facebook-ingenieur-tunisie

Un nouveau phénomène a été lancé sur Facebook et qui a déjà eu un large écho, c’est l’appel aux ingénieurs d’ajouter les trois lettres ING ou ENG devant leurs noms sur le réseau social.

ingenieur-tunisie-facebook-appel

Les différentes personnes questionnées indiquent le même message : « il s’agit de rappeler le titre d’ingénieur afin de lui redonner sa juste valeur et avoir une meilleure reconnaissance. C’est aussi un mouvement d’unification pour se regrouper et trouver des solutions aux différents problèmes actuels ». Devons-nous vraiment nous poser des questions devant ces nobles déclarations ? c’est la réflexion que j’ai menée et que je partage avec vous.

Est-ce que le problème est vraiment bien posé ?

ingenieur-tunisie-facebook

Je suis à l’origine ingénieure aussi et je demande comme tous de revaloriser ce métier qui commence à perdre de l’importance dans nos sociétés que ce soit en Tunisie ou ailleurs.
En Tunisie, l’éducation et les moyens n’ont certes pas permis aux ingénieurs de développer un esprit d’observation et de synthèse poussé pour adapter les solutions au contexte global et avoir des solutions efficaces et durables. Mais le problème de la perte de reconnaissance et de dévalorisation de ce métier est global. Ça dépasse les frontières tunisiennes et ce depuis le commencement du processus de la globalisation, l’ouverture des marchés ainsi que l’arrivée d’internet.
Ces stratégies et moyens de communication ont développé le concept de l’industrialisation de services afin de gagner plus d’argent et de marchés économiques.

Pour mieux expliquer les choses, avant un ingénieur était responsable de développer une solution entière et lui revient tout le mérite. Aujourd’hui, un ingénieur ne doit intervenir que sur quelques tâches bien précises et non sur la solution globale et donc la partie du mérite lui a été enlevé.

Est-ce que rappeler le titre est toujours la meilleure solution ? Vous allez me dire peut-être que oui.

Est-ce que Facebook est un lieu idéal pour valoriser le titre d’ingénieur ?

Les groupes d’individus ont un droit d’association garanti par la Constitution et défendu par les organisations des droits de l’homme. Facebook, mieux qu’un autre moyen de communication, favorise le dialogue, l’échange et la participation. Cependant, il existe d’autres réseaux sociaux mieux adaptés pour ce genre d’actions et pourraient très bien concrétiser l’objectif voulu, à savoir valoriser le métier vis-à-vis des professionnels, des entreprises, des multinationales et des institutions ainsi que développer du networking professionnel inter-disciplines et inter-métiers.

Sur le réseau social LinkedIn, par exemple, on peut non seulement développer des groupes de discussion et de travail mais échanger les CV et les besoins en technicité et en compétences. Ce réseau présente une grande opportunité pour faire du Personnal Branding pour promouvoir le métier, les compétences des individus et leur employabilité. LinkedIn est l’écosystème de la valorisation des titres où on trouve souvent des titres avec « Dr. », « Phd » ou « Director ». Une bonne partie des ingénieurs tunisiens n’utilise pas encore LinkedIn, un réseau qui pourrait leur permettre d’aller plus loin que les frontières, de s’ouvrir à des opportunités du marché mondial et de s’adapter à ses besoins.

Quelles sont les répercussions d’une telle étiquette dans l’environnement sociétal actuel?

Facebook est un réseau social ouvert , libre qui rapproche les gens en partie pour échanger et des fois pour agir mais qui peut aussi les séparer. L’utilisation d’une étiquette professionnelle peut être discriminatoire pour d’autres. Si par exemple les docteur mettent « Dr », les avocats « Maître », les chercheurs « Phd », les ouvriers « Ouv » et les sans profession alors ? ; en majorité des femmes dans le contexte tunisien. Ça développe un esprit de supériorité et ça devient comme un rappel d’une classe sociale comme c’était le cas des bourgeois, des Ducs et des rois.

