Le 17 mai 2015 fut une journée singulière à Bizerte. La plage des « Grottes » fut la scène de protestations des Bizertins contre un projet d’aménagement. Un rassemblement inédit qui a uni citoyens, société civile, experts et élus de la région autour d’une même voix.

Le projet de protection des «Grottes» de Bizerte contre l’érosion marine a été lancé au mois de décembre 2014 et a duré 150 jours. Un projet sous la direction générale du service des travaux aériens et maritimes relavant du ministère de l’Équipement, de l’habitat et de l’aménagement du territoire, qui a coûté 261 429 000 dinars.

Cet aménagement de la plage des Grottes de Bizerte a provoqué la fureur des Bizertins. Selon eux, la façade maritime des «Grottes» est complètement détériorée. Au lieu de protéger la plage, le ministère de l’Équipement l’a enroché et enterré. Cette plage qui connaît depuis des décennies un dynamisme touristique exceptionnel, étant donnée la beauté de son site, est aujourd’hui défigurée.

Outre le fait que ce projet est venu abîmer l’un des lieux les plus sollicités de Bizerte, il favorise, de surcroît, la circulation vers les constructions illégales de la colline du Cap Blanc et de la forêt des Grottes.

Les Bizertins s’insurgent également contre la déforestation des lieux en faveur de l’urbanisation, et appellent la direction des forets à assumer sa responsabilité de protection du patrimoine forestier contre toute aliénation ou dépassement.

Au lieu de sanctionner les constructeurs hors la loi, les autorités compétentes leur ont aménagé l’accès, rouspète Houssem Bel Hadj, à la tête d’un bureau d’études en développement économique.

Mohamed Ali Ben Gaid Hassine, ingénieur et citoyen actif au sein de la société civile bizertine assène :

Cette zone se distinguait par une plage plate extraordinaire. Les atouts naturels exceptionnels se sont effrités, tant du fait des constructions clandestines que de ce vilain projet, lequel n’est bâti sur aucune logique technique.

L’érosion marine : phénomène universel

Il convient de préciser que l’érosion côtière est un phénomène naturel. Hausse du niveau de la mer, houle, vent, courants et marées façonnent en permanence les rivages. Cependant, l’anthropisation par l’Homme, doublée de carences en matière d’aménagement du territoire, est susceptible d’aggraver la situation.

Au fil du temps, il arrive que l’estran se rétrécit. Les plages disparaissent progressivement. La dégradation des côtes est fortement lié aux aléas climatiques qui sont, d’après les prévisions, alarmistes et contrôlent les mouvements hydrosédimentaires.

Aux « Grottes » de Bizerte, les roches de nature géologique solide, ainsi que le “Cap Blanc” qui présente un véritable épi naturel, ont longtemps délimité l’érosion des côtes en dissipant l’énergie de la houle. Le phénomène érosif est notable, mais avec une intensité relative.

La conception d’ouvrage de défense contre ce phénomène peut réduire sa progression. Cependant, un aménagement mal étudié négligeant les contraintes naturelles du site peut renforcer l’érosion au lieu de la contenir.

Technique de lutte contre l’érosion côtière erronée

D’après les experts de la région, l’intervention qui a été faite sur la plage des «Grottes» de Bizerte est “complètement erronée”. Ils estiment que l’ingénieur responsable du projet n’a pas tenu compte du processus évolutif de la côte et du fonctionnement naturel du littoral. L’étude technique ne s’est pas appuyée sur une approche globale de la zone, de sa topographie, sa morphologie et de l’hydrodynamisme des vagues.

Je pense que celui qui a réalisé l’étude de ce projet n’a jamais connu la plage des Grottes, dénonce Mohamed Ali Ben Gaid Hassine. Je doute même qu’il se soit rendu compte qu’il s’agit d’une zone de baignade,ironise-t-il avec amertume.

D’après Sami Bel Hadj, expert environnementaliste, la plage des « Grottes » est intégrée par l’agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL) dans la liste des 30 cotes les plus sensibles. À ce titre, l’intervention doit être très bien étudiée, prenant toutes les mesures de précaution, pour préserver les différentes composantes du paysage naturel, considérées fragiles. Il affirme que ce projet est complètement erroné depuis sa conception jusqu’à son exécution.

Nadia Trabelsi, l’ingénieur superviseur du projet, lors de son intervention sur la radio régionale tenue le 15 mai, explique :

Pour les « Grottes » de Bizerte, c’est une zone qui est exposée à une érosion et un effondrement imminent au niveau des falaises. C’est une zone qui souffre d’une régression dunaire flagrante. Les images satellitaires montrent une nette régression des plages.

