Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

« L’histoire de l’humanité devient de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe »

H. G. Wells

À Tunis, une pluie exceptionnelle a suffi pour paralyser la ville : écoles fermées, rues désertes, circulation bloquée. Ce qui est présenté comme prudence révèle en réalité l’incapacité des infrastructures à faire face à l’aléa.

Autopsie d’une nation qui a appris à se mettre en pause pour ne pas s’effondrer.

Le load shedding citoyen : l’avenir au compte-gouttes

Le concept de load shedding (délestage), pilier de la gestion de crise énergétique en Afrique du Sud, n’est pas étranger à la Tunisie. Comme à Johannesburg, l’électricité y est régulièrement coupée de manière « préventive », notamment durant l’été, pour soulager un réseau sous-dimensionné. Mais en Tunisie, ce mécanisme connaît une déclinaison géographique et sociale inédite : ici, à Tunis, on sacrifie aussi la circulation, l’éducation et le mouvement pour masquer l’agonie de l’infrastructure. Le parallèle avec l’Afrique du Sud s’impose avec une cruauté presque mathématique.

À l’origine, le délestage de charge est une mesure d’ingénierie de dernier recours. Lorsqu’un réseau est au bord du black-out total, on coupe volontairement l’alimentation de certains quartiers afin d’éviter l’effondrement général. En Tunisie, nous pratiquons un délestage civilisationnel. Les communiqués suspendant les cours ne relèvent plus de la protection : ils constituent l’acte de décès de la continuité du service public. C’est l’« interrupteur » que l’on actionne pour éviter que le réseau routier ne sature et ne provoque un carnage.

Le forecasting de la trajectoire tunisienne est sans appel : si l’investissement dans les biens communs demeure nul, la suspension deviendra notre mode de gouvernance permanent. Nous sommes passés de l’État-providence à un État-vigilance, dont la seule fonction régalienne semble être la gestion du calendrier des paralysies. Un pays qui ne répare plus ses artères finit par les ligaturer par rotation dès que le ciel gronde. On retire le citoyen de la rue parce que la rue n’est plus capable d’accueillir la vie.

Tout comme le délestage électrique détruit les appareils ménagers par des pics de tension, le délestage routier détruit le capital physique et humain : vies brisées, voitures noyées, commerces inondés. L’État économise sur l’entretien des réseaux en transférant le coût réel sur le citoyen : perte de temps, stress chronique, recul éducatif.

Lorsque les rues se transforment en rivières au débit mortel, ce n’est pas la faute de la pluviométrie, mais celle de l’artificialisation sauvage des sols. Nous avons transformé nos villes en entonnoirs de béton. Ici, le parallèle avec l’Afrique du Sud atteint sa limite morale : si le délestage sud-africain prive de confort, l’absence de drainage en Tunisie prive de vie. La rue, espace de citoyenneté par excellence, est devenue un piège mortel par défaut d’ingénierie et de vision.

Le spectre de la Cloaca Maxima : l’humiliation par l’histoire

Il y a une violence symbolique à confronter notre réalité à celle de la Cloaca Maxima de la Rome antique. Vingt-cinq siècles nous séparent d’un système capable de drainer une cité impériale ; pourtant, en 2026, la Tunisie capitule devant une averse. Cette situation évoque, à la manière d’Ulrich Beck, une modernité où les systèmes censés nous protéger finissent par générer les risques qu’ils étaient supposés contenir ; un Titanic métaphorique de notre temps, où certains voyagent à l’aise tandis que l’infrastructure sombre.

Là où les Anciens bâtissaient pour dompter le flux et garantir la salubrité, l’infrastructure tunisienne semble avoir abdiqué. Les communiqués suspendant les cours sont l’aveu de l’échec d’un État qui ne peut plus garantir la continuité du territoire. C’est la fin de la ville comme espace de mouvement, au profit de la cité comme aquarium statique. En 2026, nous administrons l’impuissance là où nous devrions apprendre à gérer l’aléa.

