La ferveur et la fierté ressentie par les Tunisiens et les immenses espoirs suscités en Tunisie au lendemain de  la révolution ont laissé la place à un désenchantement généralisé du fait de l’incapacité des gouvernements successifs à enrayer la dégradation continue des conditions de vie de la majorité des Tunisiens et à esquisser la moindre stratégie de sortie de crise. Cette indigence est largement due à leur compromission avec les intérêts étrangers qu’ils ont privilégiés au détriment du peuple tunisien ce qui explique l’instabilité chronique que connait la Tunisie qui traverse aujourd’hui une situation explosive dont nul ne peut prédire les implications locales et régionales.

Cette lettre ouverte vise à attirer l’attention des  responsables français et  de nos partenaires du G7 sur la lourde responsabilité qu’ils assument dans cette crise et ses graves répercussions politiques et économiques du fait de leurs ingérences incessantes dans nos affaires intérieures et des politiques imposées à la Tunisie  depuis l’indépendance et après la révolution. Elle est représentative d’un  mouvement d’opinion qui tend à se développer  en Tunisie et au niveau régional sous l’impulsion d’une frange croissante d’activistes de la société civile tunisienne, maghrébine et  européenne qui militent pour que les Tunisiens aient un droit de regard sur les politiques officielles ayant trait aux dossiers économiques et diplomatiques sensibles touchant aux intérêts supérieurs de la Tunisie et notamment les accords de partenariat   entre la Tunisie et l’Union européenne. Elle véhicule également un message à l’intention des responsables tunisiens et européens traduisant notre résolution à  poursuivre notre lutte contre de telles pratiques et à faire valoir les droits du peuple tunisien à recouvrer, conformément à notre constitution, sa souveraineté décisionnelle dans la détermination de son destin et son avenir.

A cet effet, nous avons jugé utile de vous adresser cette pétition ouverte à l’adhésion de tous, et démontrant le lien indissociable entre le caractère injuste et déséquilibré des accords de libre-échange imposés à la Tunisie dès le 19ème siècle et l’échec de la politique économique qui a été à l’origine de la révolte du peuple tunisien il y a 8 ans. Nous y démontrons que l’effondrement économique et financier actuel de la Tunisie et ses retombées politiques et sociales sont largement dus à la reconduction et à l’extension de ces mêmes politiques après la révolution par le biais de l’ALECA et des accords conclus avec le FMI et les institutions financières internationales. En effet, nous estimons que la transition démocratique en Tunisie a été gravement hypothéquée par ce schéma de relations nord sud et du fait que de tels dossiers soient monopolisés par les pouvoirs publics et traités avec les institutions européennes sans débat public et en dehors des échéances électorales tunisiennes alors que leurs enjeux sont déterminants pour l’avenir de la Tunisie.

En outre, ils sont négociés secrètement, sans mandat des autorités parlementaires tunisiennes, et sur la base du projet européen qui privilégie sa vision globalisante orientée vers l’extension illimitée du commerce inégal ainsi qu’une insertion injuste et inéquitable de la Tunisie et des pays du sud dans la mondialisation économique dominée par l’occident. Or, et au vu du bilan de ces politiques suivies sans discontinuité depuis l’indépendance et après la révolution, nous estimons qu’il est impératif de les soumettre à un dialogue national  en prévision des prochaines élections législatives et présidentielles de 2019. Afin de parvenir à  un consensus national et une nouvelle vision d’avenir de nos relations avec nos partenaires essentiels de la rive nord  prenant en compte nos spécificités économiques et culturelles,  et nos priorités nationales en matière de  développement telles que définies par notre constitution.

Toutefois, aucune attention n’est accordée par les décideurs tunisiens et européens  à  cet appel au dialogue pour  le rééquilibrage des rapports nord sud qui implique, à notre sens, la reconsidération   de tous les accords de coopération et de partenariat liant la Tunisie à l’ensemble européen tant au niveau bilatéral que multilatéral.  Cette attitude est d’autant plus déplorable et nuisible à notre démocratie naissante qu’elle s’accompagne d’une  volonté manifeste de la partie européenne tendant à accélérer la conclusion de l’accord de libre-échange complet et approfondi sans tenir compte des vives  oppositions qu’il suscite en Tunisie en raison des dangers qu’il recèle et des  graves dommages occasionnés  à l’économie tunisienne  par  l’accord de libre-échange des produits industriels signé avec l’UE en 1995. Et ceci s’est encore vérifié en relation avec la crise  institutionnelle et gouvernementale  persistante  en Tunisie  associée à l’appui  manifesté par le G7 au chef du gouvernement  en échange de l’adoption d’une feuille de route incluant l’ALECA  et le partenariat pour la mobilité ainsi que l’accord sur les migrations clandestines au nombre des « priorités stratégiques » que le gouvernement  s’engage à conclure avant les échéances électorales prévues en Tunisie fin 2019.