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Sami Bel Hadj a précisé que ce site souffre plutôt d’une érosion de la plage et non pas de la falaise. Un constat qui est justement confirmé par les images satellitaires. Et il ajoute :

L’érosion se manifeste pendant l’hiver (…) et pendant la période estivale, l’hydrodynamisme amène suffisamment de sédiments pour que la plage réapparaisse.

L’érosion naturelle des falaises favorise le maintien des plages. En revanche, la méthode d’enrochement favorise plutôt le déficit sédimentaire ce qui amplifie le dilemme érosif. Cette intervention n’a alors aucune perspective de durabilité.

Mohamed Ali Ben Gaid Hassine confirme :

L’enrochement ne protège jamais les plages. Il accélère la détérioration des plages, parce que cette technique accélère la cinétique du transit sédimentaire. Ce n’est pas la technique adaptée pour la protection des plages (…) Cette méthode serait efficace pour protéger les ports par exemple, mais surtout pas les emplacements de baignade.

Houssem Bel Hadj estime que l’enrochement est une technique révolue qui a montré ses défaillances et ses limites. Il explique :

Ces roches qui ont été mises seront “une bombe” qui va taper la falaise et donc l’exploser, accentuant l’érosion. C’est un véritable fiasco.

Jamel Zrig, le directeur général du service des travaux aériens et maritimes au sein du ministère de l’Équipement, quant à lui, nous assure que cette technique est la bonne et qu’ils en sont convaincus.

Ainsi, Nadia Trabelsi estime que le paysage a beaucoup changé par rapport à la mémoire du citoyen ;

La zone est exposée à maints paramètres naturels qui favorisent ce phénomène. D’abord elle est très exposée aux agitations de la mer. Ensuite, il y a une pluviométrie importante et une topographie qui font que la quantité de pluie charriée par les bassins versants se déverse dans la région. Tous ces paramètres favorisent le changement de la morphologie de la zone et accentuent l’érosion.

À contre-pied, Houssem Bel Hadj assure que l’érosion est négligeable dans cette côte rocheuse, et que suite aux travaux, ils ont mis du remblai pour le peu de sable qui reste sur la plage.

Nous sommes les originaires de la zone, nous avons vécu ici, et nous savons très bien la limite de la plage et de la falaise. Ils n’ont pas compris la nature de la zone. La plage des “Grottes” est naturellement protégée, il ajoute.

À propos de l’ouvrage qui a été construit, Jamel Zrig, assure que le choix de l’emplacement de l’ouvrage est juste :

C’est un choix stratégique qui a été fait par les Français avant l’indépendance. Ils ont construit un ouvrage busé, que nous avons juste entretenu.

Sami Bel Hadj nous confirme que le dalot a été aménagé depuis longtemps, avant l’indépendance même, pour récupérer les eaux de pluie qui se déversent dans la mer sans créer un autre risque d’érosion du substrat. Mais l’ampleur de l’aménagement de ce dalot est massive, et justifié par le fait de parer à un phénomène d’érosion récent. D’après lui, ce pont n’a aucune utilité, hormis l’ouverture des parcelles qui ont été longtemps enclavées, et qui sont aujourd’hui « la proie des promoteurs illégaux ».

Mohamed Ali Ben Gaid Hassine témoigne :

D’après les responsables du ministère, ce dalot a été construit pour protéger la falaise de l’érosion provenant de l’envers… donc du côté de la montagne. Cette zone est une zone montagneuse, les eaux pluviales ruissellent par la force de la nature. Ainsi, nous n’avons pas à creuser la falaise de la montagne et construire un pont qui nous coûte 261 milles dinars …C’est une véritable sous-estimation des compétences des experts ingénieurs bizertins, et un choix méprisant l’intelligence des citoyens ! Ce projet est caduc !

Mahmoud Chihaoui, le directeur général de l’APAL, lui, relève la position des manifestants contre le passage qui a été ouvert vers la colline :

L’ouverture de la route pour l’accès facile des véhicules aux habitations sans permis de construire est une interprétation faite par la société civile. Franchement, je ne peux pas juger les intentions.

Le responsable du projet a rappelé qu’en 2004 il y avait eu une intervention d’urgence sur cette zone, ayant consisté en la mise en place des roches en vrac pour entretenir la falaise et éviter son effondrement. Ils ont construit 3 escaliers pour faciliter l’accès des baigneurs à la mer. Mais la zone est encore exposée à de fortes vagues qui ont éparpillé ces roches. Lesquelles roches, mises en urgence, étaient sous-dimensionnées.

En réponse, Houssem Bel Hadj rectifie:

En 2004, il n’y avait pas d’effondrements, c’était juste une intervention pour aménager des escaliers facilitant l’accès à la mer.

