtout celles proches des divers courants islamistes) sont à mille lieux de la démarche citoyenne et démocratique. Il y a donc société civile et … société civile (ici). Mais cela ne change en aucun cas la nature de la dynamique associative née avec la révolution en tant qu’émergence d’un contre-pouvoir.

● La naissance de syndicats au cœur même des institutions de l’Etat (syndicats de policiers, de douanes, dans les divers ministères…) même si pour l’instant c’est davantage le caractère corporatiste qui prédomine est un processus qui n’en comporte pas moins également les germes de contre-pouvoir impliquant les personnels de l’administration et des services de l’Etat5. Ce n’est pas rien !

Mais le processus de transformation engagé qui semble avoir touché en profondeur les bases du système politique et institutionnel instauré depuis l’indépendance n’a rien à voir avec un simple replâtrage ou même un changement à la tête du régime. Le pays comme la société ont été touché en profondeur et en garderont à coup sûr les traces. Le pouvoir n’est déjà plus le seul apanage de l’exécutif. Le principe de la séparation des pouvoirs tel le prévoit la nouvelle Constitution est, malgré le retard pris, en route et les chantiers pour mettre en place et pérenniser les instances constitutionnelles sont d’ores et déjà ouverts.

On sait cependant qu’en la matière, en Tunisie comme ailleurs, rien n’est jamais acquis définitivement.

Mais une chose est sûre la société civile n’acceptera plus aussi facilement les tentations hégémoniques de l’Etat et ce dernier n’est d’ailleurs plus en mesure d’imposer cette hégémonie dans l’espace public.

Il faut néanmoins espérer que ce processus de transformations politique et institutionnel s’accompagne d’une dynamique de même type sur le plan culturel et sur celui des mentalités.

Notes

1. « N’est-ce pas, en effet, à partir de la dynastie Husseinite en 1705 et le processus d’émancipation relative vis à vis des ottomans mais surtout à partir du 19ème siècle, avec la mise en œuvre des grandes réformes de l’administration et de l’Etat que la Tunisie, dans sa configuration actuelle, va commencer à prendre forme. La Tunisie actuelle s’est, pour ainsi dire, émancipée, une première fois, de la tutelle ottomane et, une seconde fois, de la domination française mais elle leur en a, néanmoins, emprunté tout ce qui lui paraissait important et indispensable pour sa propre construction en tant que nation et surtout en tant qu’Etat moderne. Et cela a été l’œuvre de l’ensemble du mouvement réformiste tunisien issu à la fois des élites et/ou oulémas formés à la Zitouna qu’à la Khaldounia ainsi que de l’apport du mouvement ouvrier et syndical. Oublier ce processus et cette construction qui a demandé plus d’un siècle et demi de réflexions, de travail et de réalisations – non sans difficultés surtout contre les conservatismes d’alors – c’est, tout simplement, ne pas comprendre les ressorts intimes de la société tunisienne d’aujourd’hui. Ce sont eux qui expliquent l’attachement au modèle du « vivre ensemble » de la société et qui la font vibrer et réagir dès lors que l’on porte atteinte à celui-ci ! »

2. Sous prétexte que l’état n’est pas ou plus en mesure de remplir ses fonctions de redistributions des ressources ou même d’assurer celles qui lui sont normalement dévolues en matière de sécurité, de scolarisation, de solidarité, de santé, d’hygiène … se multiplient alors des « tutelles » plus ou moins privées, voire associationnistes (culturelles ou cultuelles) sous label évidemment caritatif et d’assistance et qui cacheraient en fait une opération de dépossession rampante qui viendrait, petit à petit, supplanter le rôle de l’état en matière de protection sociale et de services publics. (cf. « Défendre l’Etat : un impératif … » (Défendre l’Etat : un impératif pour construire la démocratie et pour la justice sociale !)

3. Faut-il rappeler, par exemple, le rôle essentiel joué par les différentes administrations lesquelles ont réussi à maintenir un fonctionnement quasi normal des principaux services publics (électricité, eau, hôpitaux, les postes et télécommunications, les organismes de protection sociale …), et cela alors même que la révolte battait son plein.(cf. « Défendre l’Etat : un impératif pour construire la démocratie et pour la justice sociale ! » (Défendre l’Etat : un impératif pour construire la démocratie et pour la justice sociale !).

4. constitue un espace réservé à certains et fermé à d’autres. Au contraire de l’espace public constitué lui de l’ensemble des espaces à la fois de passage et de rassemblement, évidemment ouverts et anonymes, qui sont à l’usage de tous.

5. « Des syndicats voient le jour dans des corps de métiers au cœur même de l’appareil d’Etat (comme la police, la garde nationale, la douane …) lesquels étaient jusque là tenus à l’écart par tous les pouvoirs … Chose inimaginable il y a seulement quelques années. Corporatisme ? Sans doute un peu ! Disons plutôt tentative d’organisation de défense dans des corporations sensibles. Mais quant on voit les questions soulevées par l’existence même de ces syndicat à propos de l’idée de police républicaine, de refus de toute instrumentalisation politique … on se dit qu’il y a là peut-être les premiers pas d’un contre-pouvoir indispensable dans une démocratie. Si tel était le cas ce serait, à n’en pas douter, une petite révolution au cœur de Big-Brother. (…) Et pourtant, au-delà de la médiatisation qu’elle a pu avoir par moment, cela participe d’une vague de fond qui traverse ces corps de métiers et ces institutions étatiques, comme d’ailleurs elle traverse le pays tout entier, et dont on ne mesure pas encore l’ampleur véritable » (cf. « Révolution silencieuse … » (Projet de société VS projet de société : Révolution(s) silencieuse(s) ).