Par Sami Aloulou

Tout au long de la semaine écoulée, la Tunisie a connu l’émergence d’une violence d’une nature nouvelle, inconnue jusqu’alors.

Une mosquée multi-centenaire a été avalée par des bulldozers, des bars à alcool ont été saccagés, des bordels fermés à double tour des bonnes mœurs et de la vertu et leurs pensionnaires crânement intimidées, une démonstration de force ouvertement antisémite devant la synagogue de Tunis et enfin, comme point d’orgue sordide, un prêtre polonais a été assassiné dans son école à La Manouba, dans la banlieue Ouest de Tunis.

Un cap a été franchi. Tous ces actes ont manifestement un socle commun, leur symbolique. Si dans les jours qui ont suivi la chute de Ben Ali, nous avions connu une réelle violence, celle-ci se cantonnait encore à une violence « objective », une violence perpétrée par les rebuts d’un régime déchu contre un peuple qui s’en est émancipé. Les actes dont nous sommes témoins ces derniers temps, revêtent une tare en plus, celle de la violence « symbolique ».

Je m’explique.

Lorsque la population civile était victime de sabotages et de tirs de snipers, tout aussi condamnable fussent ces actes, il s’agissait encore d’un projet criminel connu et identifié. L’ennemi du peuple était l’ennemi de la nation, point final. Cela ne remettait pas en cause l’avancée irrésistible d’un peuple sûr de son destin vers la démocratie et un état de droit.

Or quel est le projet qui sous-tend des actes apparemment aussi différents que démolir une mosquée, s’attaquer aux bars, fermer les bordels et s’en prendre aux minorités religieuses ? Plusieurs pistes sont possibles, et le silence des autorités sur ces actes ne facilite pas la compréhension du phénomène, mais je me permettrais l’audace d’une explication, qui n’engagera que ma personne.

J’ai bien peur que nous assistions au spectacle navrant de la mise à sac de notre identité tunisienne au travers d’un requiem en 4 actes. Une relecture des évènements de la semaine pourrait peut être éclairer sur son projet global.

Acte premier

La mosquée Sidi Bahri à Houmt-Souk est rasée, le 16 Février, à l’aube, à l’abri des regards. La mosquée date d’au moins 3 siècles elle cristallisait dans la pierre la complexité de l’islam tunisien. La mosquée a été construite par des ibadites, une émanation spécifiquement régionale de l’Islam tunisien, à contre courant de la volonté de certains d’homogénéiser le monde musulman et le réunir sous la coupe unique d’un Islam global.

Les personnes derrière cette atteinte odieuse à notre Islam ne s’en sont presque pas cachées…A cet édifice bien trop modeste on préférait une mosquée plus monumentale et générique pour y réunir la communauté des croyants. Il s’agit ni plus ni moins d’une volonté d’éradiquer symboliquement toute forme de spécificité à l’Islam tunisien et de là porter atteinte à notre Islam et à notre identité spécifique.

Acte deux

Des bars servant de l’alcool sont mis à sac par des manifestants dans plusieurs villes du pays dans une quasi indifférence de la part des autorités. Au-delà du fait qu’il s’agit là d’une atteinte aux biens personnels qui doit être punie par la loi, c’est l’expression hautement symbolique d’une partie de la population (quelle qu’en soit son importance), se réclamant de la légitimité révolutionnaire, pour éradiquer toute forme de « déviance » en terre d’Islam. Un déni des aspirations de milliers de leurs concitoyens moins conservateurs. Cela a un nom et notre pays l’a porté depuis la naissance, la dictature.

Ce terrorisme par le fait établi s’étendra quelques jours plus tard aux maisons closes, où encore une fois, une partie de la population, narguant toutes les lois de notre pays et les institutions qui les régissent, s’arrogera le droit d’intimider des prostituées et leurs clients et les expulser manu militari de leur lieu de travail. Je n’oserai pas invoquer l’argument de l’absence de proscription de la prostitution dans l’Islam, car à ce que je sache, les lois sont encore celles de la République et non celles du droit divin.

Acte 3

Le 14 février, dans le sillage d’une marche dans le centre de Tunis, quelques manifestants survoltés s’arrêtent devant la synagogue de La Fayette pour scander des chants ouvertement antisémites. Roger Bismuth, président de la communauté juive et le gouvernent de transition tenteront un numéro de haute voltige pour minimiser l’incident, mais les images tournées sur les lieux sont édifiantes. Pour la première fois depuis la chute de Ben Ali, des tunisiens s’en prennent à d’autres tunisiens, au seul motif d’être juifs.

Acte 4

Un prêtre polonais est retrouvé mort dans son école à La Manouba, dans la banlieue ouest de Tunis, vraisemblablement tué par balles puis égorgé. Disons le tout de suite, je n’ai que faire de l’identité réelle des assassins, qu’ils soient des salafistes extrémistes ou des anciens agents du RCD qui veulent créer le chaos. Ce que nous devons retenir de l’affaire, c’est qu’un non musulman a été assassiné dans notre pays et que dans ce contexte d’instabilité il n’y a eu aucune condamnation ferme, ni de la part des autorités, ni d’aucun parti politique quel qu’il soit. Je le dis sans détours, le prêtre assassiné est un martyr de la révolution au même titre que nos autres martyrs tombés depuis le début du soulèvement. Les tunisiens dans leur ensemble doivent condamner cet acte, des membres de la société civile aux responsables politiques et religieux. Or au moment où j’écris ces lignes rien n’a encore été fait dans ce sens.

Certains verront dans cette succession d’évènements des actes isolés, sans grande signification, des corollaires attendus de toute révolution. J’espère me tromper en décelant, à mon tour, dans ces mêmes évènements une volonté tacite de toucher la Tunisie dans son identité la plus profonde. Une volonté de passer à la moulinette nos exquises contradictions, et de nous simplifier à outrance. Substituer à notre identité tunisienne plurielle, une autre identité pourtant incluse dans la première. Trop simplement arabes et musulmans.

Je rappelle alors à ceux là que l’énergie que nous avons déployée, pour que cette révolution soit exemplaire est en passe de prendre un sérieux coup de mou. Que l’énergie que nous avons déployée pour contre carrer toute manœuvre douteuse du gouvernement de transition doit être la mêmedéployée pour contre carrer certaines volontés émanant de nos propres rangs de rompre le contrat social que nous avons implicitement signés. Que la vigilance que nous avons montré envers le gouvernement de transition doit être la même envers les individus de nos propres rangs, au-delà de nos différences.

Lorsque tous, nous sommes levés comme un seul homme contre la dictature un matin de Décembre, nous n’étions ni pauvres ni riches, ni laïcs ni conservateurs, ni juifs ni musulmans, ni vierges ni prostitués. Nous étions un peuple conduit par la folle épopée d’être enfin maître de son destin. Une seule bannière, un seul slogan, un seul hymne, un seul peuple.