Par le GROUPE ANONYME POUR UN COMITÉ DE SALUT PUBLIC TUNISIEN

— Brute! Lourdaud! Qui t’a dit de partir!

Crois-tu que je ne suis plus ton maître? Et d’un geste à Arcangeli : — Prends la place de ce butor ; lui cria-t-il; …

BOURGES, Le Crépuscule des dieux, 1884, p. 32.

Il y a eu d’abord GAFSA l’insurgée avec, en 2008, un record de longévité de 6 mois de résistance à l’oppression, mais, malheureusement, circonscrite dans le périmètre géographique de la petite ville minière de Redeyef.

Il y a eu ensuite, en août 2010, BENGUERDANE l’insoumise, qu’on voulait soi-disant « faire sortir du circuit informel-illégal » pour que les familles maffieuses puissent récupérer un « marché » (couvrant presque l’entier sud tunisien) approvisionné, jusqu’ici, de produits à prix bas provenant exclusivement de Lybie, et qui a victorieusement résisté à l’assaut des prédateurs, non sans défier le pouvoir dictatorial en l’obligeant à faire « marche-arrière » et à rétablir officiellement ce même commerce qu’il avait pourtant qualifié d’illégal…

Il y a actuellement SIDI-BOUZID la rebelle qui, depuis le 17/12/2010, a fait tache d’huile en s’étendant sur quasiment tout le territoire national (en particulier à Kasserine), sans que l’on puisse, à l’heure actuelle —à 3 semaines de désobéissance—, affirmer avec certitude si le mouvement d’insoumission se soit irréversiblement installé dans la durée.

À quand donc le coup de grâce ? Celui qui enfouira profondément et irrévocablement sous terre la bête dictatoriale immonde ? Ou bien, serions-nous déjà en train d’assister, à notre insu, à « L’automne du Patriarche » sans que l’on en prenne véritablement conscience ?

Une chose est sûre : la tombe de la dictature est d’ores et déjà creusée… et la chronique annoncée du régicide est fort bien amorcée…

La question se pose, cependant, de savoir si l’impromptu devenir révolutionnaire auquel on assiste actuellement serait capable de déboucher sur une révolution qui permette d’opérer le changement profond et durable tant espéré par ce peuple d’un peu plus de 10 millions d’habitants, petit, certes, par le nombre, mais ô combien grand par sa volonté d’émancipation et par les grands espoirs (partagés par tout le monde arabe) dont il se trouve être aujourd’hui l’authentique incarnation.

Nous ne reviendrons pas dans ce premier papier —qui sera suivi par d’autres contributions en tant que de besoin— sur les événements tragiques se trouvant à l’origine de la révolte actuelle du peuple tunisien pour le travail, la dignité, la liberté et la justice sociale. Trois seuls mots suffisent à rendre compte des ressorts de la colère de ce « Tiers-État » du XXIème siècle : injustice, oppression, désespoir.

Pour que ce triptyque-fossoyeur des régimes tyranniques ait pu se mettre en place en Tunisie, il fallait que « ceux d’en-haut » (les exploitants-oppresseurs) dorment d’un long sommeil sur leurs « lauriers »… usurpés, et s’obstinent dans la dénégation, qui plus est brutale, des droits économiques, sociaux, culturels et politiques légitimes du peuple tunisien.

Mohamed BOUAZIZI, l’immolé par le feu le 16 décembre 2010, décédé des suites de ses brûlures le 5 janvier 2011, ne s’est pas « sacrifié » en vain. Il a laissé derrière lui moult « Epées de flammes » nourries du feu purificateur d’Ahura Mazda.

Insurrection, Insoumission, Rébellion, Devenir révolutionnaire, Révolution… voilà bien des mots « incongrus » qui feront tressaillir —de peur— plus d’un. Ils susciteront, chez d’autres, des rires moqueurs, car « démodés », les entend-t-on ricaner ; « mécontemporains », comme dirait l’autre, et « cadrant » mal, voire pas du tout, avec la bien rangée « transition démocratique » plate et fade par eux chantée à tue-tête…

Nous renvoyons tout ce « beau monde » auprès de… Hegel, et les invitons à faire l’effort de redécouvrir, à toutes fins utiles, en sa compagnie, les infinies « ruses » qu’emprunte inconsciemment la « Raison » pour faire advenir le nécessaire changement.

Notre propos n’est pas de convaincre ceux-là qui ne manqueront certainement pas de continuer à s’accrocher de toutes leurs forces (si force ils en ont encore !) aux catégories molles (censées être « alternatives ») « bricolées », durant plus de 20 ans, en adéquation défaitiste avec l’intransigeance dictatoriale.

Nous souhaitons modestement contribuer à fonder sur un triple plan moral/éthique, juridique et politique, le droit de résistance à l’oppression, en tant que droit fondamental qui consacre la légitimité de l’opposition —qu’elle soit défensive ou offensive— à l’oppression. Laquelle oppression survient « lorsqu’une loi viole les droits naturels civils et politiques qu’elle doit garantir. Il y a oppression lorsque la loi est violée par les fonctionnaires publics dans son application à des faits individuels. Il y a oppression lorsque des actes arbitraires violent les droits des citoyens… » (Condorcet, Déclaration non reprise dans le texte de la Constitution de la Première République, du 23 février 1793) Il s’agirait pour nous de briser, à travers un acte de transgression mûrement réfléchis, un tabou politico-juridique qui pose, de manière absolue tout autant qu’arbitraire, l’interdit d’aborder (et, pire encore, d’envisager concrètement) le droit/devoir de résistance à l’oppression. Nous nous attacherons donc à rétablir ce droit au rang qui lui sied, à savoir celui de garant ultime du respect des autres droits imprescriptibles de l’homme. C’est le sens profond de l’article 35 de la Déclaration précédant la Constitution montagnarde du 24 juin 1793, aux termes duquel : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque partie du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs » Il n’en est pas autrement de l’article 33 de la même Déclaration qui dispose : « La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme »

Ce droit-soupape-de-sûreté de l’ensemble des autres droits a été, concédons-le, ternis par la « terreur » révolutionnaire (française) et souillé par Poujade, mais rien ne le disqualifie intrinsèquement. Il demeure à nos yeux (comme aux yeux de tous les « damnés de la terre ») une conquête inestimable et extraordinaire de la liberté face à la tyrannie, de la souveraineté populaire contre l’arbitraire gouvernemental.

