Janvier 1984. Les chars de  l’armée étaient au centre-ville de Tunis pour défendre la fin de règne de Bourguiba. Au Brésil, c’était la fin de la dictature militaire. Le Mouvement des sans-terres – appropriation du terme péjoratif utilisé par les médias dominants- tenait sa première réunion à Cascavel au sud du pays, à 140 kilomètres de la frontière du Paraguay et de l’Argentine. Le slogan de ce rassemblement inédit de travailleurs ruraux résume au moins trois décennies de lutte pour réclamer les terres expropriées : « Sans réforme agraire, il n’y a pas de démocratie ».

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Photo de Sebastião Salgado

Le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, [Mouvement des travailleurs ruraux sans-terres] est né en 1984, mais la lutte des paysans brésiliens contre la concentration des propriétés foncières (détenues par l’Etat et les classes au pouvoir grâce au système latifundia, héritage de la colonisation portugaise) avait commencé dans les années 1950.

Dictature et « miracle brésilien »

Le coup d’Etat de 1964 a instauré une dictature militaire et l’interdiction des mobilisations sociales. Pour faire face à la crise économique, le pouvoir est soutenu par les Etats-Unis, en plein campagne contre le communisme et l’influence de la révolution cubaine. Dans ce contexte, le régime poursuit une politique économique libérale qui réussit à insuffler une croissance économique basée sur le renforcement de l’industrie automobile et des grands projets infrastructurels soutenus par le FMI. Parmi les réformes adoptées au titre de développement du pays, la loi n°4504 portant sur la réforme agraire désigne des institutions pour distribuer les terres expropriées, car sous-utilisées, et vise la « modernisation » du secteur à travers la mécanisation et le recours intensif aux pesticides.

Entre 1964 et 1972 le pays vit le « miracle brésilien », une croissance économique qui n’est pas pour autant équitable, bénéficiant pour une minorité de la population et négligeant les peuples les plus éloignés du pouvoir politique : les travailleurs ruraux.

Plus que la terre, le droit à une vie digne

Avec la « modernisation agricole » et l’exode rural résultant, des travailleurs expulsés des terres commencent vers la fin des années 1970 à occuper en masse (se manifestant nombreux pour faire face à la violence qu’ils subissent ) dans les grandes fermes inexploitées détenues par l’Etat, les banques, ou des latifundiaires -les grands propriétaires fonciers. A la fin de la dictature, les différentes mobilisations contre le système latifundia commencent à s’organiser. Après la première réunion des travailleurs ruraux sans-terres en 1984, le premier Congrès national du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terres rassemble les représentants de treize Etats du pays en en 1985.

Au-delà de sa lutte contre la concentration des propriétés foncières, le Mouvement s’oppose aux pratiques agricoles menées par les géants de l’industrie agroalimentaire (notamment la monoculture et les cultures transgéniques) et la politique néolibérale qu’elle implique. Ainsi, la structure même des campements occupés par les sans-terres reflètent un modèle alternatif, une autogestion qui assure une vie décente pour les habitants. Entre 1984 et 2010, les 350 000 familles qui ont vu la régularisation des terres occupés ont pu ainsi développer une agriculture souvent biologique  et ont pu accéder aux services de santé, à l’éducation et à des activités culturelles. En deux décennies, le Mouvement aurait construit 2 000 écoles publiques pour 160 000 enfants et a permis l’alphabétisation de 50 000 jeunes et adultes.

Dénigrement et violence

Le gouvernement fédéral s’est investi dans le dénigrement de l’image du Mouvement. Il diffuse de fausses informations dans les médias, criminalise les occupations et tente d’assimiler les actions populaires à des actes d’injustice, dans lesquels les travailleurs apparaissent comme des fauteurs de désordre dont les latifundiaires seraient les victimes.Bernardo Mançano Fernandes, Brésil : Quelle Réforme Agraire ?

Depuis le début du débat sur la réforme agraire au Brésil, les revendications et manifestations des paysans sont marginalisées, dénigrées, voire criminalisées, par l’Etat et les médias dominants. Déjà, dans les années 1950, les mobilisations des travailleurs ruraux sont associées à la « menace communiste » contre laquelle le pouvoir se considèrait en guerre. Au fil des années, les paysans et militants actifs au sein des occupations pour réclamer les terres non-productives entrent souvent en conflit avec la police, les propriétaires, ou encore les grands groupes de l’industrie agroalimentaire et subissent des «évictions, meurtres et arrestations arbitraires violents ». Entre 1985 et 2001, 1 237 paysans sont assassinés. L’une des confrontations les plus sanglantes a eu lieu en avril 1996 quand dix-neuf paysans occupant une ferme à Eldorado dos Carajas, à 10 kilomètres de Porto Alegre (capitale de l’Etat de Rio Grande do Sul) sont massacrés par la police militaire.

Politique d’assentamento, absence d’une réforme agraire

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La régularisation des propriétés réclamées par les sans-terres se fait à travers la politique des assentamentos, ou implantations, qui accorde aux paysans l’utilisation de grands lots divisés en parcelles. Gérée par l’Institut national de la réforme agraire (INCRA), l’option juridique des assentamentos n’est qu’une solution de fortune, compliquée et parfois hasardeuse. L’octroi des terres n’est que provisoire car il s’agit toujours d’un contrat de concession d’usage, avec l’éventualité d’un titre permanent. De surcroit, la distribution des assentamentos démontre une flagrante polarisation nord-sud, la majorité concentrée vers le nord (généralement en Amazonie) où les prix de la terre sont des plus bas et la production agricole est plus faible. Et encore : si l’augmentation des mobilisations depuis 1985 a impulsé l’Etat à créer davantage d’assentamentos pour les sans-terres, cette tendance s’explique surtout par l’absence d’une réforme agraire globale.