Le contraste est devenu insoutenable : d’un côté, une hyper-modernité privée ; de l’autre, une obsolescence publique radicale. Ce bilan n’est pas le fruit de la fatalité, mais celui d’un urbanisme de prédation où le bétonnage sauvage a remplacé l’ingénierie du drainage. Nous payons le prix de la « tragédie des biens communs » (Garrett Hardin) : chaque mètre carré de béton supplémentaire est une promesse d’inondation future.

La danse de Sisyphe : performance nihiliste sur l’abîme

C’est dans ce décor de naufrage que surgit la danse. On célèbre l’école fermée par des chorégraphies improvisées entre deux alertes de la Protection civile. Cette joie domestique n’est pas une fête : c’est une résilience nihiliste. Elle n’est ni ridicule ni honteuse ; elle est tragiquement logique.

Pourquoi danser au milieu du déluge ? Parce que, dans un État qui a démissionné de sa mission de protection, le corps reste le dernier espace de souveraineté. Puisque Sisyphe ne peut plus remonter son rocher à cause de la boue, il choisit de danser avec lui sur la pente. C’est la réponse d’une jeunesse à l’absurdité d’un contrat social dissous dans l’eau de pluie.

Se réjouir de cette suspension témoigne d’une dissociation psychique collective. C’est le Panem et Circenses de l’ère moderne : le « jeu » est cette suspension octroyée comme une grâce impériale, tandis que le « pain », la sécurité de base, pourrit dans les eaux stagnantes. On chante pour ne pas hurler devant le vide laissé par l’absence de l’État.

La fable inversée : quand l’État chante et le citoyen coule

Dans la fable de La Fontaine, la cigale chante tandis que la fourmi thésaurise. Ici, les rôles sont inversés : c’est l’institution qui chante, et le citoyen qui s’épuise.

L’État tunisien a passé des décennies à « chanter » sur les acquis du passé, négligeant l’entretien de ses réseaux. Consommant aujourd’hui ce qu’il n’a pas investi hier, il se retrouve fort dépourvu lorsque la bise des inondations survient. Il ne peut plus « prêter » de sécurité à ses citoyens.

Nous sommes sommés d’être des fourmis : se lever à l’aube, traverser des oueds pour des examens, financer le privé pour compenser la faillite du public. Si nous dansons aujourd’hui, c’est parce que la fourmi-État a fermé les portes de la fourmilière. Cette liesse forcée est celle de l’absurde : la cité a cessé d’offrir la solidité du réel.

Le point de rupture : quand la Grande Muette supplante l’Hôtel de Ville

L’ultime étape de cette autopsie est visuelle : l’apparition de camions militaires pour secourir des citoyens au cœur même des zones urbaines. Ce déploiement est le diagnostic clinique d’un infarctus des services civils. Quand les ministères de la « vie normale » se noient, l’État bascule sur ses générateurs de secours militaires.

L’armée est l’institution de l’exception. Son irruption signifie que la pluie est désormais traitée comme une invasion. Sa présence marque le passage d’une société de services à une société de survie. À ce stade ultime du délestage, lorsque la lumière de la cité s’éteint, il ne reste que la lueur des phares militaires pour éclairer l’abîme.

La faute administrative : quand l’aléa devient un calendrier

Juridiquement, l’invocation de la force majeure confine au détournement de procédure. Pour être exonérée, l’administration doit faire face à un événement imprévisible. Or, à Tunis, la pluie est devenue un calendrier. L’absence d’entretien devient un choix budgétaire qui transfère le risque sur le citoyen. Le droit administratif doit ici interroger la rupture d’égalité devant les charges publiques. Pourquoi l’individu devrait-il supporter seul le coût d’une infrastructure obsolète ? En érigeant l’incurie en fatalité, l’administration rompt le contrat social. Si la pluie est une « invasion », alors l’absence de défense relève de la désertion.

À chaque averse, l’espace public se rétrécit, transformant la cité en piège pour ses habitants. La danse au milieu du naufrage devient le cri silencieux d’une jeunesse qui refuse de se laisser dissoudre par l’incurie d’un État incapable de protéger son territoire. Comme l’écrit Mahmoud Darwich, « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer » ; et pourtant, c’est dans ce peu d’espace que se joue encore la dernière souveraineté du citoyen : son corps, son esprit, sa résilience.