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La crise économique persistante qui touche l’Union Européenne depuis 2008 –notamment les pays de la zone euro et par ricochet certains pays, dont la Tunisie, qui leur sont liés par des relations économiques étroites ainsi que des accords de partenariat– a largement contribué à détourner l’attention d’un aspect fondamental qui devrait nous interpeller au plus haut point, à savoir la crise de la démocratie, voire la régression démocratique en occident et au sein de l’Union Européenne, ainsi que ses implications négatives sur la transition démocratique en Tunisie.

La démocratie principale victime de la globalisation économique

Nul doute que les pays européens et occidentaux, pris en tant qu’États nation, étaient avant l’ère de la globalisation d’authentiques démocraties dotées d’institutions solidement ancrées dans la pratique démocratique qui y garantissait la séparation des pouvoirs, une alternance régulière de programmes et de partis au sommet de l’État ainsi que le respect des droits et des libertés fondamentales. Mais les peuples et les pouvoirs issus de ce système démocratique se trouvent confrontés depuis plus de trois décennies à de nouveaux défis, dont la menace terroriste d’inspiration religieuse, la corruption d’une frange de la classe politique dirigeante et l’apparition de nouveaux pôles et pouvoirs économiques occultes prônant l’uniformisation de la pensée et la généralisation de l’économie de marché parallèlement à la privatisation du secteur public et au recul du rôle économique et social de l’État-nation. Et ces nouveaux pouvoirs privés, organisés en puissants lobbies, se sont dotés de nouvelles institutions et organismes supranationaux lesquels, par divers moyens, remettent en cause l’autorité et la souveraineté des États-nations ainsi que le fonctionnement des règles démocratiques.

La gestion de la crise de la dette grecque par la Troïka européenne représentant les créanciers (commission européenne, FMI et BCE) constitue sans doute l’une des meilleures illustrations de cette évolution majeure dans les rapports de force politique et démocratique à l’échelle internationale. En effet, le gouvernement grec démocratiquement élu sur la base d’un programme anti austérité a été contraint de se désavouer et de céder face aux pressions de la troïka en reconduisant l’essentiel des mesures « austéritaires » qu’il s’était engagé à combattre ; et ce en dépit du large soutien populaire qu’il avait obtenu lors du référendum organisé à cet effet en Grèce. Certains spécialistes n’ont pas hésité à qualifier cette attitude de capitulation de la démocratie nationale face à la dictature financière internationale.

En fait l’enjeu réel de cette échéance concernait l’avenir de la zone euro et accessoirement la viabilité de l’UE en tant qu’entité, au vu de son effacement politique et son alignement sur la politique US, des disparités entre ses États membres s’agissant de leur niveau de développement notamment du fait de la domination économique allemande sur l’ensemble européen ainsi que la crise économique et celle de la dette qui touche un nombre croissant de ses pays y compris la France et les pays du sud de l’Europe.

La Tunisie qui, toutes proportions gardées, souffre d’une grave crise de surendettement devrait méditer l’expérience de la Grèce et en tirer les enseignements qui s’imposent.

Les entraves majeures à la démocratisation de la Tunisie

Les principales entraves à la démocratisation de la Tunisie sont d’abord d’ordre interne dans la mesure où elle a été dirigée depuis l’indépendance par des non démocrates qui ont monopolisé le pouvoir à travers un parti État dominant. Et depuis 1987 se sont combinés au sommet de l’État despotisme, affairisme et corruption. Mais il faut également mentionner le pouvoir de l’argent et les ingérences étrangères qui continuent, même après la révolution, d’influer considérablement sur la vie politique et la politique économique du pays.

Au lendemain de la révolution, les nouvelles forces politiques dominantes n’ont pas, contrairement à leurs prétentions, privilégié la démocratisation de la Tunisie, mais se sont livrées à une lutte acharnée pour conquérir le pouvoir et le conserver par tous les moyens en ayant recours aux mêmes politiques économiques et aux mêmes procédés de gouvernement de la dictature. Et c’est ce qui a favorisé le recul des vraies forces démocratiques, malheureusement minoritaires, sous l’effet du retour arrogant et provocateur des alliés de l’ancien régime ainsi que l’apparition de courants fondamentalistes hostiles à la démocratie et œuvrant ouvertement à la destruction de l’État tunisien.

En outre, nos principaux partenaires occidentaux – souffrant eux-mêmes d’une régression démocratique due au recul de l’État-nation face aux pouvoirs de la finance privée locale et internationale – ont privilégié leurs intérêts économiques et stratégiques quitte à soutenir les nouvelles formes de despotisme aux dépens de la démocratie dans le monde arabe. Et cette politique n’a pas véritablement changé après les révolutions arabes en dépit des intentions affichées de faciliter les transitions démocratiques arabes.

Ce glissement du pouvoir réel à l’échelle planétaire, aux dépens de l’État-nation et en faveur des multinationales et des transnationales, constitue l’un des nouveaux dangers souvent méconnus, minimisés ou ignorés par nos gouvernants alors qu’il détermine dans une large mesure notre destin national et régional. À cet effet, j’essaie de démontrer dans cette première partie que les difficultés entravant la construction démocratique en Tunisie ne sont pas seulement d’ordre interne, mais sont largement dues aux ingérences étrangères notamment celles des institutions financières internationales, dans la détermination de nos choix politiques et économiques. Quant à la deuxième partie qui sera publiée ultérieurement, elle sera consacrée aux implications négatives de ces ingérences sur la transition démocratique et les moyens susceptibles de surmonter ce handicap majeur.

