« Cette affaire n’a rien à voir avec la liberté d’expression ou les libertés tout court » c’est ainsi qu’entame Maitre Foued Cheikh Zouali son témoignage concernant l’affaire des athées de Mahdia. Après une enquête et une transcription complète du dossier des accusés, le contraire est prouvé. (Enquête réalisé avec la collaboration avec Olfa Riahi – voir son article sur ce lien)

Procès pour Athéisme ou pour atteinte à l’ordre public ?

L’affaire a commencé, le 3 mars 2012, à la ville côtière de Mahdia, quand deux citoyens ont porté plainte, contre deux jeunes, Ghazi Al Beji et Jabeur Mejri, les accusant d’ « atteinte à l’ordre public », « transgression à la morale » et «apport de préjudice à un tiers » tel que cité dans le jugement du Tribunal de la première instance de Mahdia, jugement prononcé à la date du 28 mars 2011. Les accusés ont écopé 7 ans et six mois de prison et 1200 dinars d’amende.

Les deux jeunes, déjà connus par leur athéisme, à Mahdia, ont publié plusieurs ouvrages qui critiquent la religion islamique. Ghazi Al Beji est connu pour son ouvrage « l’illusion de l’Islam », un roman satirique qui raconte en partie la vie de Mohamed le prophète et sa femme Aicha (avec des caricatures). Jabeur, à son tour, est connu, pour ses multiples ouvrages (les noms des bouquins) publiés sur sa page facebook et sur d’autres réseaux sociaux.

The jewish and Christian Bible

Sexuality by Mejri Jabeur

Dark Lands by Mejri Jabeur

Mejri Jabeur a fait l’objet d’une comparution immédiate. Et devant le refus des avocats de défendre les accusés, Ghazi a décidé de s’enfuir du pays. En le contactant par téléphone, Ghazi Al Beji n’a pas nié son athéisme en précisant qu’il était en contact avec Jabeur Mejri qui a lu son roman « L’illusion de l’Islam » et qu’il ne regrette rien malgré les menaces de morts, le jugement en première instance et sa galère actuelle. En effet, Ghazi a risqué sa vie en essayant de s’enfuir de la Tunisie, passant par la Libye, l’Algérie et la Turquie. Il est maintenant en Grèce sans passeport ni argent.

L’affaire reste méconnue par l’opinion publique, bien qu’une radio locale « shams FM » en parle et quelques blogs évoquent l’affaire en provoquant plusieurs questions qui touchent à la liberté d’expression.

La ligue des humanistes tunisiens, journalistes sans frontières et quelques militants indépendants sont les seuls qui ont pris la peine d’évoquer l’affaire.

Que peut-il être considéré comme atteinte à l’ordre public à l’ère de la révolution ? C’est la question de Mahmoud Beji, le père de Ghazi, qui nous a accueillies chez lui.

«Mon fils est chômeur diplômé, qui n’a fait du mal à personne. Est-il plus dangereux que ceux qui ont tué des innocents lors de la révolution ? Est-il plus dangereux que les Trabelsis, les Ben Ali, les snipeurs ? Si mon fils ou Jabeur avaient du travail, et gagnaient bien leurs vies, ils n’auraient jamais été impliqués dans ce genre d’histoire. Et puis, ils sont libres de penser ce qu’ils veulent… c’est quoi le problème s’ils ne sont pas croyants ?»

Le témoignage de Mahmoud Béji, père de Ghazi Béji

D’après l’avocat Foued Cjeikh Al Zouali, que nous avons rencontré, à son bureau, à Mahdia, la plainte a été portée seulement contre Jabeur qui a fait l’objet d’une comparution immédiate. « Les investigations ont mené au nom de Ghazi Al Beji qui s’avère son complice d’athéisme. » ajoute l’avocat qui considère ce crime plus grave que le meurtre. « J’espère que la nouvelle constitution alourdira la peine de ce genre de crimes pour protéger la religion et les sentiments des musulmans tunisiens » a –t-il expliqué.

Et la liberté d’expression et de croyance ? « Tout le monde est libre mais dans le respect » insiste l’avocat qui ne voit pas le lien entre l’affaire et la liberté d’expression. Après une longue discussion, il fini par dire que la loi a tranché. « Ce qu’ont fait ces deux jeunes est interdit par la loi. » ajoute-t-il avant de décrire l’humiliation et l’atteinte psychologique qu’il a subi après avoir vu sur Internet les caricatures de Jabeur Mejri et de Ghazi Beji.

