On se demande parfois à quoi riment les livres photographiques. Il y en a au moins deux sortes. Ceux qui, dès les premières pages, ramènent le regard au déjà-vu et ne tardent pas à lui faire la fine bouche. Ce sont des recueils d’images. L’autre branche invite le lecteur à changer d’orient, à perte de vue. Ce sont des livres d’art, faits de passion et de patience, et qui ne se bousculent pas au portillon. Barkhanes de Jellel Gasteli est de ces livres-là. En lui, se conjuguent l’attrait d’un genre, avec toutes ses connotations, l’inscription palpable d’une durée, et un ton presque obstiné dans lequel l’image serait comme la basse continue d’une intimité à l’œuvre.

Il n’est pas exclu toutefois que Jellel Gasteli prolonge dans ce livre quelque chose de plus qu’intime. À la base, perce la même interrogation : où le regard va-t-il accoster, quand le photographe se fait couturier des espaces ? Jellel Gasteli n’aime pas la photo tonitruante, la photo qui fait du bruit. Lui qui avait l’habitude avec sa Série blanche de tremper les murs blanchis à la chaux dans des prises épurées et minimalistes, voici qu’il passe presque hors champ avec bienveillance, à l’extrême sud tunisien, à la recherche de paysages susceptibles d’apparaître à leur point d’exclamation. L’exercice demande pourtant deux luxes : un puissant six cylindres en ligne diesel, pour arpenter l’infini du Sahara, et la bonne compagnie d’un fils de cinq ans, entre autres, pour habiter l’espace autrement. Mais pas d’histoire ici, sinon celle d’un regard paradoxal, à la fois détaché de toute volonté de documentation et frôlant malgré tout une rhétorique de la pure contemplation. Et s’il y avait ici tout à voir, si Jellel Gasteli nous faisait voir l’essentiel ?