Parc national de Bouhedma, Sidi Bouzid-Gafsa (Photo de Mohamed El Golli)

En Tunisie, les aires protégées sont créées et gérées par la Direction Générale des Forêts (DGF). Il en existe deux types : les parcs nationaux et les réserves naturelles. Remarquons de prime abord que la différence entre les deux types d’aires protégées semble arbitraire, car rien ne permet de les distinguer. Certaines réserves naturelles ont été étendues et leur statuts ont changé (de réserve naturelle à parc national ; c’est le cas notamment de Djebel Serj). Dans la pratique, les parcs nationaux sont gérés par des « conservateurs » et disposent de certaines commodités (écomusée, centre d’accueil), alors que la plupart des réserves naturelles n’en disposent pas.

Depuis la fin des années 1970, quatre aires protégées font partie du réseau mondial des réserves de la biosphère (Zembra et Zembretta, Ichkeul, Chambi et Bouhedma). Ces réserves sont censées constituer un modèle en matière de gestion de la biodiversité et de pouvoir montrer la possible conciliation entre les objectifs de la conservation et ceux du développement durable. A priori, nous sommes loin du compte, et on aimerait voir une évaluation objective du rôle que jouent ces parcs nationaux en termes de développement local ou régional.

Données absentes

Les aires protégées sont des sites bien désignés pour la conservation de la biodiversité. Même si la végétation est relativement mieux connue que les animaux, les différentes aires protégées ne disposent pas de registre complet des espèces signalées. A l’aire du numérique, aucune aire protégée ne dispose d’un registre numérique des espèces qu’elle abrite. Si des dénombrements réguliers sont faits pour les grands animaux (grands mammifères et grands oiseaux, notamment l’autruche), ces données (même si on les considère fiables) ne sont pas publiques et ne permettent de voir la dynamique de leur évolution au fil du temps. Il ne faut jamais cesser de rappeler la nécessité de recentrer nos efforts de conservation sur les espèces endémiques (propres à une région donnée, d’étendue plus ou moins variable[1]) ou à distribution réduite au niveau mondial. Ces espèces sont le plus souvent de petite taille (rongeurs, lézards, amphibiens) qui ne suscitent l’intérêt de personne ! Les espèces peu communes ou discrètes ne sont presque pas connues ou inventoriées. Par contre, la tendance est à la considération des espèces d’herbivores de grande taille (surtout les mammifères). Nombreuses espèces ont été introduites ou réintroduites dans les aires protégées tunisiennes. Les plus connues sont les antilopes Oryx et Addax disséminées presque dans toutes les aires protégées du sud du pays. Remarquons à ce propos que les données sur les évolutions des effectifs au cours du temps ne sont pas accessibles (s’ils existent), et les causes notamment de mortalité inconnues. On ne sait pas par exemple si des maladies particulières affectent ces espèces, et on ne connaît pas leurs réponses face à la réduction de la pluviométrie que connaissent régulièrement les parcs où elles habitent. Une des données connues est l’hybridation entre l’Oryx et l’Addax, signalée depuis leur introduction dans le parc de Bouhedma. Cette hybridation n’a pas lieu dans la nature, car les deux espèces n’affectionnent pas les mêmes types d’habitats dans la nature.

Dans le même registre, on enregistre la disparition de la population de la Gazelle dama, introduite à Bouhedma. L’introduction de l’espèce demeure problématique, simplement parce qu’elle n’a jamais été signalée dans les temps historiques en Tunisie. Les conditions de chasse des animaux demeurent encore obscures, parce que les animaux ont été tués pendant une période où l’administration n’avait pas sous contrôle les territoires qu’elle est censée gérer. C’est aussi le cas des autres antilopes, chassées dans de nombreuses aires protégées, mais les données manquent pour pouvoir les commenter correctement.

