Si Takriz est cet « enfant terrible du net », né de la rébellion active de deux jeunes étudiants tunisiens, c’est avant tout un sentiment partagé par nous tous, sentiment de rage et de colère qui a fini par exploser en un « dégage » collectif un certain 14 janvier. Nous avons tous été Takriz, vous, moi, eux, celui qui a vu son enfant bachelier se voir refuser une orientation à la faculté, celui qui s’est vu voler un billet de 20 dinars lors d’un contrôle de police, celui qui a vécu l’arrestation d’un proche ou l’humiliation d’un tiers, et celui enfin qui a un minimum de conscience politique.

Takriz, une arme d’information massive durant la révolution

Bon nombre d’entre nous n’ont entendu parler de Takriz qu’en décembre 2010 lorsque la page aux 100.000 abonnés a ouvert ses fenêtres virtuelles sur les massacres perpétrés par le régime de Ben Ali. A travers les différents supports numériques du groupe, ces contrebandiers de l’information, ont largement  participé à la diffusion de ce que le dictateur aurait voulu passer sous silence : La révolution en marche. Dans un article du Monde  daté du 19 janvier 2011, Mhamed Krichen, l’un des présentateurs vedettes de la chaine El Jazeera, reconnait que grâce à Takriz et Nawaat « c’était comme si, au lieu d’avoir zéro caméraman, nous en avions cent d’un seul coup ».  L’opinion internationale informée de ce qui se passait en Tunisie, Ben Ali dépassé, n’avait d’autre choix que celui de plier lors de son discours du 13 janvier 2011. En effet, comme l’explique le politologue américain, et professeur à la George Washington University, Marc Lynch, en évoquant Takriz, « ces plateformes médiatiques œuvrent à saper la capacité des États à contrôler le flux d’informations. C’est la dernière étape en date dans l’émergence d’un nouvel espace médiatique arabe ». 

Les premiers opposants-numériques à Ben Ali

Alors que le peuple tunisien préparait l’élection présidentielle de 1999 en se parant de mauve, que Ben Ali envisageait déjà de gagner avec 99,45 % des voix, et que les médias locaux félicitaient la Tunisie de s’ouvrir aux « premières élections pluralistes et transparentes », deux jeunes tunisiens se soulèvent, seuls contre tous, pour dénoncer l’hypocrisie ambiante d’un pays soumis au sacrosaint père Ben Ali. Conscients que cette initiative citoyenne, dans une dictature où la liberté d’expression est inexistante, signe leur arrêt de mort, ils décident de se protéger derrière un anonymat de rigueur. Naissaient alors Waterman et Fœtus, deux entités qui n’eurent de cesse de libérer la parole jusque-là bâillonné. Dès 1998, par le biais d’une mailing list, d’un site internet et d’un forum d’expression où ont pu faire leurs gammes des personnalités de la vie politique et médiatique actuelle, les fondateurs de Takriz ont commencé à miner, mot à mot, la chape de plomb sous laquelle le régime de Ben Ali a mis le pays, ouvrant ainsi la brèche à d’autres initiatives comme Tunezine en 2001 et Nawaat en 2004.

D’une méconnaissance nationale à une reconnaissance mondiale

Si des journalistes tels que Florence Baugé (Le Monde) ou Arnaud Gonzag (Nouvel Observateur) se sont intéressés à Takriz dès les années 2000, la censure tunisienne, par laquelle a été frappé le groupe cette même année, a limité sa diffusion aux seuls utilisateurs de proxy. Accessible uniquement hors des frontières du pays, Takriz est resté méconnu de ceux pour qui le collectif s’est battu sans relâche. Ce n’est que lorsque Ben Ali a été contraint d’ouvrir les vannes d’internet que les citoyens découvrent la page Facebook de Takriz. En ce mois de décembre 2010, le flux d’informations émanant de Sidi Bouzid, Thala ou Khasserine fait que nul n’a le temps de comprendre qui sont ces excités de la toile qui poussent les Tunisiens à continuer la lutte qu’ils avaient eux-mêmes entamée il y a 13 ans de cela.