En effet, durant les trois dernières décennies, et même après la révolution, nos grands choix économiques et les orientations diplomatiques y associées ont été fortement inspirés, voire imposés par des institutions supranationales créées et dirigées par les puissances dominantes post-industrielles à l’instar du GATT, de l’OMC, du G7,de l’UE , du FMI et de la BM ainsi que des institutions financières multilatérales et internationales considérées comme étant le fer de lance de la globalisation économique et du libre échange.

De nombreux spécialistes confirment que ces organes, qui gèrent l’essentiel des échanges financiers et des activités économiques productives à l’échelle mondiale dans les secteurs industriels et technologiques de pointe, représentent en grande partie les intérêts des multinationales et des transnationales lesquelles cherchent à monopoliser les marchés mondiaux de capitaux, de produits de consommation et de services à leur seul profit au bénéfice de leurs entreprises dont les capacités de production sont souvent d’ordre planétaire. Ce faisant, ils ont créé ces institutions supranationales et leurs propres outils financiers échappant au contrôle des nations unies, des États nations et même souvent aux grandes puissances industrielles dont ils sont issus.

Et c’est à travers ces divers mécanismes obéissant à des règles spécifiques non démocratiques – dont les accords de partenariat bilatéraux ou régionaux similaires à ceux conclus avec de nombreux pays dont la Tunisie ainsi que les accords mondiaux en cours de négociations secrètes dont le traité transatlantique entre les USA et l’UE – que sont contournées les législations et les réglementations nationales des États-nations , pourtant élaborées par des institutions démocratiquement élues, car elles se heurtent aux règles du libre échange et aux intérêts de ces « nouveaux maîtres du monde » selon l’expression consacrée de Jean Ziegler.

En effet, le déficit démocratique est l’un des principaux reproches faits à ces institution, dans la mesure où elles se sont arrogé des pouvoirs supranationaux qui hypothèquent gravement la souveraineté et l’indépendance de décision des États économiquement sinistrés et surendettés qui – comme la Grèce depuis 2009 et la Tunisie en 1986 et depuis 2013 – sont soumis à des ajustements structurels uniformes contraignants combinant privatisations, crédits conditionnés octroyés à des taux prohibitifs pour être alloués essentiellement au service de la dette, et mesures draconiennes d’austérité ciblant les couches défavorisées.

En vérité, ces pays se voient confisquer le droit de déterminer ou de réviser leur politique économique en fonction de leurs intérêts ainsi que le droit de remettre en cause le choix du libre-échange et les politiques d’austérité qui en découlent en dépit du fait que dans la plupart des cas celles-ci contribuent à l’approfondissement des difficultés économiques et financières à l’instar de l’expérience tunisienne.

Il convient de rappeler qu’au lendemain de la révolution, la Tunisie s’était trouvée d’emblée confrontée à une grave crise économique et financière associée au problème de la gestion de ses relations politiques et économiques avec ses principaux partenaires à l’échelle bilatérale et multilatérale au-devant desquels les pays du G8 et l’UE ainsi le FMI et la BM. Le sommet du G8 tenu à Deauville en mai 2011 était censé fournir le cadre d’un « nouveau partenariat destiné à favoriser la transition démocratique » des pays du « printemps arabe » par l’octroi d’une assistance financière massive à des conditions préférentielles comparable à l’aide consentie au profit des pays de l’Europe de l’est après l’effondrement de l’ex-URSS. En outre les pays du G8 et l’UE s’étaient engagés, au niveau bilatéral et multilatéral, à restituer à ces pays leurs « avoirs volés » placés à l’étranger à travers les mécanismes prévus à cet effet par le FMI et la BM.

En contrepartie les pays arabes concernés s’étaient engagés, contre toute logique, à maintenir les choix économiques du libre échange et à respecter ou reconduire les accords et traités diplomatiques conclus ou programmés par les régimes déchus notamment, en ce qui concerne la Tunisie, l’accord de libre échange des produits industriels conclu en 1995, l’ALECA en cours de négociation portant extension des relations de partenariat avec l’UE et le règlement des dettes de la dictature sur la base du principe de continuité de l’État tunisien dans le respect de ses engagements internationaux.

Cet engagement a sans doute été -avec la montée péril terroriste associé au fondamentalisme religieux , la reconduction des anciennes pratiques anti démocratiques notamment la monopolisation du pouvoir par le parti dominant et l’ingérence de ses dirigeants dans l’exercice du pouvoir ainsi que la réhabilitation politique et économique des alliés de l’ancien régime- l’une des entraves majeures à une véritable transition démocratique en Tunisie qui suppose non pas une simple alternance formelle au sommet de l’État, mais un changement radical des orientations politico-économiques et diplomatiques de la dictature dont l’échec avéré a été à l’origine de la dégradation des conditions socio-économiques des Tunisiens qui a été le principal facteur déclencheur de la révolution.

Ainsi l’aspiration du peuple tunisien à l’édification d’une démocratie véritable -fondée sur la promotion des valeurs de liberté, de justice et de dignité et une réforme profonde des politiques économiques et sociales- a été d’emblée hypothéquée par la confiscation de son droit légitime d’évaluer le bilan des politiques obsolètes de l’ancien régime dans tous les domaines, d’en débattre démocratiquement dans le cadre du dialogue national ainsi que lors des échéances électorales, et éventuellement de les réviser en fonction de ses intérêts bien compris. Ce faisant la Tunisie a cédé –en échange des engagements sus mentionnés pourtant non tenus du G8- l’un des attributs essentiels de sa souveraineté tout en vidant sa démocratie naissante de toute substance réelle et ses échéances électorales de tout enjeu véritable.

Dans la seconde partie de cet article, nous examinerons les implications dramatiques de ces choix sur la démocratisation de notre pays en nous posant la question de savoir s’il est encore possible d’enrayer cette régression démocratique et de refaire naître l’espoir d’une véritable renaissance démocratique en Tunisie.