Le cas de l’autruche à cou bleu, introduite à Bouhedma, et qui a disparu sous la pression de prédation du chacal. C’est aussi le cas de l’échec d’introduction d’une espèce de gazelle au parc de Boukornine au cours des années 1990. L’occultation par l’administration de l’information des causes de l’échec et l’absence de suivi scientifique expliquent largement l’absence d’information des différentes opérations d’introduction qui ont lieu dans les parcs nationaux tunisiens. Si suivi il y a, il est assuré par des équipes étrangères ! C’est tout bêtement de la conservation coloniale. L’hostilité constatée contre les aires protégées soulève le problème de la relation entre l’administration forestière et les populations locales. En effet, les aires protégées sont installées dans des zones utilisées par les populations locales, notamment pour le pâturage. L’absence de concertation avec ces populations, mais surtout l’absence de toute source de profit de ces populations suite à la création des aires protégées. En effet, tous les discours sur le développement de l’écotourisme (comme source potentielle de revenus) butent sur plusieurs problèmes, dont l’absence de définition claire de cette activité et ses limites, notamment suite aux observations constatées les dernières années dans les sites visités par les « écotouristes » nationaux. Cette hostilité n’est pas récente, car on la constate dans des sites créés il y a plus d’une vingtaine d’années. C’est le cas notamment du parc d’El Feidja (1990) où toute la clôture de l’extension de la réserve à cerfs a disparu depuis longtemps, et toute la partie ajoutée au parc continue d’être un parcours pour les habitants locaux. Une espèce exotique a été introduite vers la fin des années 1960 sur l’île de Zembra (Mouflon de Corse), mais sur laquelle aucune donnée n’est disponible depuis son introduction (capacité de reproduction sur l’île, effectifs actuels et évolution des effectifs au cours du temps). C’est dire qu’aucun souci ne s’est manifesté quant au suivi de cette population, ne serait-ce qu’un dénombrement annuel !

Les aires protégées ont essentiellement pour rôle la préservation de la diversité biologique qu’elles renferment. Il est désolant de constater que des décennies après leur création, les inventaires des espèces tant animales que végétales ne sont pas finis, en dehors des quelques parcs connus et des espèces les plus visibles. Ce dernier point mérite d’être clarifié, car en Tunisie, si la végétation est bien connue, ainsi que les vertébrés, la plupart des groupes invertébrés ne sont pas connus, et le pays manque cruellement de spécialistes de nombreux groupes. La question toute bête qui se pose alors est : pourquoi créer des aires protégées si on ne connaît pas leurs particularités biologiques ?

Créations récentes et pistes d’évolution

Les dernières aires protégées ont été crées au cours de 2010 et au début de 2011. La plupart de ces réserves naturelles et parcs nationaux demeurent des structures sur papier, car peu d’entre-elles existent réellement ou sont matérialisées, notamment par des clôtures. Il n’y a aucune tendance à rendre effectives ces aires protégées, et le souci majeur étant de maintenir ce qui existe. Pour ne pas énumérer encore des exemples de dysfonctionnement, il serait utile de présenter quelques axes de travail pour au moins finir sur une attitude positive. La première des choses à concrétiser est la création d’une base de données numérisée pour chaque aire protégée où sont consignées les observations et les espèces se trouvant dans ces sites. On peut néanmoins commencer par les parcs nationaux pour étendre par la suite la démarche à l’ensemble des aires protégées. Cependant, ce genre de base de données géoréférencées demande à être géré par des scientifiques (à recruter ?) ou, du moins à être validé par des scientifiques reconnus dans leurs domaines de spécialités respectifs, pour garantir une crédibilité des données recueillies. Les données concernant les grands vertébrés (effectifs, naissances, mortalités…) doivent également être tenues et les équipes chargées des dénombrements réguliers doivent être formées pour que les données recueillies soient standardisées.

Un dernier point, et non des moindres, est la nécessité d’intégrer la génétique de la conservation dans la gestion des espèces où les populations fondatrices sont réduites et où le risque de perte de leur diversité génétique est fort. Il est à ajouter que les aires protégées doivent permettre l’entrée et la sortie des animaux, afin d’assurer un large brassage génétique des populations, pour qu’elles ne deviennent pas des espaces clos où le risque d’extinction grossit au fil du temps. Même si le zonage de plusieurs aires protégées a été réalisé, il doit être numérisé et consultable, afin que les zones strictement réservées à la conservation soient respectées. Les écomusées doivent être modernisés et se transformer en espace de formation et d’éducation du public, notamment des enfants. Nombreux comportements irresponsables des visiteurs doivent être complètement bannis, notamment le bruit et les dérangements qu’ils occasionnent lors de leurs visites, en plus du fait que certains n’hésitent pas à tuer des animaux qu’ils jugent « indésirables », notamment les reptiles ou les scorpions, ou aussi l’arrachage de certaines espèces de plantes…

Il y a lieu de transformer les aires protégées en observatoires des changements climatiques en cours dans le pays. Pour se faire, un grand effort de formation du personnel doit être consenti. Le mode de gestion de ces espaces particuliers se doit d’être changé, pour être au niveau des standards internationaux en la matière. Une réelle ouverture sur les établissements universitaires donnerait une impulsion aux efforts de connaissance pour la conservation de la biodiversité qui, sans être connue et étudiée, ferait perdre à ces entités leur raison d’être !

[1] Plus l’aire de distribution d’une espèce est réduite, plus son importance grandit et plus des efforts de conservation qui lui sont dédiées sont importants. C’est le cas par exemple des espèces endémiques tunisiennes ou tuniso-algériennes, pour ne citer que celles-là.