La Tunisie de l’après 14 janvier passe indéniablement par une situation d’ébullition. En plus du rôle que peuvent jouer Internet et les Réseaux sociaux et de communication et la presse écrite, les chaînes de télévision doivent jouer un rôle important pour aider et accompagner la Révolution, afin d’éviter un dangereux vide médiatique. Cela a été un peu le cas en Tunisie pendant les premiers jours de la Révolution. Toutefois, l’Egypte a par exemple réussi cela, car il y a dans ce pays une tradition médiatique, la plus importante dans le Monde arabe. Dès les premiers jours de la Révolution égyptienne, une importante et riche matière médiatique a vu le jour : émissions, débats, chansons patriotiques…alors qu’en Tunisie, on a eu un peu de mal à trouver cette matière. Cela a une explication : tout était accaparé par un parti unique : on ne chantait que pour lui, on ne parlait que de lui, on ne montrait que lui, et il était difficile pour nos chaînes de télévision de trouver une matière médiatique « vide » cette fois-ci des anciens. Mais que se passe-t-il aujourd’hui et comment faut-il procéder ?

En effet, sous l’impulsion d’une jeunesse, mais aussi de tout un peuple qui aspire à la liberté, à la justice sociale et à la dignité, il est certain que les Tunisiens ont retrouvé leur âme et ont repris l’initiative. Par ailleurs, face à une économie en berne, il faudra trouver les outils pour sortir le pays de la stagnation qui sévit depuis les révoltes, sachant que l’économie de notre pays est caractérisée par une dépendance à l’égard des recettes touristiques et des transferts de revenus. Il faut remettre le pays sur les rails du développement. Une autre réalité qu’on connaît tous : il y a un taux de scolarisation élevé dans l’enseignement supérieur mais l’accès à l’emploi n’en a pas pour autant été facilité : les jeunes, même diplômés, attendent plusieurs années avant de pouvoir entrer sur le marché du travail. En Tunisie, il y a aujourd’hui plus de 700 000 chômeurs, dont 150 000 ayant un diplôme de l’enseignement supérieur. Le chômage a ainsi, en reculant l’âge du mariage et de l’indépendance, créé des frustrations qui étaient entre autres à l’origine des révoltes.

Le rôle des médias aujourd’hui c’est de procéder à une démarche, à un travail d’explication : la construction du pays est une urgence, mais on ne peut pas répondre à toutes les demandes, il faut s’attendre à des cris de mécontentement pendant encore de longues années car on ne peut atteindre l’étape : « problème zéro », d’autant plus que le pays sort d’une Révolution. L’urgence aujourd’hui c’est de cibler le chômage, le secteur de la santé et l’infrastructure, mais il ne faut pas perdre de vue que les mesures qui seront prises auront des limites vu la conjoncture. On se réveille aujourd’hui, et depuis le 14 janvier tunisien sur des revendications, des demandes de droits, des cris de frustration compréhensible, des comparaisons entre régions…

Notre mémoire collective est hélas traumatisée par un passé lourd, triste et injuste, l’esprit n’est ni serein ni lucide, on est impatient, inquiet, peut-on encore faire confiance ? Est-on au courant de ce qui se passe vraiment ? Notre Révolution va-t-elle changer les choses ? Serons-nous une vraie démocratie ? Et si ce sera le cas, quelles seront les spécificités de la nôtre, sachant que la démocratie n’est pas un modèle à importer et qu’il faudrait l’adapter à tout un contexte qui est le nôtre ? Toutes ces inquiétudes et tant d’autres sont légitimes ; il s’agit d’une donne tout à fait nouvelle.

Le peuple est pressé et exténué après des décennies d’oppression et d’injustice, de précarité et de pauvreté. Il veut voir d’ores et déjà des choses nouvelles se mettre en place. Ce peuple qui a fait sa Révolution, sait, mais perd de vue par moment et vu le cours des événements que les révolutions prennent du temps. Il s’agit là de tout un processus, les changements ne viennent pas en un clin d’œil. Le facteur du temps est très important car il y a réflexion, tergiversation, avancement, retour, doute, incertitude. Qu’on le veuille ou non cela fait partie de cette démarche, de ce processus. Il suffit de voir via un flash back, le temps que les grandes révolutions avaient pris pour arriver enfin à fonder des bases nouvelles.