L’importance singulière que représente ce droit pour des pays comme la Tunisie découle du fait qu’il est le mieux à même de les doter d’une sorte d’antidote parfaitement efficace contre l’absolutisme, le totalitarisme, le despotisme et la dictature (en un mot contre tous les arbitraires).

Inscrire en caractères ineffaçables le droit de résistance à l’oppression dans une charte fondamentale authentiquement démocratique préviendrait à coup sûr toute velléité de détournement du pouvoir, son accaparation ou son utilisation abusive à des fins contraires aux intérêts communs du plus grand nombre, et immuniserait tant les simples citoyens que les agents publics (civils et militaires) de l’Etat contre le risque de « devoir » servir (ou se conformer aux) les exigences de l’ordre oppressif.

Aussi, nous ne nous étonnons guerre de retrouver une pareille inscription dans des constitutions de pays tels que l’Allemagne ou la Grèce qui ont connu les pires barbaries ou dictatures, et ont exprimé avec force détermination la volonté d’éradiquer une bonne fois pour toutes les dangers d’une potentielle réédition de pareilles horreurs.

La Tunisie bénéficie d’un atout majeur lui permettant d’adhérer à cette tradition constituante immunitaire contre l’oppression. Sa population est, en effet, composée en majeure partie de jeunes instruits, très ouverts sur le monde et l’universel, plutôt tolérants, et surtout assoiffés de liberté. Que cette jeunesse ait pu être sacrifiée sur l’autel de l’ordre dictatorial honni, l’habilite avec encore davantage de détermination et de force à bannir toute possibilité de reproduction de la servitude. Tel est notre point de départ.

On pourrait faire remonter le droit de résistance à l’oppression à la scène originaire du contrat social, en ce qu’il est une fiction fondatrice prometteuse d’une « vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes » (P. Ricœur) dans le cadre de l’« Etat civil » succédant au présumé « Etat de nature ». La délégation de Pouvoir qui y est associée n’est nullement synonyme d’un blanc-seing accordé à ceux qui en sont les dépositaires et dont ils peuvent user et abuser impunément. Le droit de résistance à l’oppression est inaliénable. Et même si les « sociétaires » consentent à ce que l’État détienne le monopole légitime de la violence, ils ne renoncent en aucun cas à la faculté de recourir à ce Droit correcteur qu’est la résistance à l’oppression, pour empêcher l’utilisation illégitime —détournement— du pouvoir (promulgation de lois contraires aux droits fondamentaux inaliénables, application liberticide –par les juges ou par les agents de l’administration– des lois justes en soi, etc.) ou du monopole étatique de la violence (détournement de la violence monopolistique d’État à des fins illégitimes, répression, protection des rentes et privilèges indus, coup d’état, etc.)

Dans le cas de la Tunisie (mais pas uniquement elle) ce droit est d’une actualité poignante.

Voici, en effet, un pouvoir politique usurpé qui s’est ingénié, depuis plus de deux décennies, à déposséder le peuple de l’ensemble de ses droits inaliénables, au premier rang desquels figure celui à « l’autodétermination », ou si l’on veut le droit au libre choix des gouvernants. Un coup d’état —« chirurgical » disent les chiens de garde du régime— a permis à un intrus issu des rangs de la police d’usurper nuitamment la magistrature suprême et de s’y maintenir 23 ans durant… entouré de prévaricateurs de la pire espèce.

Une gigantesque opération de pillage des richesses du pays s’est alors mise en place, qui va aboutir à l’appauvrissement allant en s’aggravant de toute la moitié ouest de la Tunisie (Sidi-Bouzid et Gafsa en font partie), c’est-à-dire les villes de l’intérieur, par opposition à celles du littoral. Le tout adossé à une politique répressive des plus brutales et intolérantes qui puisse exister.

Mais au-delà du pillage organisé, de la corruption massive, de l’appropriation maffieuse des domaines publics et de la confiscation des biens et propriétés privées, se sont les choix économiques orientés vers un libéralisme capitaliste débridé « soucieux » presqu’exclusivement de satisfaire servilement la demande européenne (plus de 80% des échanges commerciaux se font avec l’UE) allant jusqu’à faire accessoirement de la Tunisie (sur le plan touristique) une sorte d’annexe aux « maisons de retraite » européennes, incomparablement moins chères… et plus « ensoleillées ».

Ces choix macro-économiques excentrés (aggravant toujours davantage la dépendance, et partant le sous-développement structurel, de l’économie nationale) ne datent pas, à vrai dire, du coup d’état du 7 novembre 1987, mais remontent jusqu’aux débuts des années 70 consécutivement à l’abandon par le parti unique d’alors (Parti Socialiste Destourien – PSD) du « socialisme destourien » (la politique dite coopérative), dont Sidi-Bouzid a été parmi les régions qui en ont lourdement payé l’échec (« Le développement régional à Sidi-Bouzid entre réalité entravée et possibilités prometteuses », Rapport publié en août 2010 par la Section de la Législation, du Contentieux, d’Etudes et de Documentation, de l’UGTT) Les régions de l’intérieur (l’arrière pays de la Tunisie) demeureront donc pauvres par rapport à celles du Sahel (côtières).

Et en dépit du fait, par exemple, que Sidi-Bouzid est le premier pôle agricole du pays (op.cit., p. 108-109) elle ne bénéficiera d’aucun « retour » en termes d’investissements de la part de l’Etat, encore moins des particuliers, qui ne disposent pas, même s’ils le souhaitaient, des infrastructures nécessaires leur permettant d’y développer une industrie agroalimentaire (Exemple : seulement 357 km de routes ont été construites à Sidi-Bouzid au cours des 19 dernières années ! op.cit., p. 146).

Ceci étant sommairement évoqué ;

• De quoi sommes-nous témoins aujourd’hui ? D’une révolte.

• De quoi avons-nous besoin ? D’une Révolution.

• Que propose actuellement l’opposition ? Des réformettes dans le cadre du régime dictatorial en place.

Une révolte c’est un soulèvement, généralement de courte durée, dépourvu de projet et de perspectives (d’où la pertinence du diagnostic deleuzien à propos de mai 68 : « un devenir révolutionnaire sans révolution », Abécédaire).

