Un ami, ayant la double nationalité m’avait dit un jour : « Tant que je suis sur le sol français, je me sens naturellement citoyen ; à peine les pieds posés sur le sol du bled une atmosphère de plomb affaisse mes épaules, me fait baisser la tête, rend mes yeux fureteurs, je me sens lapin ! » Un instant pensif puis d’ajouter : « Sincèrement, penses-tu vraiment qu’un jour béni, cette population sera formée de citoyens… au sens citoyen ? ». Au pied du mur, la mort dans l’âme, je lui fis part de mon profond scepticisme, sauf miracle.

Et pourtant ! Il survint le miracle !

Au risque de me voir reprocher d’enfoncer des portes ouvertes, ou faire dans la sinistrose, tout un chacun des citoyens se pose maintenant la question existentielle : quid de la survie de cette démocratie encore erratique et brouillonne mais déjà en plein travail pour nous accoucher, plutôt pour nous enfanter de nouvelles institutions réellement démocratiques dans quelques mois.

Nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins. Il nous a été promis devant Dieu, devant le peuple, devant la communauté internationale et devant l’Histoire que dans quelques mois on ira voter pour choisir enfin librement nos représentants et le type de gouvernement qui sera placé à la tête des affaires de l’Etat le temps d’un mandat. Pour couronner le tout et donner l’exemple, Mr Md Ghannouchi a voulu donner le ton : il prendra sa retraite. Prenons toutes ces déclarations au mot et prêtons nous au rêve !

Car c’est de rêve qu’il s’agit, jusqu’à complète et authentique réalisation. Entretemps laissons vagabonder notre imagination et notre réflexion figées, pétrifiées et tétanisées par la peur sous toutes ses formes depuis bientôt 60 ans. Que seuls des jeunes de moins de 25 ans de la nouvelle génération ont osé la braver dans le sang et les larmes – Les mots doivent manquer au quadragénaire et plus pour exprimer leur éternelle reconnaissance !

Dans quelques mois donc, on va offrir au peuple une nouvelle constitution garantissant la liberté, la justice, la démocratie et les droits de l’homme. Les valeurs universelles des peuples civilisés de l’ère moderne. Se pose alors une question naïve en apparence mais quasi-hamlétienne : l’aréopage de responsables chargés de cette mission, voire de ce sacerdoce, seront-ils véritablement prêts à temps à offrir à notre peuple cet ensemble de textes qui va déterminer le nouveau destin du pays et enclencher son virage vers la lumière après des décennies de brouillard, d’abrutissement pavlovien et de terreur ? Seront-ils au rendez-vous à temps avec à la main le document miracle qui va transformer des ilotes appelés avec mépris « citoyens » en citoyens de fait et de droit ?

La question mérite d’être posée quand on connaît l’histoire et la mésaventure de certains peuples dont les législateurs, à avoir voulu trop rapidement jeter les fondements d’une démocratie ont fait le lit à la tyrannie. Rappelons-nous la République de Weimar en Allemagne bâtie sur la chute de l’empire suite à sa défaite à la 1ère guerre. Elle avait connu une guerre civile, des milices paramilitaires puis Adolf Hitler. La constitution autorisait sa nomination comme chancelier. On connaît le reste. Ce cas n’est pas unique. En remontant à la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, que d’aventuriers, que d’imposteurs, que d’usurpateurs avaient « traversé le Rubicon » pour « sauver la Patrie » !

Est-ce à dire que pour notre pays il faille encore temporiser, maintenant que nous nous trouvons en plein transition vers le soleil de la liberté et de l’État de droit : Non, bien entendu ! Loin de moi toute idée de devoir remettre à plus tard ce qu’il a été promis pour bientôt. Mais disons-le, mieux vaut un travail de bénédictin sérieux, rigoureux et soigneux abordant consciencieusement tous les cas de figure qu’un projet copier-coller au parfum local. Aussi faut-il faire participer le citoyen, le responsabiliser en l’informant, en le sensibilisant sur la gravité de la question, sur sa portée perspectiviste et son importance vitale pour le devenir de la nation pour le cas où le délai fixé venant à échéance s’avèrerait insuffisant. En d’autres termes de le tenir constamment au courant de l’élaboration de ce projet qui doit-être mûrement réfléchi et sérieusement débattu pour qu’il ne donne plus prétexte à l’instar de son prédécesseur à toutes formes d’interprétations abusives au point de devenir un « machin » de paperasse, juste bon à être étudié dans les universités puis à jeter dans la poubelle. Aux différents groupes de réflexion de proposer les différentes moutures démocratique apportées à l’ancienne constitution sous forme de projets qui devront être débattus avec calme et sérénité à tous les niveaux de la société et à travers tous les moyens d’expression et d’information. Si en six ou sept mois on arrivera à concevoir, à mûrir, à débattre et à élaborer une nouvelle constitution, à la bonne heure ! On ne demande pas mieux ! Mais qu’on se rappelle qu’il s’agit bel et bien d’une nouvelle constitution. Une refonte, une révision et une réforme en profondeur de l’ancienne pour ne plus autoriser à prêter à équivoque sur les principes fondamentaux en temps de paix : État de droit, justice, liberté, etc.

