Les manifestations et violences qui ont traversé vendredi 14 septembre à une vitesse vertigineuse de nombreux pays musulmans de la Tunisie au Soudan en passant par l’Egypte, le Liban et le Yémen, ont causé 7 morts et des dizaines de blessés.

L’extrait de 14 minutes du film médiocre « Innocence of Muslims » qui aurait pu pour passer aux oubliettes de l’histoire a finalement connu un succès inattendu nourrissant l’indignation revendiquée de nombreux musulmans, mais également les passions les plus déchaînées, les rhétoriques antioccidentales, et les actions opportunistes de certains acteurs islamistes violents. Mais dans les faits -hormis les manifestations pacifiques- la violence, le vandalisme et la dégradation des lieux ont anéanti toute forme de pacifisme au sein de plusieurs rassemblements organisés devant les ambassades américaines, à Tunis entre autre. L’Algérie ne s’est pas retrouvée à la Une des journaux télévisés monopolisés par la diffusion des images de blessés et d’incendies.

D’aucun s’interroge sur les raisons d’un calme apparent et surprenant sur le sol algérien, doit tenter de revenir sur les faits pour élaborer quelques pistes de réflexion, sans pour autant pouvoir en tirer des conclusions certaines.

Les algériens insensibles au film polémique ?

De manière générale, le film ne semble pas avoir perturbé durablement le quotidien de la majorité des algériens, ni altéré leur rythme de vie ou requit une mobilisation émotionnelle significative. L’heure n’était donc pas à la vengeance générale hystérique sur l’ambassade américaine mais plutôt au sentiment d’indignation mesuré, d’indifférence ou de non-évènement pour ceux qui ont suivi l’actualité. Notons cependant que plusieurs manifestations ou tentatives de manifestations furent initiées. Des éditos de journaux algériens comme celui de Fayçal Métaoui avaient appelé au calme et à la modération, considérant que la plus saine des réponses devait être l’indifférence et qu’il fallait à tout prix éviter de tomber dans « le piège tendu du chaos ».

Caricature de Ghilas Aïnouche

Pour Hacen Ouali, journaliste politique au journal El Watan, plusieurs éléments permettent d’expliquer cette situation « anormalement » calme par rapport aux autres pays arabes :

« d’abord il n’y a pas eu d’appels à manifester de la part de partis politiques ou autres groupes. Au niveau des mosquées, les imams ont reçu des instructions pour inviter dans leurs prêches du vendredi les fidèles à ne pas manifester.

Ensuite, le déploiement policier mis en place était prévu pour parer à toute tentative de manifestation. Enfin, je dirais qu’il y a peut être une raison « politique » pour de nombreux algériens : la volonté de se désolidariser du reste du monde arabe qui a connu des révolutions pour marquer leur différence. Cela dit, beaucoup d’algériens ont commenté ce qui se passe, mais passivement. ».

Échec des tentatives de manifestation à Alger – déploiement sécuritaire imposant

Plusieurs tentatives de marches de dénonciation du « film blasphématoire » -selon les dires des participants- ont finalement échoué au niveau de la capitale Alger. Pour Kader Fares Affak, militant du Réseau de Défense des Libertés et de la Dignité (RDLD), ces tentatives ont échouées pour au moins trois raisons « les services de sécurité maîtrisent la gestion de telles actions ; peu de monde a répondu aux appels à manifester ; enfin, bien que l’indignation soit présente, les images des évènements en Libye ont refroidi tout le monde, certaines scènes rappelant les années de violence qu’a connu l’Algérie il n’y a pas si longtemps. ».

Dans le quartier populaire de Bab El Oued, des jeunes s’étaient mobilisés après la grande prière du vendredi pour manifester en direction du centre d’Alger en scandant des slogans anti-américains. Le dispositif sécuritaire prévu à l’occasion a empêché toute progression de cette marche, somme toute de faible ampleur.

Sur les hauteurs de la capitale, dans le quartier El Biar où les forces de sécurité étaient largement déployées, 25 jeunes ont été interpellés alors qu’ils tentaient d’organiser un rassemblement vers le siège de l’ambassade américaine. Tarek Mammeri, internaute qui avait risqué la prison ferme pour ses vidéos très critiques à l’égard des autorités algériennes, faisait partie des initiateurs de la marche immédiatement avortée. Les jeunes arrêtés par la police ont été conduits vers plusieurs commissariats avant d’être libérés en fin d’après-midi.