La proposition de cette étiquette pourra ne pas valoriser les ingénieurs. Bien au contraire, elle pourra les identifier comme une élite et ça pourra nourrir la ségrégation sociale. Certes les ingénieurs sont une élite qui n’arrive pas à trouver sa place dans le contexte de la construction de notre Tunisie et son sauvetage et qu’elle devra jouer un rôle. Mais n’oublions pas qu’entre cette élite et le peuple, il y’a un fossé qui s’est creusé après la révolution. Cette élite a manqué de lucidité et d’humilité pour tendre la main au peuple, communiquer avec lui, pour avoir la confiance des jeunes et des régions périphériques afin de reprendre le relais des dénonciations sociales et avancer vers une construction commune de la Tunisie.

Nous nous rappelons aussi qu’après l’unité et la solidarité qui ont vaincu la dictature , la Tunisie a sombré dans la polarisation. Aujourd’hui, le contexte n’est toujours pas net. Au lieu de chercher à appliquer la volonté sociale de la révolution; à savoir réduire les inégalités et avancer sur la répartition des ressources, le pouvoir politique a choisi de maintenir la même politique économique au détriment du développement local suite à un endettement auprès des institutions financières internationales.

Dans ce contexte, l’ingénieur ne doit-il pas chercher l’humilité ? Est-ce que le mérite doit être réclamé ou attribué ? Est-ce que la confiance peut se faire avec un titre ? Est-ce qu’on ne risque pas d’avoir aux élections municipales, le même contexte que dans les élections de 2011, c’est-à-dire la polarisation du peuple? Est-ce que rappeler le titre sur Facebook est toujours la meilleure solution dans le contexte actuel et à venir ? Vous allez me dire peut être que non.

Quelles sont les répercussions de ces trois lettres dans l’environnement sécuritaire actuel ?

L’histoire a montré qu’attribuer un signe, un slogan à un mouvement ou un groupe dont l’action n’est pas définie dans le temps et n’est pas claire, pourra ne peut être maîtrisé et conduira à un régime totalitaire.

En 1967, en Californie, le professeur d’Histoire Ron Jones a mis en place, à l’insu des élèves, une expérience sur le fascisme et le conditionnement des masses basé sur les idées de communauté et d’esprit de groupe. Il a fallu un slogan qui vantait les mérites de la discipline pour que l’expérience prenne des ampleurs inattendues et dangereuses au bout de moins d’une semaine.

Cette méthode est aussi utilisée de nos jours par les groupes de terroristes. Ils recrutent sur la base d’une communauté renfermée avec une idéologie de mérite et de lutte contre l’injustice d’exclusion qu’offre le capitalisme mais en utilisant les même procédés que les capitalistes eux-même voire pire.

Concernant le terrorisme et l’ingénierie, en 2007, Diego Gambetta, de l’Université Oxford et Steffen Hertog, alors enseignant à Sciences Po, Paris au Koweit concluaient que les groupes d’extrême-droite et les organisations terroristes attiraient quatre fois plus d’ingénieurs que la normale.

Face à un Facebook infiltré par des terroristes, est-ce que le choix de déclarer son titre d’ingénieur ne permettra pas d’identifier plus rapidement des cibles potentielles à recruter ? Est-ce que cela ne facilitera pas la surveillance de masse, le ciblage pour des raisons sécuritaires et la violation de la vie privée ? Et si je vous repose la question, est-ce que rappeler son titre sur Facebook est une solution sans risque dans le contexte actuel et à venir ? Je pense que non.

Cependant, ce qui me reste à résoudre c’est notre liberté d’expression que je défends toujours. Devons-nous s’autocensurer pour éviter les risques de dérives sociales, politiques et sécuritaires ? Mais quoi qu’il advienne, je veux faire confiance à la conscience des ingénieurs pour rester humble et s’engager comme ils le veulent mais de prendre les mesures nécessaires pour diminuer les risques dans chaque lutte et rester un citoyen responsable.

Enfin, je rappelle que je suis pour la reconnaissance et le respect du métier de l’ingénieur mais aussi des autres métiers, car ils se complètent et j’appelle les ingénieurs qu’il faut reposer le problème de nouveau et trouver des alternatives convergentes.