Durant tout un siècle (allant de l’insurrection d’Ali BEN GUEDAHOM (1864) à celle dite du pain (1984)) la Tunisie n’a connu que des révoltes sans lendemain révolutionnaire (des sortes de jacqueries comme celles qu’a connues la France au cours de la première moitié du 14ème siècle) qui n’ont jamais abouti à la réalisation du changement radical tant espéré par le peuple. La seule presque-révolution-(rapidement trahie) qui a marqué profondément l’histoire de la Tunisie moderne est, sans conteste, celle entreprise par Bourguiba, et qui a doté la Tunisie d’atouts majeurs lui permettant de s’inscrire dans la modernité.

Pourtant, les ressorts révolutionnaires n’ont presque jamais manqué dans l’histoire de la Tunisie.

Si cela est vrai, et ça l’est, il doit forcément y avoir une raison (Hegel, La raison dans l’histoire, op.cit.). Laquelle raison devrait être utilement recherchée du côté des acteurs politiques beaucoup plus que dans les conditions objectives dans lesquelles ils se meuvent. Il y a eu, certes, dans l’histoire moderne de la Tunisie, des partis et groupements politiques dits révolutionnaires qui prônaient des changements radicaux (on songe essentiellement au GEAST –Groupe d’Etudes et d’Action Socialiste Tunisien–, et dans une moindre mesure au Parti Communiste Tunisien, Le Travailleur Tunisien, et la CHÔLA), mais ils n’ont jamais sérieusement pesé dans le devenir de la Tunisie. Les masses de travailleurs, censés être les principaux destinataires de leurs discours politiques, ont généralement préféré demeurer plutôt fidèles à l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) qui bénéficie d’une aura et d’une crédibilité réelle acquises pendant la guerre de libération nationale et, grosso modo, préservée pendant et après le processus de décolonisation… Les actants révolutionnaires sont donc restés cantonnés au niveau des marges, très loin des processus décisionnels, incapables de populariser leurs offres politiques et, partant, extrêmement vulnérables à la répression policière.

Les années 80 vont inaugurer, sur la scène officielle, l’apparition de partis politiques (en particulier le MDS) qui vont essayer vainement de concurrencer la traditionnelle popularité du Parti Socialiste Destourien (de Bourguiba). C’est le début d’une ère oppositionnelle légaliste convaincue « intimement » de la possibilité d’obtenir des réformes dans le cadre du jeu institutionnel « républicain ». Le coup d’état du 7 novembre 1987 va constituer une partie importante de son fond de commerce politique sur le « jardinage » de cette prétention réformatrice.

La défaite intériorisée du projet révolutionnaire, conjuguée avec le désenchantement, néanmoins sans cesse « réenchanté », de la possibilité d’obtenir des réformes politiques (dans un contexte mondial caractérisé par « la disparition des grands récits », la défaite du socialisme, « la victoire définitive du capitalisme », et la lutte contre le terrorisme…), va conduire tous les partis politiques (et pas seulement légalistes) à revoir nettement à la baisse leurs prétentions, et à accommoder sans cesse leurs discours et leurs moyens d’action à un point tel qu’on ne les distingue, désormais, presque plus des simples associations de défense des droits de l’homme. Métamorphose régressive que l’on pourrait qualifier de phénomène d’« associativation ».

Cette « associativation » (des partis d’opposition) est un phénomène inédit qui témoigne de la dégradation sans précédent de la situation politique dans notre pays. Les partis d’opposition dignes de ce nom devraient avoir pour objectif principal de concourir à la manifestation de la volonté populaire qui, laquelle lorsqu’elle leur est majoritairement acquise (démocratiquement), leur permettrait d’accéder tout bonnement au pouvoir. Mais compte tenu de ce que le régime politique tunisien constitue encore une des rares exceptions dans le monde, où l’opposition est systématiquement écrasée sous le poids des interdits politiques (illégitimes et illégaux) et de la criminalisation de la moindre pensée critique par une caste parasitaire et une poignée de maffieux qui ont privatisé l’État, spolié ses richesses, et aboli l’existence de la moindre « parcelle » d’espace public pluraliste, il s’en est suivi que ces mêmes partis —dans un mouvement de « rétrécissement d’ambition » (révolution →réforme →associativation) — se retrouvent aujourd’hui réduits (au nom d’une fallacieuse Realpolitik) à épouser les « simples et modestes » revendications associatives relatives aux libertés publiques et aux droits fondamentaux…

Tel est, brossé à grands traits, le contexte politique dans lequel a surgi la révolte du bassin minier de Gafsa en 2008. Il n’a, apparemment, pas changé d’un iota à la veille de la révolte de Sidi-Bouzid en 2010.

D’où la question incontournable de savoir ce qui a pu se produire pour que l’insoumission, cette fois-ci, ait pu s’étendre rapidement sur l’ensemble du territoire tunisien, y compris dans la capitale Tunis.

Marquons un arrêt digressif et essayons de comprendre ce qui s’est passé dans l’une et l’autre ville, dans l’une et l’autre révolte.

À GAFSA D’ABORD :
– Le soulèvement qu’a connu le bassin minier de Gafsa (notamment la ville de Redeyef), qui a été sauvagement réprimé dans le sang (au moins trois décès), a été perçu à tort, par certains, comme étant un « problème » purement régional.
– Le pouvoir a imposé un véritable état de siège permanent pour prévenir l’extension du mouvement aux villes voisines.
– La présence des jeunes dans cette révolte a été, certes, importante mais ce sont surtout les familles (démunies), tous sexes et âges confondus, qui ont constitué le cœur-même du mouvement.
– Les contradictions entre, d’une part, la bureaucratie syndicale locale et régionale, et, d’autre part, les leaders syndicaux qui lui étaient opposés a empêché l’UGTT de jouer pleinement son rôle dans le conflit qui a opposé la population aux autorités locales et centrales…
– La « guerre d’information par l’image » a été quasiment tributaire du travail (de couverture médiatique) accompli par le journaliste Fahem BOUKADDOUS, qui purge actuellement une peine infâme d’emprisonnement de 4 ans. Il semblerait, en effet, que le taux de connectivité à Internet dans la région (allant de pair avec la Cyber-résistance), n’ait pas atteint des proportions capables de contrer le travail méthodique de désinformation systématique mené tambour battant par les autorités dictatoriale.
– Malgré son importance (notamment à Paris) le soutien apporté au mouvement insurrectionnel de Gafsa n’a pas significativement ébranlé le pouvoir dictatorial, et son image « d’élève modèle » (ayant réalisé des « performances économiques »), auprès de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne, est restée quasiment intacte…
– Le soutien exprimé par les partis politiques de l’opposition n’a pas été à la hauteur du niveau élevé d’insoumission manifestée par la population…

Ce sont là quelques facteurs, parmi d’autres certainement, qui pourraient aider à comprendre l’impuissance qu’a éprouvée le mouvement insurrectionnel de Gafsa à s’exporter ailleurs.

