Nous avons très tôt annoncé à nos amis, et prédit dans des articles parus dans la presse l’échec inéluctable du gouvernement provisoire issu des élections. Nous en avions précisé d’emblée les raisons profondes, tout en ajoutant que nous ne voyions guère l’opposition faire véritablement beaucoup mieux. Disons d’emblée, que ce qui nous a conduit assez vite à cette affirmation, relève plus d’une réflexion et analyse approfondies, que du simple pari intuitif et prétentieux, ou bien encore de la forfanterie d’un intellectuel imbus de suffisance voulant impressionner ses congénères. Rien de tel ne nous a jamais animés. Bien au contraire et bien plus simplement, c’est cette envie lancinante, d’ailleurs largement partagée, de pouvoir explorer ce qui peut advenir compte tenu de divers paramètres en notre possession.

Précisons, l’intentionnalité et la capacité de « bien faire » ne peuvent être d’un quelconque secours pour l’analyse. Nous avions d’emblée affirmé, à rebours de nombre de concitoyens, qu’il ne s’agissait pas, à proprement parler, d’une question de compétences (ne pas confondre avec connaissance fine), ni de savoir faires techniques, mais bien plus sérieusement de la perception des réalités complexes qui se présentent sous la forme d’idées, de théories, et par là, des solutions et remèdes « imaginés » qu’il convient d’apporter.

La clé de compréhension de l’échec attendu se situe en fait, dans les tréfonds, recoins et replis d’un inconscient collectif, d’une méconnaissance assez largement partagée. En d’autres termes, c’est dans les formes mêmes d’appréhension et de saisie des réalités qu’il convient de fouiller. Il y a en quelque sorte, un inconscient idéologique (un non dit) assez communément partagé, en arrière fond de l’exprimé, du déclaré, et par là du voulu et de l’attendu.

En d’autres termes, et nonobstant des différences repérables, les nouvelles légitimités politiques partagent, une même conception dominante de ce qu’est la société tunisienne à ce moment précis de son histoire. Pour l’essentiel la crise révolutionnaire se réduirait à ses traits apparents, extérieurs et saillants, ceux des dérives, despotique, népotique, prévaricatrice et corruptive, sortes d’appendices impropres contaminants ou de sangsues parasitaires se greffant au fil du temps sur un corps social perçu comme sain, un système socioéconomique jugé viable (le fameux modèle), et un Etat jugé omnipotent et au service de tous » (le non moins fameux Etat fort réformiste et consensuel).

Tout, de cette perception des choses, ne serait donc qu’affaire de moralisation et de réforme, à l’aune d’un nouveau « vivre ensemble » qui reste bien sur à construire.

Or le sous emploi massif, la précarité croissante, le mal vivre, la misère affective, n’ont de toute évidence que peu de rapports directs avec les seules turpitudes du régime déchu.

De même et s’agissant de la représentation de l’Etat que l’on se fait, force est de constater que celle-ci reste largement dominée par l’illusion essentialiste d’un Etat de Droit, insidieusement perverti pour un temps. Retrouvant ses attributs bien connus, il n’y aurait donc nul besoin de procéder à une réflexion critique, ni à une remise en cause de ses propres institutions et structures, de ses modes d’intervention et logiques d’efficience.

Du coup le triumvirat fait très exactement ce qu’il pensait devoir faire, et probablement en aurait-il été de même de l’autre opposition historique, à quelques variations près: Tentation d’accaparement du pouvoir « politique » au nom de l’impérieuse nécessité du consensus et de l’union nationale (du déjà vu), de la reconduction ordinaire, normale d’une gouvernementalité jamais questionnée (continuité de l’Etat oblige), de changer ici et là quelques têtes sous-tendues de justifications pour le moins sommaires (également du déjà vu), sans non plus interroger les dysfonctionnements consubstantiels aux structures elles mêmes.

