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La mosquée Fadhloun qui date du XIe siècle.

Les habitants de l’île de Djerba réinvestissent les mosquées ibadites pour les protéger contre les assauts salafistes. Autrefois, lieux de sociabilité et d’échange, ces édifices beaux et fragiles sont, aujourd’hui, menacés de dégradation et de disparition. Reportage au cœur d’un patrimoine multiséculaire.

Assis sur une marche de sa véranda, M’hamed, un habitant du village de Oualegh aurait pu être conteur. Vêtu du traditionnel chapeau de paille djerbien et d’une blouza (tunique en lin de couleur grise), il raconte avec fierté :

Au départ, je n’ai pas réalisé qu’il s’agissait d’une réelle menace. Nous avons eu des échanges musclés, mais ça s’est arrêté là. Puis, la mosquée est devenue la leur. C’était en 2013. On s’est alors organisé comme on a pu, il y a eu des affrontements assez violents, mais on a fini par récupérer notre lieu de culte. M’hamed, un habitant du village de Oualegh.

Comme ce fut le cas pour d’autres mosquées de l’île, la mosquée El-Bassi, datant de 1784, a été le théâtre de confrontations entre une partie des habitants attachés au rite ibadite* et un groupe qui cherche à imposer la doctrine wahhabite. 350 autres petites mosquées sont associées au culte ibadite de l’île. Beaucoup d’entre elles sont, aujourd’hui, contrôlées par les Salafistes.

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Mosquée Jamaa El-kebir du 10e siècle

Une architecture sacrée

Autrefois, la mosquée djerbienne était le centre de la vie spirituelle et sociale de la communauté. Elle était, à la fois, un lieu de culte, d’enseignement, d’accueil pour les voyageurs, et assurait diverses fonctions juridiques. Certaines possèdent encore des citernes d’eau, gracieusement, mises à disposition des habitants en cas de sécheresse. Au cours de son histoire, l’île a connu plusieurs invasions. Ce qui explique la mise en place, sur tout le littoral, d’un important système défensif composé d’un chapelet de mosquées très discrètes, chargées de surveiller la côte. Les fidèles partageant leur temps entre la prière et le guet. Au niveau architectural, les mosquées ibadites sont simples et sobres. Flanquées de minarets-escaliers, elles sont peintes, entièrement, à la chaux. A l’intérieur les salles de prière sont dépourvues de minbar et souvent souterraines. Ce minimalisme est lié à l’éthique ibadite qui bannit tout élément décoratif afin que la relation avec Dieu soit la plus pure possible.

Walid Ben Omrane, chercheur en anthropologie, précise que « même les mosquées malékites à Djerba ont respecté pour la plupart le style local ». Selon la légende, on compte à Djerba autant de mosquées que le nombre de jours de l’année. Aujourd’hui, beaucoup d’entre-elles sont délaissées. En se perdant à l’intérieur des terres, nous pouvons observer, ici et là, des mosquées en ruine, à l’instar de la mosquée Sidi Yati, toujours debout, face à la mer, mais entourée d’un tas d’ordures. Pour Walid Ben Omrane, le problème est précisément là : « Les mosquées djerbiennes transformées en musées sans entrain de dépérir. Il est grand temps de leur redonner le rôle qu’elles avaient autrefois pour cesser ce massacre culturel ». D’autant que les jeunes Salafistes radicaux profitent de ce vide pour squatter les mosquées abandonnées.

Il y a un conflit générationnel : d’une part il y a l’ancienne génération qui se fait gardienne du temple, mais qui ne propose aucune alternative; et d’autre part il y a des jeunes influencés par la mouvance wahhabite, très actifs sur le terrain.Walid Ben Omrane, chercheur en anthropologie.

Pour Naceur Bouabid, président de l’Association pour la Sauvegarde de l’Ile de Djerba (ASSIDJE), le problème est triple : « D’abord les mosquées qui tombent en ruine, et avec elles une partie de notre histoire, ensuite les mosquées squattées par des fanatiques religieux qui défigurent les lieux, et enfin, la construction de nouvelles mosquées qui ne respectent pas l’architecture locale ».

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La mosquée Walhî, fondée au xiiie siècle

Où est passé l’Institut National du Patrimoine ?

L’association a établi une liste des mosquées anciennes et tente de sensibiliser la population à l’architecture traditionnelle en organisant des séminaires et des expositions. Avec le concours de l’Institut National du Patrimoine ? (INP) et de l’Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion Culturelle, elle a restauré de nombreuses mosquées, comme celle de Fadhloun qui date du XIe siècle. Depuis une dizaine d’années, près de 30 mosquées ont été restaurées. Ainsi, depuis sa création l’association ne cesse d’être sur le terrain et de donner l’alerte.