À SIDI-BOUZID ENSUITE : S’agissant de Sidi-Bouzid il importe de relever les facteurs suivants :
– L’immolation par le feu du jeune Mohamed BOUAZIZI a frappé tous les esprits et interpellé toutes les consciences, au point que la presse officielle (d’habitude aveugle à tout ce qui pourrait nuire à l’image de la « Tunisie » : lire le « gouvernement ») s’est résignée à en parler, dans des termes, il va sans dire, euphémiques et édulcorés qui lui sont bien évidemment propres, et qui trahissent sa servilité vis-à-vis du pouvoir en place.
– Le taux de chômage extrêmement élevé parmi les jeunes diplômés de la région (avoisinant les 40 %). Ce qui fera d’eux la cheville ouvrière du soulèvement.
– La création, le lendemain de l’événement tragique et de l’émeute qui s’en est suivie, d’un comité de solidarité composé, entre autres, de syndicalistes (UGTT)
– L’absence, dans la région, d’un conflit intersyndical qui aurait pu opposer (comme on l’a vu à Gafsa) les tenants de la bureaucratie au reste des syndicalistes. Ce qui a favorisé l’engagement plus ou moins franc de l’UGTT dont le soutien du mouvement.
– L’attitude de l’UGTT qui a, apparemment, tiré les leçons qui s’imposaient de son effacement (sauf à gérer les conséquences…) constaté pendant la révolte de Gafsa, et son implication conséquente tout autant que rapide à travers une présence via ses militants, le soutien des revendications sociales et économiques… mais pas politiques visant la tête de l’Etat, et la mise à disposition de ses locaux…
– Le taux de connectivité élevé (à Internet, en particulier facebook) des jeunes de la région et de sa classe moyenne qui a permis de couvrir quasiment en temps réel le soulèvement (via les téléphones portables munis de caméras, le téléchargement des vidéos sur Internet, et leur échange et transfert aux chaînes satellitaires notamment Al Jazeera…), de telle sorte que la vérité sur ce qui s’y passait a pu être connue par quasiment tous les tunisiens, et dans le monde entier, et a permis d’actionner très rapidement les réseaux de solidarité. Réel → Virtuel (Internet) → Réel. Tel est le cheminement qu’a emprunté le devenir révolutionnaire à l’œuvre en Tunisie.
– Les mots d’ordre politiques radicaux scandés à visage découvert par les manifestants à Sidi-Bouzid et dans la place Mohamed Ali, mettant en cause directement la responsabilité du dictateur Ben Ali et de sa belle-famille mafieuse, les Trabelsi, dans la misère, le chômage, l’asservissement, l’injustice et la corruption qui désagrègent la Tunisie, ont pu être vus et entendus par tous les tunisiens notamment sur le réseau social facebook (des millions de tunisiens).
– L’exhibitionnisme provocateur, insolent, brutal et méprisant des signes d’une richesse frauduleusement acquise, de la part des familles-sangsues et autre prédateurs de l’ère mafieuse, a été instinctivement rapproché avec la misère révoltante qui a pu conduire un jeune diplômé sans emploi à mettre fin à sa vie, en désespoir de cause, de la manière la plus interpellatrice qui soit…
– Le rôle des chaînes satellitaires, en particulier Al Jazeera, qui a permis à tous les tunisiens et au reste du monde de prendre la réelle mesure du changement qui s’opérait au sein de la population tunisienne, à savoir sa souveraine décision de se démettre de la peur qui l’habitait, de désigner clairement et publiquement ses ennemis, et de défier la dictature en exigeant rien moins que le départ de Ben Ali et de « sa bande de voleurs » !

Tels sont, à nos yeux, les principaux facteurs et traits distinctifs (par rapport à Gafsa) de la révolte en cours, à Sidi-Bouzid.

Reprenons, à présent, la question relative à l’attitude de l’opposition dite démocratique en présence de cette révolte.

L’opposition, dans sa composante légaliste-réformiste, est demanderesse —tenez-vous bien— d’un « débat national pour aplanir les problèmes et engager les réformes indispensables, etc.

etc. » (voir les communiqués du PDP, ATTAJDID, FDTL) ; elle a attendu plus de trois semaines pour diffuser, le 09/01/11, un communiqué, signé par les survivances du Mouvement du 18 octobre et ses alliés, pour « solliciter » du dictateur l’arrêt des hostilités et l’engagement de quelques réformettes… Quant à la composante groupusculaire qui se dit (se croit encore avec candeur) toujours « radicale et révolutionnaire » elle exige « des réformes structurelles » (sic) consistant dans la mise en place d’une caisse nationale d’indemnisation du chômage… et peut être même une sorte de Revenu Minimum d’Insertion… (voir la vidéo du porte-parole du PCOT sur youtube) Aucun parti aussi bien reconnu qu’interdit n’a osé, contrairement à ce qui est scandé par les insurgés, exiger la démission collective sans délai des gouvernants actuels, la dissolution du parlement, de la chambre des députés et de celle des conseillers, ainsi que de toutes les représentations factices, dans la perspective d’élections plurielles concurrentielles permettant de choisir librement une réelle Assemblée Constituante qui sera chargée de la rédaction d’une nouvelle charte fondamentale débouchant à son tour sur la proclamation de la deuxième République tunisienne, et l’organisation subséquente d’élections (il va sans dire, après abrogation de toutes les lois inconstitutionnelles et le rétablissement de la souveraineté populaire, etc.) législatives, présidentielle, municipales, etc.