Aux lendemains du 14 janvier, et en toute connaissance du rôle de précurseurs qu’ont eu Waterman et Fœtus dans la cyberdissidence tunisienne, bon nombre de recherches, doctorats, ouvrages et travaux académiques ont pris pour sujet d’étude le groupe Takriz et son organisation anarchique et inclassable qui a permis aux deux membres fondateurs d’échapper à la persécution. Le MIT Technology Review  leur consacrera même un article qui sera relayé dans toutes les langues.

Pendant ce temps en Tunisie, même si des groupes, comme Armada Bizerta, leur rendent hommage (Takriz LSD, Liberté Solidarité, Démocratie), le gouvernement transitoire les discréditent à travers une campagne acharnée de désinformation, dont le point culminant sera l’intervention de Neji Zairi à l’époque porte-parole du ministère de l’Intérieur au journal télévisé de 20h en mars 2011. Durant ce lynchage médiatico-étatique, leur furent imputés tous les accès de violences qui secouèrent les rassemblements de la Kasbah. Traités tour à tour de néonazis, d’agents de la CIA ou de casseurs, Takriz a vu ses 13 ans de lutte quasiment effacées de la mémoire collective et la page à nouveau censurée à la demande du tribunal militaire.

20 ans de désacralisation, de langage cru et d’appel à la désobéissance civile

Le reproche qui est souvent fait au groupe dissident est l’utilisation d’un vocabulaire grossier et outrageux, faisant écho aux appels non dissimulés à la désobéissance civile. Takriz est un groupe révolutionnaire, et ne s’en est jamais caché. Cette révolution que certains n’ont menée qu’entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, Waterman et Fœtus la mènent depuis bientôt 20 ans. Avec des mots, pour seul pavé lancé contre la toute-puissance de Ben Ali et de ses pairs, ils ont décidé de s’armer d’un vocabulaire grivois, et pourtant utilisé de tous, pour désacraliser la classe dirigeante. Si certains ont osé parler de « dictature » dès les années 2000, Takriz fut le premier à utiliser le mot « dictateur ». Pas d’euphémisme, pas de demi-mesure, un uppercut donné en dessous de la ceinture dans un corps à corps létal qui les a contraints de quitter le pays. L’analyse discursive de Takriz aboutit inexorablement à une volonté de pousser la liberté d’expression à son paroxysme. Comme l’a souligné Laurence Rosier, professeure de linguistique, de didactique et d’analyse du discours à l’Université Libre de Bruxelles qui s’est penchée sur le discours de Takriz, « l’insulte est à redéfinir et à réévaluer car elle témoigne du passage d’une censure et d’une autocensure sauvage, au monde de la liberté d’expression privée de balises ». Censuré, traqué, arrêté, torturé et jusqu’aujourd’hui critiqué, Takriz, grâce à une organisation diffuse et anonyme, n’a cependant jamais pu être bâillonnée.

Fort d’une connaissance politique et d’une anticipation pertinente, qui leur a permis le 12 janvier au soir, de déstabiliser le pouvoir et les médias en publiant la fausse lettre de démission du ministre des Affaires étrangères, Kamel Morjane, Takriz, en sus d’une mentalité animant des groupes d’actions sur le terrain, est avant tout un groupe de réflexion où se croisent titulaires de hauts diplômes universitaires et esprits libres appelant le peuple à une désobéissance civile et citoyenne par opposition à la servitude volontaire sur laquelle Ben Ali et ses successeurs ont assied leur pouvoir. Reprenant l’article 35 de la constitution montagnarde de 1793 comme slogan et affirmant que « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est (….) le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », Takriz a ouvert la porte aux mouvements sociaux de 2008 et de décembre 2010 en légitimant la violence face à l’oppresseur, violence qui a été nécessaire à la fuite du dictateur déchu. Leurs réfractaires les accusent de maintenir ce discours radical et les appels au soulèvement, argumentant que ce qui fût nécessité hier, n’a plus lieu d’être aujourd’hui. A cela, une seule question peut être posée : la révolution est-elle vraiment terminée ?