Nous dressons régulièrement un inventaire de la situation sur l’île, et c’est en collaboration avec l’INP que les mosquées sont restaurées. Mais depuis la Révolution, pas un millime n’a été dépensé par l’Institut. Naceur Bouabid, président de l’ASSIDJE.

Et pour cause : « Depuis 2011, nous n’avons plus de budget ! », soupire Sami Ben Tahar, chargé de recherche à l’INP. « Pourtant, aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de restaurer ces lieux. Il y a entre 50 et 60 mosquées qui nécessitent une intervention urgente, car elles risquent de disparaître ». Et d’alerter : « de nouvelles mosquées sont construites à Djerba par des mouvements extrémistes, avec des couleurs excentriques et des minarets de plusieurs dizaines de mètres. Il s’agit d’une stratégie de marquage de l’espace ».

On rappellera que l’île de Djerba figure sur la Liste indicative des biens culturels et naturels soumis, au mois de janvier 2012, par l’Institut national du patrimoine, à l’appréciation du comité de l’UNESCO dans la perspective de leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’Humanité.

De son côté, l’ASSIDJE poursuit tant bien que mal son combat en interpellant les habitants afin qu’ils s’approprient les lieux de culte et les défendent. « Avec l’expérience de la mosquée El-Bassi, nous avons été témoin d’une belle mobilisation citoyenne », indique Naceur Bouabid. Et M’hamed de préciser : « Nous avons dû combattre nos propres fils ! Car les jeunes qui se sont installés dans la mosquée ne sont pas des étrangers, il s’agit de nos jeunes », regrette-t-il. « Il faut que dans chaque village, il y ait un groupe qui s’organise pour protéger notre patrimoine ». Tous deux regrettent le manque de moyens matériels : « Malheureusement il ne suffit pas d’avoir de la bonne volonté, il faut aussi avoir un minimum de financement », s’indigne M’hamed. Et s’ils pointent du doigt l’indifférence de l’Etat, ils comptent peu sur le des autorités.

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Mosquée El Bassi

La mémoire communautaire

D’ailleurs, pour le chercheur Walid Ben Omrane, l’enjeu n’est pas seulement de “protéger” ces lieux historiques, mais de leur redonner la légitimité qu’ils avaient autrefois.

Il faut bien comprendre que dans la tradition ibadite on ne reconnaît pas l’Etat, le modèle djerbien s’est construit sans Etat, voir contre l’Etat. Si nous ne voulons pas que Djerba devienne un musée à ciel ouvert, vidé de tout contenu, il faut que les habitants de l’île de se réapproprient leur histoire.Walid Ben Omrane, chercheur en anthropologie.

Un cheminement collectif d’autant plus nécessaire qu’elle viendra rappeler que l’Islam en Tunisie ne forme pas un tout monolithique. Car l’ibadisme est devenu au fil des siècles bien plus qu’une doctrine religieuse, mais un véritable mode de vie ancré dans la tradition djerbienne.

Pour l’anthropologue Pierre-Philippe Rey**, « le modèle de gestion non étatique de la société qui a fonctionné mille an les chez les ibadites peut permettre de construire un point où se rencontreront ceux qui aspirent à conserver l’héritage de l’islam et ceux qui veulent le débarrasser des formes oppressives qu’il a prises. Pour cela, il faut que les ibadites de Jerba, qui ont inventé ce modèle non étatique, veuillent bien se mettre à chercher comment ils pourrait gérer, mieux que le fait l’Etat actuel, une société de dimensions très supérieures à celles de l’Ile de Jerba ». La mobilisation citoyenne du village de Oualegh donne à espérer qu’un éveil des consciences soit encore possible.

Notes

* Fondé à Bassora (Irak) dans la moitié du VIIe siècle, l’ibadisme est aujourd’hui une minorité religieuse présente à Oman, dans la région du Mzab (Algérie), au nord-ouest de la Libye (djebel Nafusa) et sur l’île du Djerba. Bien qu’ils récusent cette origine, les ibadites sont les derniers descendants de la troisième branche de l’islam, le kharijisme.

** Rey Pierre-Philippe, Préface in « Essai d’une lecture patrimoniale d’une source théologique ibadite », Gouja Habib, 2015, Editions L’Harmattan.