Aucun parti (à l’exception du CPR… mais sa litanie déconnectée de la réalité ne date pas d’aujourd’hui ; l’on n’a pas forcément raison du seul fait qu’on ait été le premier à en parler) n’a soufflé mot sur la désobéissance civile (alors même qu’elle est en train de prendre corps !) ni sur le droit inaliénable du peuple tunisien de résister à l’oppression qui l’a réduite carrément à l’état de servitude…

On connait très bien « la ritournelle » que l’on ne manquera pas de nous renvoyer en réponse : « le rapport de force, maudit soit-il, n’est pas encore suffisamment mur, etc. etc. » ; « vous êtes aventuristes… populistes… anarchistes… irresponsables… » ; « Entre l’ordre établi et le chaos qui menace, on préférerait le premier » ; et la meilleure pour la fin : « Les islamistes en profiteront pour prendre le pouvoir ». Ce dernier Goule est brandit conjointement par une frange de l’opposition légaliste, et le pouvoir dictatorial en place (n’a-t-il pas construit sa réputation en tant que « rempart » anti-islamiste, ce qui lui vaut, en retour, le soutien inconditionnel des « grandes démocraties », sur lequel on reviendra longuement) : « Imaginez un ou deux Mahmoud Ahmadinejad (président d’Iran) arrivant au pouvoir en Algérie, en Tunisie ou au Maroc (…) C’est entre cinq et dix millions de personnes qui quitteraient l’Afrique du Nord, en bateaux, à la nage, sur des radeaux, pour venir en Corse, en Sardaigne, en Sicile, sur la Côte d’Azur », dixit, Tarak Ben Ammar, la voix de son maître (AFP 07/01/11 | 16:34).

Notre réplique à cette opposition frileuse sera puisée chez THOREAU : « Tous les hommes admettent le droit à la révolution ;

c’est-à-dire le droit de refuser l’allégeance au gouvernement, et celui de lui résister, quand sa tyrannie ou son inefficacité sont grandes et insupportables. Mais, presque tous, disent que tel n’est pas le cas, à présent. » (H. D. THOREAU, La désobéissance civile, Mille et Une Nuits, p. 23) De même que nous inviterons Hegel afin qu’il rappelle aux « sages-prudents » et autres « responsables » que : « Dans le cours de l’histoire, le moment de la conservation d’un peuple, d’un État, des sphères subordonnées de sa vie, est un moment essentiel (…) Mais il existe un autre moment : c’est le moment où l’ordre existant est détruit parce qu’il a épuisé et complètement réalisé ses potentialités, parce que l’histoire et l’Esprit du monde sont allés plus loin » (La raison dans l’Histoire, 10/18, p.

121).

Mais il faut tout de même la « comprendre » notre pauvre opposition tourmentée. La malheureuse, elle se « doit » de satisfaire deux « colossales exigences » concomitantes : 1) Celle, tout d’abord, du régime dictatorial en place (qui la devance toujours de plusieurs guerres à la fois…), ayant parfaitement compris le réel danger que représente pour sa survie la révolte généralisée de Sidi-Bouzid, lui a proféré avec « la fermeté qui s’impose » – et par la bouche même du dictateur en personne – la menace de ne point s’aviser à exploiter « ce simple fait divers, certes douloureux (sic), mais qui ne doit jamais être exagéré ou utilisé à des fins politiques… ». Et la malheureuse opposition de s’exécuter et de faire montre de sa « sage maturité » et de son « sens de la responsabilité »… en se refusant à inviter la population insurgée à davantage d’insoumission

2) Celle, ensuite, des « alliés traditionnels de la Tunisie » (lisez États-Unis et France) qu’ils doivent « rassurer » du mieux qu’ils peuvent et faire montre à leur égard du même sens de la responsabilité. Autrement dit, cette opposition « raisonnable » s’auto-assigne l’obligation d’apporter la preuve de sa capacité à diriger le pays (de la manière la plus sage qui soit) en lieu et place des gouvernants actuels… dans la continuité des engagements de la Tunisie vis-à-vis de ses partenaires et amis.

Il ne faut surtout pas chambouler le schéma de « transition démocratique pacifique » par elle (l’opposition légaliste, pseudo-révolutionnaire, islamiste-rétrograde) préalablement arrêté, en se lançant dans une « entreprise périlleuse », synonyme d’anarchie, qui sera certainement écrasée sans pitié par la machine répressive dictatoriale, et dont le dommage collatéral avec excellence serait une perte catastrophique de crédibilité auprès de l’administration américaine et de l’État français… qu’ils peinent, d’ailleurs toujours, à en obtenir ne serait-ce qu’un semblant de reconnaissance…

À dire vrai l’opposition tunisienne ne déroge pas aux « lois » qui régissent tout mouvement populaire radical. Lorsque l’Histoire accélère son mouvement, les « appareils idéologiques d’Etat -L.

Althusser », pouvoir et oppositions confondus (les partis, les syndicats, le clergé qui ne dit pas son nom…), se retrouvent, pour ainsi dire, « hors-jeu », et s’accrochent obstinément à leurs minuscules chapelles de peur d’être emportés par le tourbillon.

Les révoltes se font le plus souvent sans eux et, par la force des choses, les révolutions se font, presqu’aussi souvent, contre la plupart d’entre eux ! Pourquoi ? Parce qu’ils sont incapables de saisir la mouvance créatrice des bas-fonds, impuissants à regarder la réalité sans les œillères partisanes, et prisonniers de l’étroitesse de leurs faux projets figés. En un mot, eux aussi ont des intérêts : présents (continuer à exister comme « acteurs politiques »), et futurs (participer au pouvoir hypothétique de demain), à préserver.

C’est également à l’aune de cette autopsie qu’il faut appréhender le mutisme grotesque des islamistes tunisiens (ANNAHDA).

Ils ne doivent surtout pas, disent-ils en substance, parlant d’eux-mêmes, s’engager massivement dans « le mouvement », car cela risque d’être immédiatement exploité par la dictature, qui y puisera l’alibi de la manipulation islamiste, du retour du danger intégriste, et écrasera, sans hésiter, sauvagement la « frêle révolte » avec, en prime, la sacro-sainte bénédiction de « l’Occident ».

La réalité est tout autre. Ce parti (il se dit Mouvement, mais il est statique) éminemment opportuniste est, d’entre tous les autres, celui qui s’grippe le plus à l’autoconservation. Non seulement parce qu’il se croit (en son for intérieur) doté d’une utopique mission divine, mais surtout parce qu’il a frôlé la disparition suite au bras de fer qu’il avait, précocement (début des années 90), engagé solitairement avec le régime dictatorial qui l’a réprimé avec une cruauté inouïe, sous le regard —tantôt compatissant et apeuré, tantôt insensible et complice du bourreau— des autres « sensibilités politiques ».

