Photo par Akram Belaid

La conscience de l’existence calamiteuse de l’Etat au sein des sociétés humaines est vieille comme le monde, en dépit des tentatives permanentes des classes dominantes de travestir la réalité. La preuve la plus tangible de cette conscience pérenne est la succession des Révolutions sociales au fil du temps. Aussi, les moments forts de toutes les Révolutions sociales sont ceux là-mêmes où l’emprise de l’Etat sur la société est réduite à son expression la plus infime : des moments d’infilat [laisser-aller] comme on dit chez nous, mais aussi de panique extrême qui gagne les seigneurs et maitres de la hiérarchie sociale. « L’aura de l’Etat », le leitmotiv de la contre révolution trahit, à ce titre, toute l’angoisse ressentie par les oligarchies étatiques face aux séismes révolutionnaires et leurs manœuvres en vue de se recroqueviller derrière ce dernier rempart en attendant des jours meilleurs.

Mais l’Etat n’aurait jamais eu cette essence odieuse et criminelle s’il était, comme on n’a de cesse à le prétendre, un appareil au service des communautés humaines afin de régler et de réguler la chose publique. Les révolutions sociales ont en commun la vertu de mettre au pied du mur « les chefs et les responsables » de l’Etat et de dévoiler leurs pratiques criminelles.
Dans une société de classe, la division du travail fait que les missions « stratégiques » au service des classes dominantes échoient aux élites politiques, intellectuelles, religieuses, juridiques et autres… militaires moyennant des rentes et des privilèges. Pareille configuration comporte, à l’évidence des dérives incontournables de détournement de fonds publics, de trafic d’influence, de pots de vins et autres pratiques liées à la corruption. Mais la corruption provient également des privilèges « légaux » de toutes sortes que les élites en question s’offrent en toute transparence tels que les privilèges fiscaux, les demeures, les voitures, les voyages, les passeports diplomatiques et les bons d’essence.

Cependant, par les temps qui courent, il ne suffit pas de rappeler les évidences. Il convient en premier lieu de situer ce fléau étatique qu’est la corruption dans son contexte général et particulier. L’Histoire retiendra que la Révolution sociale en Tunisie a inauguré une dynamique de guerres civiles contre les pègres de la corruption dans le monde entier à l’entame du 21e siècle.

Six ans durant, la permanence du processus révolutionnaire et la ténacité de la lutte de classe ont mis à nu la nature de l’Etat et ses liens organiques avec les lobbies du crime organisé, de la contrebande et du trafic d’armes, de stupéfiants, de métaux précieux et d’influences. Des réseaux transcontinentaux de ces activités sont aujourd’hui ciblés. On désigne également les chefs lieux de ces activités telle la ville d’El Jem (Thysdrus). Avec son histoire glorieuse, son amphithéâtre classé comme patrimoine mondial, la bonté et l’hospitalité de ses habitants, El Jem est, hélas, aujourd’hui souillée par les activités d’une poignée de trafiquants qui en ont fait la plaque tournante de la contrebande.

Il faut dire que les hordes de la corruption ont tiré profit de l’affaiblissement, somme toute, naturel, de l’Etat avec le processus révolutionnaire en cours. Se croyant sur un boulevard, ils ont multiplié leurs activités au vu et au su de tous. Mais la lutte de classe a été âpre et sans merci. Combinant les revendications de l’emploi avec celles du développement régional et du droit aux richesses naturelles, la grogne sociale a acculé le gouvernement Chahed à quelques acrobaties de saupoudrage et de « guerre contre la corruption ». Les dossiers névralgiques sont grand ouverts, à l’instar de ceux de l’exploitation des ressources énergétiques et des terres domaniales. La boite de pandore risque de réserver d’autres surprises. Comble du ridicule, la pègre « privée » de la contrebande et des affaires en général, liée au terrorisme, a, dans une large mesure, contribué à l’affaiblissement de l’Etat. Mais la nébuleuse criminelle de la corruption implique également une poignée de médias sans foi ni loi sans épargner d’autres notables de divers secteurs juridique, sécuritaire…

Le déchainement sauvage des hordes de la corruption est en train de saper jusqu’aux fondements de l’Etat par ces effets autodestructeurs. Le contexte tunisien n’est pas unique au monde. Naguère, les crises révolutionnaires font, certes, état de phénomènes de corruption plus ou moins prononcées, de scandales financiers, de pots de vin…etc. Mais la corruption n’a jamais autant été un sujet aussi brûlant dans la lutte de classe de par le monde comme par les temps qui courent. La pandémie de la corruption mobilise des millions de gens qui investissent les rues en Roumanie, en Grèce, au Venezuela, au Brésil et ailleurs. Plusieurs dizaines de Vénézuéliens ont payé de leur vie la guerre contre la corruption du régime de Madoro.

Les registres de la tyrannie, des autocraties, des théocraties et du fascisme regorgent certes de toutes sortes d’Etats tout aussi barbares et criminels les uns que les autres. Mais il ne faut pas non plus sous estimer les pratiques criminelles des Etats à l’ère de la mondialisation. Maints observateurs s’accordent à mentionner l’aliénation manifeste et de plus en plus flagrante des politiques aux centres de pouvoir et d’influences financières. Les décideurs politiques sont réduits de plus en plus à l’impuissance face aux véritables décideurs : oligarchies financières, organismes financiers internationaux, lobbies, réseaux et holdings transnationaux. Et à mesure que l’aliénation en question augmente, la corruption prend des dimensions incontournables et de plus en plus asservissantes des instances politiques et des élites gouvernantes en général. Il n’est donc pas étonnant de voir les énergies des révolutions sociales dans le monde prendre d’assaut les Etats en faisant de la guerre contre la corruption un raccourci pour évincer les oligarchies gouvernantes.

Mais il n’est pas surtout exclu qu’en enterrant la corruption avec l’Etat, les bâtisseurs du devenir de l’humanité inventent de nouvelles formes de gouvernance, d’autodétermination et d’autogestion qui conviennent mieux aux mutations en devenir pour en finir non seulement avec l’essence de l’Etat mais avec son existence même.