L’affaire a provoqué un tollé. Très vite, l’élan d’émotion s’est mué en procès. Les faiseurs d’opinion de TikTok se sont disputés les détails, érigés en juges et en gardiens de la morale. Le sensationnalisme a pris la place de la compassion. Elle a un tatouage, elle fume, elle danse dans des vidéos. Aux yeux de ces procureurs improvisés, elle ne peut plus être la « fille innocente » avec laquelle ils s’étaient dits solidaires. Quelque part, elle « mériterait » ce qui lui est arrivé.
La vague de solidarité est passée, la justice suivra son cours, ou pas. La souffrance de la victime, elle, est vite oubliée sur l’autel du moralisme. Parmi ceux qui jugent, des femmes, nombreuses.
Monia el Abed, avocate de la cellule d’écoute des femmes victimes de violences de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), appelle à la retenue : « traiter de crimes qui touchent à l’intégrité physique et à la dignité humaine exige de la rigueur et de la gravité ». L’émotion seule, ajoute-t-elle, ne permet pas de lutter contre les agressions sexuelles visant les femmes et les mineurs.
Un regard qui suffit à faire taire
Le procès des vêtements et du comportement n’est pas qu’un phénomène numérique. Ines (pseudonyme) raconte à Nawaat une soirée d’automne à La Soukra. Cette jeune femme de 28 ans, perdue sous la pluie, accepte l’aide d’un inconnu qui promet que le café est « juste à côté ». Vingt minutes plus tard, au bord d’un terrain vague, il se jette sur elle. Elle se débat, reçoit un coup à la tête, tombe, se relève, puis court. « J’étais prête à tuer, à mourir et à ne pas être violée », dit-elle.
Elle atteint la route, les genoux en sang, les vêtements déchirés. Des habitants l’entourent, certains proposent de l’accompagner au poste. Elle refuse. Ce qui la décide, c’est le regard d’une femme présente, qui s’attarde sur sa tenue, une jupe légèrement au-dessus du genou et un collant voile, et semble douter de son récit : pourquoi l’aurait-elle suivi si elle ne le voulait pas ?
Je me suis dit que si une femme, qui aurait pu être ma mère, une protectrice, ne me croyait pas, alors même les policiers n’allaient pas me croire.
Elle ne portera pas plainte. Aujourd’hui encore, elle s’interroge : « Je me demande pourquoi je donne toujours ces détails sur mon apparence ce soir-là, comme s’ils pouvaient justifier ma tentative de viol ».
Des années plus tard, elle dit avoir tourné la page, mais son corps se souvient : elle vérifie la porte de chez elle une fois, puis une deuxième, parfois davantage. La tentative est passée, la peur a trouvé un autre endroit où vivre.
Inceste en Tunisie : un mal bien enfoui
23/02/2021

Ena Zeda: la parole libérée, la justice à la traîne
Il a fallu un mouvement mondial pour que le silence d’Ines cesse d’être une exception honteuse et devienne un fait social. Le mouvement #EnaZeda a fait émerger une parole qu’aucune statistique officielle ne captait.
L’étude d’Aswat Nissa intitulée « Les violences sexuelles en Tunisie : droit, mobilisation et lutte pour la justice », publiée en mars 2026, a analysé plus de 1000 de ces témoignages. 34,5 % relèvent du harcèlement, 19,3 % de l’inceste, 19,3 % du viol et 12,6 % de rapports conjugaux non consentis.
Le mouvement a aussi changé le chemin des victimes : 58 % des femmes reçues par la cellule d’Aswat Nissa l’ont trouvée via les réseaux sociaux. Mais ces mêmes réseaux sont devenus le lieu du procès des victimes. La parole s’est libérée plus vite que la justice n’a suivi.