Cet épisode douloureux, convenons-en, pour les islamistes tunisiens, les a fait se convertir irrévocablement au pragmatisme inodore et incolore. Leur stratégie sera désormais basée sur trois considérations majeures : Reconstruction (en essayant tant bien que mal de préserver l’unité fragile du parti dont la direction, en exil, est matériellement coupée de sa base) ; Effacement (afin, soi-disant, de ne pas embarrasser les partenaires et alliés, mais surtout pour donner des gages aux « autorités » tunisiennes quant à l’assagissement du « Mouvement », et rassurer les « occidentaux » sur la modération de cet islamisme pacifique) ;

Attentisme (ne jamais prendre parti dans un sens ou dans l’autre pour tout ce qui concerne les enjeux cruciaux, et attendre opportunément les prémices du dénouement pour s’exprimer… de manière inconséquente).

Ce parti pragmatique-opportuniste a été totalement absent dans la révolte du bassin minier de Gafsa. Il l’est également aujourd’hui à Sidi-Bouzid et dans le reste du pays. Il n’en a pas été autrement par le passé dans les révoltes de 1978 et de 1984.

L’engagement franc et massif dans les révoltes sociales du peuple tunisien semble être une étrangeté impénétrable pour « nos » islamistes. Alors, que l’on ne vienne surtout pas, après tout cela, nous « bassiner » avec ce pseudo retrait-effacement préventif.

S. SIGNORET disait de certains de ses collègues : « Il y a de vilains réacs qui sont de prodigieux comédiens » (La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était). Les nôtres sont tout sauf prodigieux.

Heureusement, les mouvements populaires ont toujours montré qu’ils pouvaient aisément se passer de ces oppositions émasculées (légaliste-réformiste, pseudo-révolutionnaire, islamiste-réactionnaire). Gafsa ne les a pas attendues pour gronder sa colère ; Benguerdane ne leur a pas demandé l’autorisation pour faire plier la dictature ; la Tunisie (Sidi-Bouzid, Kasserine, etc.) les rangera au magasin des accessoires s’ils ne se décident à lui apporter main-forte. C’est-à-dire appeler un chat-un chat ; désigner la dictature pour ce qu’elle est ; exiger le départ du dictateur et de sa maffia (non sans avoir, au préalable, restitué les fruits de leur rapine, et comparaître devant un tribunal indépendant et impartial, pour répondre —dans le cadre d’un procès équitable— de leurs crimes abjectes), et s’engager franchement et massivement, sur le terrain, aux côtés du peuple tunisien en lutte pour faire advenir les conditions de possibilité d’une nouvelle République démocratique et sociale sur les décombres de la dictature immonde.

Les pseudo-« hommes historiques », chefs de partis et leaders de « l’opposition démocratique » et autre « opposition démocratique progressiste » (blanc bonnet, bonnet blanc), qui nous affligent (en Tunisie) feraient mieux de renoncer à leurs mesquins petits calculs égotistes, ne dépassant pas le bout de leurs nez, et prendre de la graine auprès de Hegel (oui ! encore lui…), qui n’est pourtant pas ce qu’il y a de plus révolutionnaire : « L’État du monde n’est pas encore connu. Le but est de l’amener à cette connaissance. Tel est bien le but des hommes historiques et c’est là qu’ils trouvent leur satisfaction. Ils sont conscients de l’impuissance de ce qui existe encore mais qui n’a qu’un semblant de réalité. L’Esprit qui a progressé à l’intérieur et qui est en train de sortir de terre, a transcendé dans son concept le monde existant. Sa conscience de soi n’y trouve plus la satisfaction ; son insatisfaction montre qu’il ne sait pas encore ce qu’il veut. Ce qu’il veut n’existe pas encore de façon affirmative ; et il se place donc du côté négatif. Les individus historiques sont ceux qui ont dit les premiers ce que les hommes veulent. Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif et le mécontentement : la conscience de l’affirmatif peut fort bien faire défaut. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. » (La raison dans l’Histoire, p. 122-123)

Le philosophe idéaliste allemand avait pensé « L’homme historique » (dont Napoléon, César et Alexandre seraient les archétypes) au singulier, nous l’imaginerons nécessairement au pluriel (comment pourrait-il en être autrement après Marx). La jeunesse tunisienne, en tant que fer de lance de la révolte en cours, en est l’incarnation. Elle est en passe d’être lâchement trahie par ceux qui, naguère, chantaient encore ses louanges, et qui tremblent aujourd’hui à l’idée de la voir s’installer durablement dans la rue.

C’est à cette jeunesse que nous nous adressons. Celle qui échappe aux pesanteurs idéologico-institutionnelles. Quant à celle qui se trouve encore sous l’emprise des appareils nous lui demanderons de « pousser » de toutes ses forces vers une radicalisation, ou carrément un changement de cap, de leurs directions opportunistes en vue de les amener à se démettre du leurre réformiste presqu’obscène (vu qu’ils sont impuissants à se projeter au-delà des « lignes rouges » tracées par la dictature). Ce qui s’est passé avec l’UGTT, qui a épousé et soutenu clairement et rapidement la cause du peuple en marche, sous l’effet de l’engagement concret des militants, cadres moyens et de base, peut servir d’exemple à la jeunesse partidaire pour qu’elle ne désespère pas de la possibilité de contaminer « ses sommets » par le virus de la radicalité.

Ce long détour nous a été nécessaire pour défricher le terrain politique tel qu’il se donne à voir aujourd’hui en Tunisie. Nous pouvons à présent nous attaquer frontalement au contenu du droit de résistance à l’oppression.

Mais, préalablement à cela, arrêtons-nous un court moment pour commenter les nouvelles macabres qui nous parviennent du « front » de lutte pour le salut de la Tunisie.

