Source: SBZone Radio

Les salafistes sont, sans l’ombre d’un doute, la distraction post-révolution préférée des Tunisiens. Il suffit qu’un groupe manifeste dans une ville quelconque ou qu’une affaire éclate impliquant un “barbu”, pour que l’opinion publique toute entière se déchaîne, laissant de côté toute autre préoccupation, quelque soit son degré d’importance.

L’affaire la plus récente est celle du clash qui a opposé des salafistes à des vendeurs d’alcool dans la ville de Sidi Bouzid.

Retour sur les faits:

* Depuis des mois, à Sidi Bouzid, les habitants ont remarqué la montée en puissance de réseaux clandestins de distribution d’alcool. Des réseaux qui, à vrai dire, n’ont rien de “clandestin” puisque qu’ils sont actifs en plein jour et ce, au vu et au su de tout le monde et dans de nombreux endroits de la ville.

* Le trafic de l’alcool s’accompagne d’une vague de violence qui commence à déranger les habitants craignant pour leur sécurité et inquiets de voir de l’alcool se vendre devant chez eux en face des écoles de leurs enfants.

* Les salafistes interviennent et s’attaquent aux barons du trafic dont l’identité est bien connue dans la région. Selon les groupes salafistes, un dialogue a été établi pour obtenir l’interdiction de vente clandestine ainsi que le déplacement des points de vente régularisés en dehors de la ville et des zones résidentielles.

* Le gouverneur a même fait part de ces négociations, qui ont abouti à un accord de principe. Ainsi, depuis l’ endroit envisagé est la zone industrielle de Sidi Bouzid, malgré le fait que l’administration est refusée.

* Un groupe de jeunes salafistes exécute une “rafle” pour exiger la fermeture des bars et s’attaque à un bar dont le propriétaire est Faouzi Gamoudi, l’homme puissant du réseau.

Un reportage fait par la chaine nationale explique bien les faits que vous pouvez voir sur ce lien.

* Faouzi Gamoudi riposte et s’en prend, à l’aide de ses “hommes”, à la mosquée “Rahma” (au centre ville de Sidi Bouzid) en tirant sur sa muraille externe pour intimider les salafistes.

Dans cet interview, un imam témoigne de l’attaque contre la mosquèe (Source: la Page Sidi Bouzid 17).

Impacts de bals sur le minaret de la mosquèe "Rahma"

* Un groupe de salafistes accompagnés par d’autres s’attaquent à une ferme de Faouzi Gamoudi causant des dégâts matériels considérables.

* Les salafistes organisent un sit-in devant la mosquée “Rahma” pour dénoncer les attaques qu’ils ont subi et expliquer leurs positions.

Le déroulement du sit-in dans cette video. Source: SBZone Radio.

* Alors que l’affaire risque de mener à une spirale de violence sans limite, des imams et le gouverneur interviennent pour “calmer les esprits” et obtenir l’arrêt de tout échange de violence. Dans ce reportage réalisé par SBZone Radio, les assaillants de la mosquèe expriment leurs regrets et disent vouloir une réconciliation.

Et voila… “Justice est faite, ceux qui commettent le déli se repentissent, et tout le monde est content!” Une réalité qui se passe de tout commentaire!

Cet incident, comme toute affaire impliquant des salafistes, divise l’opinion publique, notamment à Sidi Bouzid, en deux. D’une part, il y a ceux qui font entièrement porter le chapeau aux salafistes, en parlant du risque de leur montée en puissance, d’autre part il y a ceux qui justifient leurs agissements en saluant le rôle qu’ils jouent dans des villes comme Sidi Bouzid dans le maintien de l’ordre.

En analysant les éléments qui se sont déroulés à Sidi Bouzid, on peut tirer les conclusions suivantes:

1- L’attitude démissionnaire de l’Etat (en l’occurrence de l’armée et de la police) laisse toute latitude à ces groupes (à l’instar des salafistes et indépendamment de leurs intentions) de se poser comme des justiciers, agissant en marge des institutions républicaines. Ce phénomène, s’il persiste, risque de détruire les fondements même de la République et risque de minimiser d’avantage la place des institutions, déjà affaiblies, dans notre société.
En outre, l’attitude d’une partie de la population qui cautionne et bénie ces “justiciers” est alarmante.

2- Le choc crée par les événements de la Révolution (surtout dans des villes comme Sidi Bouzid) ainsi que le chaos qui a suivi la fuite de Ben Ali, ont généré un état d’esprit général dans lequel la violence est devenue banalisée d’une manière sans précèdent dans la région.

3- Malgré ces heurts et le dysfonctionnement des institutions, notamment ceux du ministère de l’intérieur et du ministère de la justice, le compromis dans cette région pour une paix sociale est tout à fait réalisable– à condition de mettre tout le monde face à ses responsabilités. En d’autres termes, L’Etat doit impérativement reprendre son rôle et assumer sa tâche. En parallèle, chacun citoyen doit comprendre que l’usage de la violence est injustifiable voire illégal.

L’affaire des salafistes à Sidi Bouzid n’est pas un cas isolé mais la suite d’une série, très longue, d’affaires qui se sont succédées depuis le 14 Janvier 2011, toutes liées à la montée du salafisme dans le pays. Si on observe de près ces évènements, on peut induire les remarques suivantes:

1- La fréquence des affaires impliquant les salafistes est tellement régulière que penser que c’est un pur hasard serait du délire. Il s’avère que le salafisme est le sujet le plus facile à exploiter pour détourner l’attention de l’opinion publique des dossiers les plus importants de la phase transitionnelle du pays.

2- Tous les concernés (médias, société civile, partis politiques et opinion publique) basculent toujours dans l’un des deux extrêmes. On ne prend presque jamais le temps d’analyser lucidement le phénomène. Entre adhésion et phobie, les Tunisiens se divisent.

3- Le phénomène du salafisme est une thématique très vendeuse pour les médias, tellement vendeuse qu’on en fait trop dans la majorité des cas. Une affaire sur trois s’avère être de l’intox. Ceci discrédite tout traitement du phénomène même s’il se veut objectif et constructif.

Si l’annulation par l’Etat du rôle que jouaient certaines institutions religieuses (dont la Zaitouna), la démission délibérée de l’élite de tout devoir éducatif dans la société et la répression sont à l’origine du phénomène salafiste en Tunisie, refaire les même erreurs serait encore plus catastrophique.

Il est temps que la société civile, les médias et l’élite se penchent sérieusement sur l’affaire, avec un état d’esprit de respect favorisant la paix sociale et facilitant la création de compromis unificateurs. Cette paresse intellectuelle ne nous mènera nul part, si ce n’est à une situation de chaos et de divisions.