Le travail que nos médias, notamment les chaînes de télévisions parce qu’accessibles presque à tous, doivent commencer c’est de se pencher sur ces questions. Il faut en effet expliquer qu’ « il faut donner du temps au temps ». Pour que viennent l’emploi, la santé, l’infrastructure, l’égalité entre les régions, il y a un énorme travail à faire. Il faut donner du temps à ceux qui travaillent et essayent de trouver des solutions. Aussi faudrait-il relativiser cette question du temps et de l’attente surtout quant on sait que durant ces ou cinq ou six derniers mois, d’autres peuples voisins ont subi et subissent encore des massacres et des atrocités jour et nuit.

Dans ces conditions, il est nécessaire d’augmenter le nombre de débats à la télévision, faire appel aux spécialistes, inviter un public divers et lui permettre d’exposer ses points de vues, ses inquiétudes, ses attentes, sa manière de voir la situation actuelle. En outre, il est important d’expliquer aux jeunes par exemple, qu’i faut accepter des fois les petites ou les demie solutions en attendant le meilleur, qui est certainement à venir. L’emploi et la santé sont des droits fondamentaux mais aucun pays au monde ne peut atteindre l’étape : « problème zéro », sinon ce serait parfait. C’est ce qu’il ne faut pas perdre de vue, et c’est ce sens du réalisme, et cette sagesse qu’il faut avoir.

Sur nos chaînes de télévision, il ne faut pas se contenter de relater tout simplement des événements tragiques qui ont lieu dans certaines régions sans analyser la vraie problématique pour aider un tant soit peu à éviter les risques et la détérioration de la situation. D’autre part, pour éviter de voir des médias étrangers accaparer le problème, il faut consacrer du temps à ces questions.

De même, il ne faut pas perdre de vue que certains anciens sont là pour semer la discorde et exploiter et susciter des luttes intestines entre clans, tribus (‘aarouch) familles, ceci n’est pas une mince affaire, et vouloir y remédier peut prendre des années ou des décennies, mais le fait d’accompagner et d’expliquer pourrait être très bénéfique et très utile et pourrait permettre d’éviter le pire.

Le paramètre de la sécurité est crucial : assurer la sécurité interne est une priorité et le contrôle des conflits tribaux, claniques (‘aarouchia) est un défi. Pour cela, il faut commencer par mettre en avant un nouveau discours, celui de l’Etat de droit, redonner à l’Etat sa valeur, son « prestige » et imposer la loi pour éviter les débordements.

A la lumière de ce qui vient d’être dit, la Révolution tunisienne doit composer avec des réalités auxquelles elles ne peut échapper : la situation interne dans le pays avec toute sa complexité, et une situation externe représentée par des voisins immédiats mais aussi des grandes puissances qui suivent de près l’évolution des événements et qui tentent d’en tirer le meilleur pour eux sur le plan sécuritaire, économique et stratégique. Ce sont des considérations qu’il faut prendre en compte de la part du gouvernement de transition, du futur gouvernement élu démocratiquement, pour pouvoir atteindre, du moins au début, un état d’équilibre minimum qui éviterait des scénarios d’échec.

Dans ces conditions, nos chaînes de télévisions doivent faire un travail d’accompagnement, d’explication, des fois même de simplification du langage et des termes, pour ne pas tomber que dans des approches académiques, sociologiques, philosophiques et politiques, peut-être difficiles à comprendre par une partie de la population, bref simplifier mais simplifier ne veut pas dire rendre le débat superficiel, parler surtout notre dialecte ou la langue arabe pour que tous puissent comprendre les concepts. Un important volume horaire devrait être accordé quotidiennement au vécu des Tunisiens, plus qu’à la politique politicienne, afin d’éviter le vide médiatique qui pourrait être dangereux pour le pays.