Ainsi, il est indéniable  que cette implication  ouvertement assumée de la France et du G7 en faveur d’un  chef de gouvernement -dont nul n’ignore les ambitions politiques et électorales- a fortement contribué à exacerber les tensions, à creuser davantage les clivages au sein de la société tunisienne tout en  aggravant la crise politique et institutionnelle ainsi que les dissensions au plus haut sommet de l’Etat. En outre, cette ingérence notoire dans nos affaires intérieures  entache considérablement la crédibilité du processus électoral et de la coalition gouvernementale déjà fortement ébranlée par ses pratiques non démocratiques et sa soumission aux  intérêts étrangers dans le seul but de monopoliser le pouvoir en prévision des prochaines élections. Quant à la France et les membres du G7, ils confirment  que leur souci majeur n’a jamais été de promouvoir la démocratie en Tunisie mais de  favoriser l’accès au pouvoir des forces politiques et des milieux économiques liés aux intérêts européens au détriment des courants politiques jugées hostiles du fait qu’ils s’opposent aux politiques hégémonistes nuisibles  au peuple tunisien.

Monsieur le Président,

Compte tenu du bilan de ces politiques et leurs retombées extrêmement nuisibles et déstabilisatrice, nous estimons qu’aucun espoir de sortie de crise n’est concevable en Tunisie et au niveau   régional, sans une reconsidération totale de la politique de la France, de l’UE et du G7 à l’égard de la  Tunisie et de la rive sud pour ce qui a trait à la politique de coopération économique et de voisinage. En 2017, la Tunisie et l’UE avaient convenu de mettre en place un cadre de réflexion stratégique portant sur l’avenir des relations tuniso-européennes en vue de définir en commun un nouveau type de coopération et de partenariat mieux adapté aux attentes et aux besoins spécifiques de la Tunisie  en matière de développement.

Mais cette initiative n’a pas connu le moindre début de concrétisation. En revanche, le G7 et l’UE poursuivent inlassablement leur politique du fait accompli consistant à  introduire l’ALECA dans la législation tunisienne indépendamment de l’issue des négociations. Plus grave, le G7 s’acharne à vouloir nous imposer l’ALECA  dans un contexte marqué par la résurgence du protectionnisme entre ses propres membres, la faillite de l’économie de marché ainsi que la  désaffection grandissante à l’égard du projet européen et les politiques y associées au sein même du camp occidental et  de l’UE dont l’avenir est pour le moins incertain. A ce propos, le mouvement  de revendications sociales et politiques qui se poursuit inlassablement en France rejoint un phénomène de rejet populaire grandissant d’ordre planétaire de cette implacable  gouvernance mondiale symbolisé par un multilatéralisme envahissant et menaçant pour les droits politiques, économiques et culturels des peuples ainsi que leurs aspirations à l’autodétermination, à  la démocratie et au développement.

Ainsi, et en dépit  de la situation sociale explosive que traverse actuellement  la Tunisie associée à de graves troubles qui s’étendent à de nombreuses régions du pays, un nouveau round des négociations sur l’ALECA vient de se tenir à Bruxelles. Confirmant ainsi que rien ne saurait faire dévier la partie européenne de sa détermination  à faire prévaloir son agenda et ses intérêts sans tenir le moindre compte des multiples menaces  qui pèsent sur la Tunisie. Ce faisant, la France et l’UE prouvent, encore une fois, que  leurs politiques figées sont l’un des handicaps majeurs menaçant la transition politique et économique ainsi que les prochaines élections législatives et présidentielles alors que celles-ci représentent la dernière chance de sauver le processus démocratique en Tunisie. Pourtant, et au vu des derniers développements sur la scène politique et sociale tunisienne ainsi que l’extrême précarité de la situation économique et  financière de la Tunisie, il  est indéniable qu’une nouvelle échelle de priorités aurait dû être conçue et  mise en  place  en Tunisie de concert avec nos partenaires stratégiques tant au  niveau interne que sur le plan diplomatique.

A ce propos certaines mesures d’urgence devraient être prises véhiculant un message d’apaisement à l’intention de l’opinion publique tunisienne dont l’activation des clauses de sauvegarde prévues par l’Organisation Mondiale Commerce (OMC) et l’accord commercial Tunisie-UE de 1995 ce qui permettrait à la Tunisie de prendre les dispositions appropriées pour maitriser en partie le dérapage continu de sa balance commerciale et de ses déficits courants. En outre, il convient d’activer les dispositions du plan d’action Tunisie-UE permettant à la Tunisie, en cas de difficultés économiques majeures, de demander la suspension des  négociations  sur l’ALECA et la mise en œuvre  de mesures exceptionnelles  tenant compte de la conjoncture particulièrement difficile  à laquelle elle est confrontée.

A cet effet, plusieurs actions concrètes pourraient être prises par la France et les membres du G7 tant au niveau bilatéral que multilatéral pour alléger le fardeau de l’endettement de la Tunisie devenue insoutenable du fait que l’essentiel des emprunts contractés est alloué au service de la dette. De plus, des mesures probantes telles que l’établissement d’un moratoire et la suspension du paiement des transferts négatifs nets pourraient s’insérer dans le cadre d’un plan de désendettement incluant la réactivation des engagements non tenus sus mentionnés dans le partenariat de Deauville. Au niveau bilatéral, la France, l’Allemagne et l’Italie en tant que principaux partenaires et bénéficiaires des échanges globaux avec la Tunisie pourraient prendre les mesures les plus efficaces pour alléger nos déficits commerciaux et financiers. Toutefois, et compte tenu de l’expérience, les membres du G7 et le système multilatéral y associé ont prouvé qu’ils ne sont pas  disposés à  tenir leurs  engagements pris à Deauville de favoriser les conditions propices à une transition politique et économique réussie de la Tunisie. Et ce par le biais d’un plan de soutien financier adapté à des conditions préférentielles et la restitution à la Tunisie de ses « avoirs volés ».