Selon l’article publié par Olfa Riahi sur son blog, l’enquête de police a porté exclusivement sur les publications de Jabeur Mejri et Ghazi Beji. Dans les documents fournis par Maitre Sheikh Zouali, la police résume le livre Illusion de l’Islam dont Ghazi est l’auteur par “Doute de l’existence de Dieu, doute de l’existence d’une religion nommée Islam, doute de l’existence du Prophète Mohamed (QSSL) avec justificatifs du doute comme y insiste l’auteur”.

Lois de répression politique par excellence :

Étant vagues et extrêmement floues, les lois en vertu desquelles Jabeur et Ghazi ont été jugés étaient utilisées à l’époque de Ben Ali contre les opposants et uniquement les opposants. Les cas sont aussi nombreux au point que l’expression « atteinte à l’ordre public » évoque automatiquement les « prisonniers politiques ».

Il s’agit des articles 121-3 et 226 du code pénal et l’article 86 du code des télécommunications.(voir le lien)

Parmi les opposants à l’époque de Ben Ali qui ont souffert de la prison en vertu de ces lois nous citons : Hamma Hamami, condamné le 14 juillet 1999 par contumace par le tribunal correctionnel de Tunis à 9 ans et 3 mois de prison pour atteinte à l’ordre public (voir le lien).

L’avocat et activiste Mohamed Abou, a passé, à son tour, trois ans de prisons suite à la publication d’un article, en 2007, qui décrit les méthodes de torture du régime de Ben Ali et qui selon la loi, toujours existante, portait atteinte à l’ordre public. Sans oublier de citer le cas du militant Ahmed Manai qui a passé la moitié de sa vie en exil forcé pour avoir publié son livre « Supplice Tunisien-le jardin secret du général Ben Ali. » (Voir le lien)

Les journalistes Taoufik Ben Brik, Zouheir Makhlouf et Fahem Boukadous ont été aussi les victimes de ces lois à l’époque de Ben Ali.

Des menaces de mort « salafistes »

Le père de Ghazi, Mahmoud Beji, nous a confié, que son fils recevait des menaces de mort de la part des salafistes. « Le Sheikh a même envoyé un message à ma femme en lui disant que Jabeur n’échappera pas au châtiment des salafistes dans la prison. » a-t-il ajouté en chuchotant. Le père ainsi que sa famille sont complètement rejetés par tout le quartier « je vais à la mosquée d’un autre quartier éloigné et je ne fréquente plus le café » explique Mahmoud. « Au tribunal, on nous a prévenu de ne contacter aucun journaliste ni aucune association de droits de l’homme sinon la réaction de l’opinion publique sera violente» nous confie le père de Ghazi qui pense à vendre sa maison et changer quarrèrent d’adresse.

Ghazi Béji, a aussi témoigné, lors de notre entretien téléphonique, que Jabeur Mejri a été torturé au poste de police (information à vérifier). Il a expliqué qu’avant le procès, des salafistes ont agressé Jabeur dans la rue. « J’ai peur de rentrer chez moi. Même en gagnant le procès, je suis en danger … ils peuvent me tuer et personne ne bougera pour me protéger » a ajouté Ghazi.

Pour avoir plus d’information sur ces menaces, nous avons contacté le Sheikh Wannasse, Imam à l’une des plus importantes mosquées de Mahdia. Selon ses dires, il n’est responsable d’aucune menace adressée à Jabeur ou à Ghazi. « Mais on ne peut pas blâmer des musulmans touchés dans leurs sacrés s’ils réagissent violemment. » explique le Sheikh qui considère le « crime » des deux accusés impardonnable.

Le témoignage de Sheikh Wannasse

Aujourd’hui même, Humain Rights Watch et Reporters Sans frontières se sont déplacés au Mahdia pour enquêter sur l’affaire. Des médias étrangers ainsi que tunisiens commencent à en parler dans le but de provoquer l’opinion publique sur une affaire qui touche le fond de la liberté d’expression que le peuple tunisien s’est battu pour avoir.

[NDLR] Initialement publié sur le blog de l’auteur