Nous apprenons (09/01/11) alors que le présent document est encore à l’ouvrage, que les sbires (ces sinistres agents de police italiens du Moyen Âge) du Général Ben Ali, les exécrables BOP (Brigades de l’Ordre Public, que l’on rebaptisera Brigades d’Oppression du Peuple) ont ignoblement massacré plus d’une cinquantaine de nos compatriotes sans défense, et fait répandre le sang des innocents dans les villes de Kasserine (22), Meknassi (2), Talha (16), Regeub (8), Feriana (1), sans compter les nombreux blessés graves par balles (toujours réelles). Ces brutes sanguinaires ont également, telle une meute de chiens enragés, pillé, saccagé les maisons et les commerces, et incendié des localités entières dans la région.

Les images qu’on voit défiler sur les sites de partage de vidéos ne sont pas sans évoquer les scènes de désolation, de pillage, d’exaction et de terreur, commis par quelque armée occupante dans un territoire ennemi.

On savait déjà que « Ce général avait les états de service d’un chacal ; Et le crime aimait en lui le vice » (V. Hugo) ; mais on ignorait encore qu’il voulait jouer à Néron, ce criminel absolu qui a tué mère (Agrippine), demi frère (Britannicus), épouse (Octavie), amante (Poppée), obligé Sénèque à se suicider… et incendié Rome.

Mais par devers tout, le despote sanguinaire de Carthage ne nous entendra jamais lui poser la question résignée, de l’apôtre Pierre : « Quo vadis, Domine ? » (Où vas-tu, Seigneur ?) ; Car on sait parfaitement où veut aller Néron le petit. On sait, également, que La condition d’existence de la dictature c’est la terreur, et qu’« après l’ordre oppressif le déluge ». Il ignore, cependant, que la Tunisie —après lui et ses brigands acolytes— sera portée sur les eaux de la liberté, telle l’Arche de Noé, et que la colombe tenant dans son bec le rameau d’olivier sanguinolent est déjà sur le chemin du retour !

Aussi, nous lançons un insistant appel à tous les agents publics militaires et policiers pour qu’ils fassent preuve d’un vrai courage en s’abstenant catégoriquement d’exécuter les ordres illégitimes qui leur sont donnés d’assassiner ou de réprimer leurs concitoyens qui manifestent dans les lieux publics, ou qui extériorisent, de quelque manière pacifique que ce soit, leur rejet de l’ordre dictatorial avec son cortège nauséabond de corruption, de népotisme, d’exploitation, d’injustice et d’oppression.

L’insubordination citoyenne doit supplanter le détestable « Ordre » (despotique) figurant indûment en première position de la devise de cette pseudo république qui « poussa l’odieux jusqu’à l’exécrable » (Hugo).

Car, ce n’est guère du courage que de réprimer ou de tirer à balles réelles (ou, pires encore, avec des munitions réservées à la chasse, comme en ont fait les cerbères de Ben Ali) sur les populations civiles sans défense. Cela a un nom : lâcheté.

Et n’allez surtout pas imaginer que vous pourrez vous abriter derrière les ordres « venant d’en haut » pour échapper à la responsabilité que vous encourrez certainement. L’excuse de la hiérarchie est inopérante dans votre cas, comme dans celui de tout « agent » pratiquant la torture en exécution des ordres de ses supérieurs.

On demande donc à tous ces agents publics de l’armée (des généraux aux simples soldats) de ne pas se rendre complice de la bête aux abois qu’est, désormais, la dictature agonisante et qui tente, désespérément, de prolonger un peu plus sa survie artificielle en déversant, par votre biais, le sang de notre vaillante jeunesse. Retournez vos baïonnettes, sans en faire réellement usage, contre les sangsues abjectes qui veulent vous déshonorer encore davantage en vous entrainant dans leur sillage au fond des abîmes avilissants.

Prenez exemple sur le chef d’état-major Rachid AMMAR qui a refusé d’ouvrir le feu sur les manifestants. La Tunisie libre s’en souviendra. Elle n’oubliera pas non plus les circonstances dans lesquelles son replaçant, Ahmed CHEBIR (chef des renseignements militaires !) a pris ses fonctions.

Bref, nous leur disons : agissez selon les percepts de votre code d’honneur (qui, nous vous le rappelons, vous fait devoir de ne jamais tirer dans le dos de quelqu’un, fût-ce votre ennemi.

Principe que les plus vils d’entre vous ont lâchement piétiné en assassinant d’une balle dans le dos Manal BOUALAGUI, le 9 janvier 2011 à Regeub) de telle sorte que vous abrégez les souffrances de ce peuple meurtris par 23 ans de despotisme féroce, en le débarrassant de ses bourreaux sanguinaires et en l’aidant à se réapproprier sa souveraineté spoliée.

De même, nous nous adressons aux agents civils de la fonction publique, à tous les échelons et dans tous les secteurs de l’administration, pour leur demander de manifester, chacun à son propre niveau, une solidarité active avec le peuple en lutte pour la liberté et la dignité de TOUS, contre les corrupteurs/corrompus, contre les rapines, les concussions et les malversations, qui rangent notre société par le fait de quelques familles maffieuses qui se servent (sans limites) impunément dans les deniers de l’Etat… Nous leur rappelons que l’administration publique se doit d’être au service (consciencieux et intègre) des seuls citoyens, conformément au principe d’égalité, et non au service du RCD. Un authentique Etat de droit commence par vous. Soyez, donc, à la hauteur de la responsabilité historique qui vous incombe, en rejetant l’allégeance partisane, et en revendiquant votre indépendance à l’égard des appareils du parti-Etat-RCD qui vous ont réduits à l’état de servitude.

Nous nous adressons également aux magistrats (juges et parquetiers confondus) pour leur rappeler l’extraordinaire performance de 2005, au cours de laquelle ils avaient réussi à élire, parmi leurs pairs, des organes (dont un Bureau Exécutif) indépendants qui ont très tôt fait de revendiquer une véritable indépendance de la justice à l’égard de l’exécutif liberticide. Vous, qui aviez su, un court laps de temps —qui restera, à jamais, gravé dans la mémoire collective de tous les tunisiens— manifester souverainement votre volonté d’affranchissement du joug de la dictature, avant qu’elle ne fomente contre vous son putsch honni, nous vous disons : renouez sans plus tarder avec votre volonté d’indépendance et dénoncez haut et fort l’immixtion de l’exécutif maffieux dans le fonctionnement de la justice. Rappelez-vous votre serment le jour où vous aviez intégré cette noble et honorable fonction. La dictature vous a, plus que tout autre corps de l’Etat, souillé en instrumentalisant les plus faibles et les moins honnêtes d’entre vous à des fins de corruption, de règlement de compte politique, d’impunité des prévaricateurs, etc. La justice a déserté depuis fort longtemps les palais qui en portent le nom. Il est grand temps d’adhérer au mouvement de désobéissance généralisée et de laver l’affront.