De ce fait, nous avons pris cette initiative pour réitérer,  à l’intention des décideurs des deux côtés de la méditerranée, notre appel à un dialogue constructif et respectueux  de notre souveraineté ainsi que des aspirations et des sacrifices consentis par le peuple tunisien qui s’est soulevé pour s’affranchir de toutes les formes de domination, et accéder à la liberté, la justice sociale et la dignité individuelle et collective.

Monsieur le Président,

Le peuple tunisien se retrouve aujourd’hui, comme au lendemain de l’indépendance, confronté à des problèmes existentiels et inextricables qui imposent des révisions déchirantes et de nouveaux choix stratégiques, décisifs et déterminants  dont les enjeux touchent au présent et à l’avenir de la Tunisie et de ses relations avec ses principaux partenaires politiques et économiques. En fait, la Tunisie s’était trouvée dès les années 60 engagée dans deux processus aux objectifs contradictoires. L’un au niveau bilatéral avec la France destiné à favoriser sa décolonisation économique et le recouvrement des attributs souverains d’une véritable indépendance. Et le second initié au niveau multilatéral avec la Communauté économique européenne et destiné, à travers le libre-échange, à consolider davantage les relations et la coopération déjà privilégiée avec l’Europe. Mais elle a été contrainte de renoncer prématurément, sous la pression franco-européenne, soutenue par les institutions financières internationales, à sa lutte pour sortir du sous-développement et la dépendance excessive à l’égard de la France et l’Europe. Dès lors sa stratégie d’émancipation économique et son projet d’édification d’un Etat national tunisien, qui ont connu des avancées certaines durant les deux premières décennies de l’indépendance, ont été fortement hypothéqués et marginalisés au profit d’une insertion injuste dans une impitoyable  mondialisation globalisante par le biais des  plans d’ajustement structurels (PAS) et des accords de libre-échange avec la Communauté économique européenne puis l’UE.

Aujourd’hui, ce projet national a été ressuscité par la révolution du peuple tunisien qui, en réhabilitant les valeurs démocratiques universelles de liberté, de justice sociale et de dignité a changé le cours de l’histoire aux plans régional et mondial.  La concrétisation de ce projet suppose l’ouverture d’un dialogue national tuniso-tunisien orienté vers la conception et  la mise en œuvre, à travers l’alternance démocratique, d’une nouvelle politique économique inspirée des principes fondateurs de la nouvelle constitution tunisienne et en rupture avec celle qui a été à l’origine de la révolte du peuple tunisien. Elle suppose également l’ouverture d’un dialogue stratégique bilatéral et multilatéral  avec la France et l’UE destiné à redéfinir les bases des relations tuniso-franco-européennes en fonction des priorités et des objectifs fixés par les Tunisiens à l’issue d’élections libres et démocratiques.

L’histoire retiendra que la France et ses alliés du G7 se sont opposés à cette évolution estimant, comme au lendemain de l’indépendance,  que la préservation de leurs intérêts suppose la reconduction du même schéma de relations nord-sud basé sur les ingérences et la domination ainsi que les mêmes politiques économiques ultralibérales. Et ce, en association avec la classe politique et économique de l’ancien régime et en ayant recours aux mêmes pratiques antidémocratiques et aux mêmes procédés de gouvernement. Dans ses conditions, il est tout à fait légitime que les forces   patriotiques tunisiennes se mobilisent afin de mettre en garde les parties étrangères sur les graves responsabilités qu’elles assument du fait de leurs  ingérences attentatoires à notre souveraineté et nuisibles à notre démocratie naissante ainsi que leur positionnement sur la scène politique tunisienne en faveur des partis et des  lobbies  oligarchiques qui ont  confisqué la révolution, ruiné l’économie tunisienne et gravement hypothéqué l’avenir de la Tunisie et sa transition politique et économique.

En croyant pouvoir ainsi asseoir leur domination et s’imposer indéfiniment au peuple tunisien, les parties étrangères et leurs alliés locaux exposent la Tunisie à des dangers potentiels de déstabilisation permanente dans un contexte explosif propice à toutes les dérives et  à tous les débordements  aux conséquences imprévisibles. C’est pourquoi, et tout en étant ouverts au dialogue constructif et responsable, nous demeurons vigilants et mobilisés afin de  défendre les droits souverains du peuple tunisien et favoriser une véritable transition démocratique en Tunisie, impliquant, non pas une simple alternance formelle au sommet de l’Etat, mais un changement radical des politiques économiques et une refonte des relations de la Tunisie avec la France et l’union européenne.