Cette constitution doit spécifier clairement la DÉMOCRATIE comme base fondamentale de notre futur système politique. N’en déplaise à d’éventuels nostalgiques qui préfèrent un État « fort »(avec toutes ses connotations arbitraires) sous prétexte qu’il convient mieux pour un pays émergent, il n’est de réponse à leur donner que d’aller consulter ceux qui dans leur esprit et/ou dans leur chair et dans leurs âmes sont meurtris pour la vie ce qu’ils pensent d’une dictature pseudo-éclairée ! Pour autant, une disposition particulière doit néanmoins être prévue pour les temps de crise menaçant la sécurité de la nation et/ou la population, mais corsetée de conditions telles qu’on ne puisse tomber dans l’effet contraire (état d’urgence permanent à l’égyptienne ou à la syrienne).

Quitte à énoncer une vérité axiomatique indémontrable tellement cela saute aux yeux, il est toujours bon de rappeler que tous nos malheurs politiques ont participé du pouvoir arbitraire. Que le mot démocratie a été accablé de mépris depuis les années 60 jusque les années 80, puis qu’il a été si bien bradé à force de l’utiliser pour justifier toutes les formes d’injustice et d’exactions que l’on avait fini par mystifier certains pays démocratiques du bien-fondé de cette forme d’autodéfense immunitaire de la « démocratie » à la sauce tyrannique ! Maintenant il s’agit de conformer nos actes à nos paroles et faire réussir cet idéal politique puis le consolider par des textes clairs et draconiens dans leur exécution. Seule cette forme de régime politique réussira à créer l’harmonie entre tous les tunisiens, dans leur diversité (politique, intellectuelle, sociale, etc.), voire avec les peuples de tradition démocratique et d’État de droit. Rien de modéré et d’équilibré en dehors ce système. « La démocratie est le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres » avait dit Churchill dans une fameuse boutade. Si l’on peut nous assurer d’un régime politique viable et assurant le droit, la justice et la liberté autre que le système démocratique, ça se saurait ! Pour l’heure le seul régime que l’on connaisse sur terre qui puisse assurer l’intégrité de la personne, sa dignité et son droit à la parole et à la réflexion contradictoire reste le régime démocratique. Lui seul peut assurer la liberté d’expression, la liberté de pensée, la liberté de circuler, le multipartisme. Cette forme de régime seule assure le citoyen de sa citoyenneté et fait que l’homme d’État est à son service donc au service de la nation.

Alors, que cette constitution prévoie des mécanismes tels que personne ne puisse plus jouer aux apprentis despotes, et comme le dit si bien Montesquieu dans l’Esprit des lois : « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser…Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir ». Les maîtres d’œuvre de la constitution issue de l’indépendance ne semblaient pas avoir pris en compte cette sentence visionnaire en forme d’aphorisme. On en a payé le triste et lourd tribut ! De même, que cette constitution stipule clairement que la personne humaine est inviolable dans son intégrité physique, morale et matérielle. Ainsi on n’aura plus à vivre les horreurs des « crimes » pseudo-politiques inventés de toute pièce pour procéder à des purges ou des « crimes » politiques pour appartenance ou affinité idéologique, les tribunaux d’exception, les procès dits politiques, les licenciements gratuits ou abusifs, et tous autres formes d’iniquités et atteintes arbitraires à la dignité de la personne humaine.

Que la nouvelle constitution énonce clairement la séparation nette des 3 pouvoirs (E,L,J). Qu’elle prévoie aussi une forme de Cour Suprême, de Cour Constitutionnelle ou autre dénomination, indépendante de tout pouvoir, nommée ou élue par région ou par le parlement, ou autre, peu importe. L’essentiel est qu’il y ait une instance suprême au-dessus de tous les pouvoirs auquel peut se référer le citoyen quand il considère que ses droits ne sont pas amplement assurés par la justice. C’est la phobie de toutes les tyrannies. Et ce n’est pas sans raison que le général G. Washington en désignant Tomas Jefferson et son équipe qui allaient former les « pères fondateurs » des États-Unis, avait donné comme 1ère consigne pour élaborer la constitution de prévoir cette instance suprême qui allait devenir la cour suprême. En créant un pouvoir et des contrepouvoirs la première constitution moderne avait jeté les fondements de l’État de droit d’un pays qui allait devenir de ce fait une puissance. La liberté rend puissant par la citoyenneté.
Le multipartisme doit être garanti par des dispositions claires. Comme doit être prévu l’interdiction de tout parti et de toute organisation qui refuseraient ou remettraient en cause les principes du jeu démocratique et l’État de droit.