En 2013, Nadia Trabelsi a déclaré également que le ministère de l’Équipement a reçu des écrits de la part des directions régionales, l’interpellant pour cette intervention.

Mohamed Ballakhal a indiqué que «(…) Le ministère a bien sollicité les services chargés des travaux maritimes à la direction de l’équipement de Bizerte pour déterminer « une action prioritaire ». Et c’est dans l’intimité de son bureau, suite à une décision personnelle que le responsable a décidé, sans consultation d’aucune partie, que « les Grottes » nécessitaient les travaux en question. Au cours de l’hiver, et alors que les plages étaient peu fréquentées, les travaux ont débuté et les différentes composantes réalisées… comme en cachette».

Enjeux fonciers et acteurs insoucieux de l’environnement

D’après les citadins de Bizerte, les entrepreneurs de la zone ne se conforment pas aux règles urbanistiques ni aux dispositions des permis de construire. Ce comportement fantaisiste a été longtemps dissimulé puisque c’est un dossier de corruption basé sur les pots-de-vin. Des habitants ont illégalement déforesté pour bâtir.

C’est un complot très grave qui se trame. C’est une zone classée parmi le domaine forestier, donc, il est strictement interdit d’y bâtir. Il faut arrêter ces actes de viol de la nature qui menace la durabilité de ce patrimoine pour les générations actuelles et futures. Il faut appliquer les lois, afin de sauvegarder la forêt. Aux Grottes de Bizerte, les autorités compétentes sont plutôt en train de promouvoir ces dépassements par le financement des spéculateurs et des vautours fonciers, Houssem Bel Hadj.

Et s’agissant des constructions anarchiques plus généralement, la municipalité de Bizerte assume une grande part de responsabilité. Durant des décennies, plutôt que de procéder à des plans d’aménagement rationnels et contraignants, les permis de construire étaient systématiques refusés. Forcément puisque d’immenses zones demeuraient non constructibles. La population croissait et avec elle un besoin de plus en plus urgent de se loger. Et quand des zones furent enfin classées en zones constructibles, il était déjà trop tard : les constructions anarchiques ont déjà défiguré le paysage, bloquant au passage le traçage d’une voirie décente et l’aménagement des réseaux souterrains inhérents aux zones urbaines !

N’est-il pas encore temps d’interpeller la municipalité qui s’est longtemps “défaussée”?

Problème de coordination institutionnelle

Le directeur général de l’APAL, qui était présent lors du rassemblement du 17 mai aux «Grottes», précise :

l’APAL était au courant du projet d’aménagement des «Grottes» de Bizerte. Les plans d’exécution du projet consistaient à entretenir les 3 escaliers aménagés en 2004, menant à la plage. Sur ce, l’étude qui nous a été transmise a été approuvée. Le 08 janvier 2015 nous avons reçu un communiqué de la part du commissariat régional.

Nous avons demandé ce communiqué, mais l’APAL s’est réfugiée derrière la direction générale des travaux aériens et maritimes du ministère de l’Équipement, qui considère ledit document comme confidentiel.

A ce moment, les travaux ont été déjà lancés. Alors dès que nous nous sommes rendu compte de l’emplacement des travaux, nous avons contacté notre filiale de Bizerte, qui a visité le site -indique M. Chihaoui. Lors de cette visite, les ouvriers ont montré leurs autorisations du ministère de l’Équipement. Dès lors, nous n’avons pas pu les arrêter, mais avons essayé de limiter le champ d’intervention autour des escaliers, Mahmoud Chihaoui.

Jamel Zrig ajoute :

Le projet a été réalisé en concertation et avec l’approbation de l’APAL. Néanmoins, au cours d’exécution du projet, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une zone ayant la falaise dégradée et qui n’était pas programmée dans ce projet. Aussi, c’est moi qui ai décidé de ne pas faire tout un cavalier, mais, juste de l’enrocher afin de stabiliser le talus (…). Il n’y a que les 80 mètres linéaires que j’ai décidé d’ajouter, ce qu’ignorait l’APAL. D’ailleurs dans cette partie, nous avons récemment noté la réapparition de la plage.

Le porte-parole régional de l’APAL, Samir Aousji a déclaré lors de son intervention sur les ondes de la radio régionale :

Nous avons été surpris des travaux entamés au mois de décembre 2014. Personne ne nous a prévenus. Alors, nous nous sommes renseignés, et nous nous sommes rendu compte que c’est le ministère de l’Équipement qui était en charge (…). Le bureau d’étude a fait ses études suivant les termes de référence qu’il a eus de la part du ministère.

Ainsi, ce projet semble être “parachuté” par une administration centrale ayant fait l’impasse sur les organes régionaux de concertation.