Il serait bien entendu hasardeux et pour le moins présomptueux de dire dans le détail, ce qu’aurait pu faire l’opposition déclarée à l’actuel gouvernement provisoire. Mais remarquons toutefois que celle-ci partage cette même conception de l’Etat, et cette même vision du système d’économie de marché (sic). Seule probablement diffère l’opportunité et le gradualisme des réformes à entreprendre et consécutivement le mode dirigisme.

On a pour ainsi dire, d’un coté, une approche illusoire de la nécessaire moralisation de l’Etat et de la société (mœurs, conduites), à laquelle s’oppose une démarche tout aussi chimérique de la nécessaire « démocratisation », bien plus formelle que réelle de la société, à l’autre bout.

Notre propos pourrait ici être perçu comme le renvoi dos à dos de deux variations, certes différentiées, mais d’une même conception dominante, autant dire une même méconnaissance inconsciente des causes profondes des mal vivre et des mal-être. En substance, admettons !

Ce qui frappe tout de même, c’est qu’il n’y a aucune véritable interpellation des ressorts de notre mode de vie si outrageusement contrasté, des modalités d’appropriation et de pérennisation des conditions de vie si inexcusablement dépareillées. Toutes choses qui renvoient une nouvelle fois au déni de réalité de la nature du système et de celle de l’Etat. Du coup la nouvelle gent politique, dans une superficialité déconcertante, une routine désarmante, va en découdre sur le budget d’Etat dérisoirement correcteur, sur l’indépendance de politique monétaire comme si celle-ci n’était pas assujettie à une logique d’endettement généralisé, sur l’amélioration du climat des affaires comme si celui-ci n’était pas aussi subrepticement et tristement source de déni des droits sociaux les plus élémentaires. Toutes ces idées reçues du « raisonnable », toutes ces modalités d’intervention du « praticable », toutes désuètes, incapables de franchir l’indépassable mur du « raisonnable », ne s’extirpant jamais de la nature ontologique, ni des limites intrinsèques de ces mêmes instruments. Que voulez-vous mon bon monsieur, on ne saurait faire mieux !

Alors, entend-on, il faut un nouveau code d’incitations à l’investissement quand tout un chacun intuite et sait que celui-ci ne se mobilise que lorsque la solvabilité et la profitabilité est au rendez-vous. Il faut aller vers la stabilité pour rasséréner la vocation touristique du pays quand tout un chacun sait que le secteur hôtelier est en quasi-faillite.

Il serait bien trop fastidieux de faire l’inventaire des poncifs, des clichés, des lieux communs, de ces truismes routinisés si largement partagés. Permettez-nous cette ultime provocation : Vous n’avez pas idée des similitudes qui cohabitent dans l’hémicycle, comme au dehors.

Pour contrebalancer quelque peu ce qui vient d’être dit, ajoutons, qu’il y a bien aussi les prémisses d’une nouvelle approche, bégayante, bredouillante, balbutiante. Celle d’une minorité portée maladroitement par cette jeunesse et avec elle et dans son sillage toute une frange de la population qui déboute les évidences en forme de fatalités, et qui congédie sans ménagements les expédients surannés, les exutoires soporifiques. Ces esquisses d’attaque à la racine de maux profonds de notre société ont encore un mal fou à trouver leur débouché politique et leurs égéries, tant il est vrai que la légitimité est toute entière captive du nouvel establishment : Elle dit vouloir du travail et non de l’emploi. Elle dit vouloir intervenir directement et localement. Elle crie dignité et pas assistance ou condescendance. Il faudrait bien plus qu’un article pour décrypter ses crispations et ses exaspérations bien plus fécondes qu’il n’y parait au premier abord. Soyons-en assuré, mais sans idéalisme, ni romantisme béat du « Peuple veut » la jeunesse, sa fraction la plus téméraire et audacieuse, se re-politise à grandes vitesses après des décennies de dépolitisation. Elle pourrait bien donner corps à un impossible dorénavant possible.