Que des dispositions claires prévoient des poursuites contre tout homme d’État, tout responsable politique, soupçonné de velléité de dérive despotique, de toute tentative de corruption, de malversation, de crimes économiques ou politiques. Il faut que l’homme politique qui se lance dans la prise démocratique du pouvoir soit conscient qu’il est justiciable comme n’importe quel citoyen en cas de faute grave, ou mieux de suspicion de faute grave. « La roche tarpéienne est proche du Capitole », rappelait toujours le vieux sénateur romain au jeune qui entrait dans le sénat. Que de sénateurs romains avaient été précipités du haut de la roche tarpéienne pour crimes contre la république. Nos futurs hommes politiques et les membres de leur parti doivent toujours avoir à l’esprit qu’une fois choisis par le peuple pour gérer les affaires de l’Etat, ils doivent sentir sur leurs épaules le lourd fardeau de la responsabilité et des conséquences en cas de défaillances ou de manquements. La chose publique n’est jamais une sinécure pour un homme politique dans un État de droit. On n’a qu’à nous brancher pour le voir sur les chaînes françaises, britanniques, italiennes, américaines, brésiliennes, etc. Demain, si Dieu le veut, le monde arabe ajoutera à ces chaînes TV les-nôtres sur la liste des chaînes de référence de la liberté. Et Dieu le veut ! Pourvu qu’on soit conséquent avec les principes de justice et de droit !

Que le nouveau régime politique soit de préférence parlementaire. Du moins durant cette phase d’adaptation à la nouvelle vie de la démocratie. Que le président de la république soit élu par le parlement ou par suffrage universel ; que le chef du gouvernement soit élu par suffrage universel. Quitte, plus tard à envisager un régime présidentiel si le besoin se fait sentir. Encore faut-il tomber sur un De Gaulle qui puisse assurer sainement par l’exemple le passage. Pour l’heure, et compte tenu des craintes légitimes d’une récupération de la démocratie, puis d’une dérive vers l’établissement d’une nouvelle forme d’autoritarisme, le régime parlementaire semble le moins susceptible d’une captation rapide et facile (mais le risque existe toujours).

C’est à ce prix et dans un contexte de quiétude retrouvée fondée sur des textes clairs et par l’exercice franc et transparent des exigences du système démocratique par les serviteurs de l’Etat, c’est-à-dire serviteurs du peuple qui les aura choisis pour le sérieux de leur programme, leur compétence et leur exemplarité, que l’on pourra envisager un jour de tourner la page de cette longue nuit cauchemardesque.

Oui, nous pouvons réinventer ce mot magique et comme une utopie dans notre inconscient collectif : DÉMOCRATIE ! Les capacités, les compétences, les énergies, les talents, la volonté sont là, à l’œuvre nous a-t-on dit. Qu’ils paient de leur personne et ne ménagent pas leurs peines ! Ils sont les soldats de la dernière chance, aux avant-postes de la défense du destin futur du pays ; mais aussi de son rayonnement futur. L’Histoire, c’est-à-dire les futures générations leur reconnaîtront ce mérite…

L’histoire ! Bourguiba l’avait systématiquement dans la bouche à ses heures de gloire, tellement il la craignait ; connaissant pertinemment sa valeur. Malheureusement pour lui dans sa sénilité il a raté le coche ! Et nous payons le prix.

Notre pays, la Tunisie, riche de sa culture islamique ; riche de sa culture occidentale ; riche de son histoire millénaire ; riche de son potentiel intellectuel islamique et occidental ; riche et fière de sa jeunesse qui a osé dire NON alors que nos têtes et nos dos, à nous leurs parents, étaient courbés sous l’épée de Damoclès ; cette Tunisie, douloureusement riche des leçons amères de l’histoire tirées de la tyrannie, dans les salles d’« inquisition » et les geôles, les supplices et les traumatismes, notre pays saura-t-il un jour dépasser ses vieux démons et devenir un phare de droit et de justice vers lequel les yeux des peuples assoiffés eux aussi de liberté se tourneront ? YES WE CAN ! Oui, on peut réussir notre liberté retrouvée et notre démocratie. Mais ne dormons pas sur nos lauriers. Ceux qui ont fait la Révolution, la jeunesse, nous observe, vous observe messieurs du gouvernement provisoire, messieurs les responsables de la démocratisation du pays : juristes, intellectuels, philosophes, hommes politiques et les différents représentants de la société civile.

Alors les maîtres mots qui doivent revenir comme des leitmotivs dans vos esprits mesdames et messieurs qui façonnez les contours de la Tunisie politique de demain : Plus jamais comme avant ! Plus jamais ! Il y va de l’avenir de nos enfants et nos petits enfants !
La démocratie, rien que la DÉMOCRATIE !

Que Dieu nous prenne en pitié et nous vienne en aide dans cette phase cruciale de notre avenir ! Pour bâtir ce pourquoi sont morts, ont disparu, ont souffert des milliers de tunisiens pendant des décennies !

Sami