Pour clore ce passage en revue indicatif des différents champs où pourrait se déployer le droit de résistance à l’oppression, nous voudrions rappeler, en guise de conclusion, à ceux qui ne manqueront pas d’y voir une « hérésie gauchiste, anarchiste, etc. », quelques textes constitutionnels de pays bien démocratiques comme il se doit, qui en ont adopté le principe, sa philosophie et son esprit : L’article 20, alinéa 4 de la Loi Fondamentale allemande : « Tous les allemands ont le droit de résister contre quiconque entreprendrait de renverser cet ordre [l’ordre constitutionnel instauré par la Loi Fondamentale] lorsque aucun autre remède n’est possible. » L’article 120 § 4 de la Constitution grecque : « Ont le droit et le devoir de résister par tous les moyens à quiconque entreprendrait son abolition par la violence. » Cette dernière disposition s’inspire des constitutions révolutionnaires grecques de 1823 et 1827 qui prévoyaient : « Le régime politique sous le nom de Constitution politique de la Grèce est confié à la fois aux corps Législatif, Exécutif et Judiciaire pour qu’ils agissent de concert avec lui. Il est confié à la garde des peuples et repose sur le patriotisme de tout Grec pour qu’il soit appliqué dans toute son étendue »

L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et le résistance à l’oppression » La future Constitution de la deuxième République tunisienne qui sera, inéluctablement, proclamée sur les décombres de la dictature sanguinaire de Ben Ali, doit nécessairement contenir une disposition expresse, semblable à celles reproduites ci-haut, afin de bannir une fois pour toutes le risque de renouvellement de la spoliation de notre inaliénable liberté.

Nous avons à dessein laissé la France pour la fin. Ceci pour faire ressortir le contraste flagrant qui sépare la France d’aujourd’hui de celle, révolutionnaire et humaniste, d’antan.

Le mutisme assourdissant de l’Etat français à propos des gravissimes évènements qui ébranlent actuellement la Tunisie, est on ne peut plus consternant. Ce pays qui est d’habitude prompt à fustiger les « dictatures » un peu partout dans le monde (en Irak, Iran, Corée du Nord, Birmanie, Afghanistan, Amérique Latine, etc.), et qui est même parfois capable de la déceler là où elle est inexistante (Chavez), se mure subitement, dès qu’il s’agit de la Tunisie, de l’Algérie ou du Maroc, dans un silence coupable qui fait du pays de Voltaire Le complice de la dictature immonde de Ben Ali. Et pour cause… Pour moins que ça —mais ailleurs qu’en Tunisie, il va sans dire— Sarkozy aurait illico enfourché son dada, tapé fort sur la table, et longuement bavé devant les médias, pour « imposer » (sic) le respect de l’Etat de droit, les droits de l’homme, les valeurs démocratiques, et blablabla.

On voit bien, en effet, monsieur « Le président des riches » (clin d’œil à Michel et Monique PINÇON, et à leur excellente enquête) ami fidèle des dictateurs arabes aux mains couvertes jusqu’aux coudes du sang des innocents, que les « espaces de liberté » s’élargissent considérablement en Tunisie… Elles se sont tellement élargies et pris de la consistance, en fait, que les pauvres tunisiens en pâtissent… au point d’en mourir par dizaines, tirés comme des lapins avec des munitions destinées aux bestiaux !

Ce qui vient d’être dit à propos de l’Etat français (qui a presque honte de son passé révolutionnaire/humaniste, dont nous nous proposons, volontiers, d’en être les continuateurs…) est, mot pour mot, valable à l’égard de l’Union Européenne qui choies le despote de Carthage, le cajole dans le sens des poils teints couleur nuit (cachez-moi ces signes de vieillesse qui me rappellent l’inéluctabilité de mon naufrage, a-t-en l’impression de l’entendre gémir), et en fait l’élève modèle parmi les partenaires de la forteresse Europe.

Peu importe que les tunisiens soient privés de liberté ; au diable les pauvres et autres déshérités dans le sud de la méditerranée qui vivent par millions en dessous du seuil de pauvreté ; ce qui compte avant tout et pour tout c’est la « lutte anti-terroriste » (sous entendu anti-islamiste), « le contrôle des flux migratoires » barbares déferlant du sud, la réorganisation de l’économie selon les exigences du capitalisme ultralibéral… Mais voilà que la grande Histoire rattrape la petite. Et que les bailleurs de fonds européens (France en tête) découvrent, avec une surprise feinte, qu’ils avaient, en fin de compte, misé sur un tocard. Que la stabilité si joliment emballée qui leur a été vendue, n’était pas en réalité aussi « stable » qu’elle n’en avait l’air ; que le « tigre » du Nord de l’Afrique avec ses inégalables « performances économiques », n’était, somme toute, qu’un piètre fauve en papier, et qu’un grand nombre de tunisiens étaient privés jusques même des « droits de l’homme » chiraquiens que sont les droits de manger, se vêtir et trimer.

On est à vrai dire sidéré par l’étroitesse d’esprit et l’absurdité des choix de ceux qui se posent, pourtant, comme concurrents de la Chine, Japon, Etats-Unis… et qui font montre d’une incapacité déroutante à identifier lucidement où résident réellement leurs vrais intérêts à long terme. Est-ce en continuons à soutenir (à coup de millions d’euros, de satisfécits, et de silence complice) un régime sanguinaire agonisant, vomis par sa population ? Ou est-ce en « lâchant » officiellement, sans délai ni regret, ce boulet, en lui intimant fermement l’ordre de partir, comme ils savent bien le faire avec leurs anciens serviteurs —Gbagbo— (d’où l’exergue en tête du document) ?

Enfin, dites-vous biens Messieurs Sarkozy, Berlusconi, Ben Ali et acolytes, que le peuple tunisien votera un jour (plus proche que vous ne pourriez l’imaginer), librement et démocratiquement et, alors, ce ne seront pas que les mains qui mettront les bulletins dans les urnes, mais le cœur, la mémoire et l’histoire aussi.

GROUPE ANONYME

Le 10 janvier 2011