La loi 2017-58 relative à l’élimination des violences à l’égard des femmes a, selon Monia el Abed, apporté des « avancées majeures ». Elle distingue le viol, le harcèlement sexuel et l’attentat à la pudeur, appréhende l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants, reconnaît explicitement le viol conjugal et traite des agressions intrafamiliales, inceste compris. « Sur le plan législatif, le progrès est incontestable », dit l’avocate. « L’inconvénient réside dans le fossé qui sépare le texte de loi des pratiques réelles ».
Les moyens ne suivent pas : les programmes de lutte contre la violence représentent 0,27% des dépenses publiques et les ordonnances de protection 0,5% des décisions de justice. L’Observatoire national n’a été créé qu’en février 2020, près de trois ans après l’entrée en vigueur de la loi, et il manque toujours, en 2026, les décrets sur la formation spécialisée, l’aide juridictionnelle et le fonds d’indemnisation.
Sur environ 130 unités de police spécialisées, 16 se trouvent à Tunis et une seule à Kébili. Seules 22 unités des 70 étudiées disposaient d’un véhicule. Pour 12 millions d’habitants, le pays compte 16 centres d’hébergement et environ 221 lits.
Le viol conjugal, lui, n’est toujours pas explicitement criminalisé dans le texte, malgré la demande du Comité CEDEF en 2023. Et la Tunisie a décliné l’invitation du Conseil de l’Europe à rejoindre la Convention d’Istanbul, dont les termes ont été jugés « incompatibles avec la réalité tunisienne ».
Au tribunal, la victime sous le regard
L’étude passe au crible neuf arrêts de cassation rendus entre 2016 et 2024. Le tableau est contrasté. L’arrêt du 1er octobre 2024 reconnaît le viol conjugal, une première au niveau de la cassation dans un Etat arabe selon l’auteur de l’étude. La Cour juge que le consentement au mariage ne « saurait être assimilé » au consentement aux rapports sexuels. C’est aussi la seule peine ferme du corpus, cinq ans.
Le reste du corpus montre les failles. En 2016, la Cour rejette une affaire parce que la victime n’aurait pas opposé une « résistance physique » suffisante. Pourtant, elle avait supplié son agresseur : « ne me déshonore pas ». Son mari, de son côté, avait renoncé à poursuivre « afin de préserver les liens familiaux ». La preuve de la violence passait alors par la lutte physique, et non par l’absence de consentement.
Un viol (article 227, vingt ans) est requalifié en attentat à la pudeur (article 228, cinq ans). Un sursis intégral est accordé à l’auteur du viol violent d’une femme de ménage, notamment parce que la victime avait renoncé à ses droits.

Une femme porte plainte pour sextorsion, et sa plainte détaillée devient la preuve de son adultère. Les réquisitions médico-légales demandent si la victime est « habituée à avoir des relations sexuelles », ce qui sert de substitut au consentement.
L’avocate de l’ATFD décrit les mêmes obstacles côté justice : l’absence de magistrats spécialisés, des juges influencés par les mêmes représentations sociales que le reste de la société et une procédure centrée sur la punition de l’auteur, sans véritable réparation pour la victime.
Les constats des premiers intervenants
L’étude a recueilli la parole de praticiens, médecins, travailleuses sociales, sociologues, légistes. Quatre constats reviennent dans toutes les catégories : le tabou, la banalisation du viol conjugal, l’honneur comme moteur du silence et les biais de crédibilité.
« Pour une question d’honneur, une femme violée est à éviter », dit l’un. Un autre rapporte que « la mère de la victime elle-même l’incite à ne pas porter plainte ». Sur le numérique, une travailleuse sociale constate : « On voit déjà les tentatives de suicide augmenter suite à la violence numérique », et une sociologue avertit : « Avec l’IA, ça devient dangereux ». Côté santé, une gynécologue avoue : « Je n’ai pas reçu de formation ». Une autre : « Je ne connais pas la loi. » Deux médecins légistes jugent la loi « très théorique », tandis qu’une troisième nuance : « La situation est encore stagnante, mais on en parle beaucoup plus par rapport à auparavant ».
Sont systématiquement mises en doute les travailleuses du sexe, les mères célibataires, les consommatrices de substances et les femmes jugées « provocantes ». Les femmes instruites, elles, se taisent pour protéger leur statut.
Dans un hôpital du nord du pays, une infirmière des urgences gynécologiques, réquisitionnée par le médecin légiste pour les examens des victimes, raconte à Nawaat le quotidien. « Parmi les victimes, beaucoup de mineures. Il ne se passe pas une quinzaine de jours sans une nouvelle affaire ».
Certaines sont victimes d’inceste ou d’un homme proche, un voisin, et ne viennent qu’après la découverte de leur grossesse. « Il y a des récits qu’il est difficile d’imaginer en 2026. Des filles crédules, qui ne savent presque rien de la sexualité. Il y a des récits qui me donnent la nausée ».
Qu’en est-il de la prévention ?
Pour Monia el Abed, durcir les peines ne suffira pas. La prévention et l’éducation sont « le maillon faible car il y a un manque cruel d’éducation sexuelle » dès le plus jeune âge. Les médias ont aussi leur part. L’article 11 de la loi 58 leur impose de promouvoir une image positive et non stéréotypée des femmes. Les réseaux sociaux, eux, passent au-dessus des radars.
Quant à la prise en charge, l’Etat en est le premier responsable. Mais faute de moyens et de centres d’hébergement publics, ce sont les associations qui comblent le vide.
L’étude formule le constat d’ensemble : « le système réagit à la dangerosité visible, non au préjudice structurel ». Sur la violence numérique, elle est sans détour : « Il ne s’agit pas d’un problème à venir. C’est un problème actuel ».
L’affaire Yakine en est la démonstration. Pendant que la jeune fille est hospitalisée, on commente son tatouage, ses cigarettes et ses vidéos. La vague de solidarité est retombée. C’est ainsi que se fabrique le silence : par la sentence prononcée en ligne avant celle du tribunal, par le regard qui doute, par la plainte qu’on ne dépose pas.






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