Le directeur général de l’APAL a qualifié la non-conformité du plan d’aménagement avec ce qui fut constaté sur le site de « petit désaccord » entre le ministère et l’APAL. D’après lui, le déroulement des travaux a dévié relativement.

En effet, la mission du ministère de l’Équipement est différente de celle de l’APAL. Cette dernière a plutôt un rôle consultatif, et ne peut que rarement intervenir. Par ailleurs, les études de ces deux institutions ne peuvent qu’être complémentaires. C’est une relation d’interdépendance.

Le manque de coordination entre les différents départements de l’État est un catalyseur d’erreurs. La communication rompue et l’incohérence entre le ministère de l’Équipement et le ministère de l’Environnement disperse les informations et fractionne les responsabilités. L’APAL devrait avoir naturellement le dernier mot. Elle a un rôle central en matière de politiques publiques impliquant le littoral.

Mohamed Ali Ben Gaid Hassine rouspète à cet égard :

Dans un État de droit, ce désaccord est absurde. Soit on laisse cette direction générale des travaux aériens et maritimes relevant du ministère de l’Équipement se charger de cette mission, soit on confie à l’APAL le littoral tunisien. Que l’on tranche en faveur de l’une ou de l’autre et que l’on finisse avec les incohérences.

Retour à la case départ ostensible

Le 18 mai, au lendemain du rassemblement, une délégation de la ville de Bizerte, composée de représentants de la société civile, d’experts et de députés s’est réunie avec les représentants de la direction générale des travaux aériens et maritimes du ministère de l’Équipement, ainsi que celle de l’APAL.

D’après les représentants de la délégation de Bizerte, lors de cette réunion, il a été convenu tout d’abord de démanteler entièrement l’enrochement de la côte droite de 80 m. Ensuite, les représentants du ministère se sont engagés à bloquer la piste qui rejoint les parcelles et à reboiser les alentours de la zone.

Il a été décidé également de réexaminer le dossier des constructions anarchiques sur les versants de la colline du Cap Blanc comme sur celles du périmètre de la forêt des « Grottes ». Par ailleurs, il a été question d’engager la responsabilité des parties impliquées et des responsables « corrompus » qui ont fermé les yeux sur des dépassements flagrants. En outre, il a été également question d’ouvrir une enquête au sujet de l’octroi illégal des autorisations de raccordement au réseau de la STEG et de la SONEDE sur les zones concernées.

Jamel Zrig, pense, pourtant, que cette intervention a été faite dans les règles de l’art, et qu’il n’y a aucune raison de faire des modifications.

Pour les 80 m linéaires que nous avons ajoutés, nous allons patienter pour voir ce que cela va donner. D’ailleurs, récemment, il y a eu de petites poches de plage.

Pour la piste, le directeur du service des travaux aériens et maritimes a déclaré qu’il est prêt à aider à bloquer la piste si cela arrange les citoyens de Bizerte.

Le 02 juin, Béchir Lazem, Mehdi Ben Gharbia et Emna Ben Hmaid se sont réunis avec Jamel Zrig et se sont mis d’accord sur une prospection sur le site (mardi 09 juin) enfin d’envisager les mesures nécessaires.

Une érosion marine accrue le long de la zone touristique de Bizerte

La dérive littorale de la zone côtière de Bizerte subit une dégradation alarmante d’une année sur l’autre. Un désastre qui met en question « les priorités » du ministère de l’Équipement.

Les hôtels sont confrontés à un affaissement sévère du terrain, voire à l’effondrement des constructions.

D’après le rapport de la mission relative à la délimitation du Domaine Public Maritime mettant en évidence la vulnérabilité du littoral tunisien, nous apprenons qu’« à Bizerte, des travaux portuaires ont, depuis la fin du XIXe siècle, profondément perturbé le jeu naturel des processus côtiers. Les petites plages, dites de la Corniche, démaigrissent en partie à cause du mur de protection de la route qui longe la plage qui a accru la réflexion des vagues, donc favorisé l’enlèvement du sable ».

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Mahmoud Chihaoui, directeur général de l’APAL confirme :

Le projet 2015, c’est la protection de la route touristique de la corniche de Bizerte, c’est là où il y a un affouillement. D’ailleurs, l’étude de ce projet et la recherche du financement sont en cours.

Paradoxalement, en dépit de ses richesses écologiques, touristiques et historiques, Bizerte a longtemps souffert de graves négligences. Les politiques publiques de l’État ont souvent été en faveur du tourisme et non de l’environnement. Mais à Bizerte, plus qu’ailleurs, le drame est d’une triple ampleur : un tourisme agonisant, un littoral sinistré et des paysages défigurés par les constructions anarchiques.