Enfin, c’est à Kouba – traditionnellement choisi pour les marches des ex-FIS (Front Islamique du Salut)- qu’Ali Belhadj, habitué de la mosquée de l’Appreval, s’est adressé à la foule pour dénoncer la nature blasphématoire du film. Les manifestants s’indignaient : « la liberté d’expression ne signifie pas l’insulte et la diffamation » et « nous dénonçons l’atteinte à l’image du prophète, la meilleure créature d’Allah ».

Les principales artères du quartier furent rapidement bouclées par la police et le rassemblement -d’environ 200 personnes avant l’intervention des forces de police- n’a pas donné lieu à des dérives violentes. Ali Belhadj souhaitait se diriger vers l’ambassade américaine pour y déposer « une lettre de protestation » contre le film avant d’être interpellé – ainsi que son fils Youcef et un autre militant- puis finalement relâchés.


Manifestants à Kouba, Ali Belhadj

Alger est en temps normal une ville caractérisée par une présence policière considérable et disproportionnée qui agit comme outil de dissuasion à la mobilisation. Un constat objectif permet de dire que le droit de manifester est très souvent bafoué en pratique. Mais à cette occasion particulière et après les violences aillant précédemment secoué la Libye, les autorités algériennes ont mis les bouchées doubles et placé la capitale sous haute surveillance. Les quartiers dits « fiefs islamistes » ou les plus susceptibles d’abriter des rassemblements de protestation ont été ciblés en priorité par le déploiement des fourgons de police. Rappelons aussi que des rumeurs de manifestations avaient circulé la veille et qu’Ali Belhadj avait été interpellé une première fois jeudi.

Le quartier Mohamed Belouizad était également hautement sécurisé notamment parce qu’il abrite la mosquée Khaled Ibn Walid en partie fréquentée par la mouvance salafiste.

Quant à l’ambassade américaine, elle était solidement quadrillée par les forces anti-émeutes, tandis que toutes les rues parallèles avaient été préalablement sécurisées par la police. L’Algérie dont les autorités affirment placer les exigences sécuritaires au sommet de la pyramide des priorités, ne lésinent pas sur les moyens et disposent d’une certaine expérience lorsqu’il s’agit de contenir ou d’empêcher des manifestations, d’autant plus si elles risquent d’impliquer des forces islamistes.

Des manifestations pacifiques dans les régions périphériques

A l’Ouest du pays dans la ville d’Oran, une centaine de personnes s’étaient rassemblées pour dénoncer les atteintes au prophète sans qu’aucun dérapage ne soit à déplorer. Les forces de sécurité étaient présentes au niveau de la place Valéro.

A Laghouat, ville située à 400km au sud d’Alger, une manifestation pacifique relativement spontanée et organisée par un groupe local s’est déroulée dans le calme, sur la place de la résistance. Les manifestants appelaient à la dénonciation du film américain qui offense le prophète et aucune violence ne fut à déplorer.


Manifestation à Laghouat

Aversion à la violence et à la foule manipulable ou maturité politique ?

Des internautes s’interrogeaient en fin de journée sur cet apparent désintérêt et faible mobilisation en Algérie « comment expliquez-vous le calme qui règne en Algérie aujourd’hui ? » questionne l’un d’entre eux. Certains évoquaient comme possible explication la présence policière au sein de la capitale détaillée ci-dessus mais tout en soulignant que dans les régions périphériques, la population ne s’est pas non plus massivement mobilisée.

D’autres insistaient sur l’aversion des algériens pour la violence héritée des grands traumatismes de la décennie noire et la méfiance qu’ils observent lorsque la thématique se rapporte à la religion, craignant l’instrumentalisation des rassemblements par certaines forces politiques, et les dérives violentes.

Les souvenirs du populisme religieux exacerbé continuent d’avoir un effet de repoussoir systématique sur une partie des algériens. Pour Farek Kader Affak du RDLD « cette réaction confirme que la société algérienne est très vigilante quand il y a un risque de récupération de ses sentiments religieux à des fins politiques. C’est le même type de réaction aussi lors des manifestations portant sur Ghaza où les islamistes ne réunissent qu’à rassembler une centaine de personnes au maximum. ».

Certains algériens commentaient en ce sens le calme qui régnait en Algérie en ce vendredi explosif dans le monde arabe « je suis très contente que les algériens ne soient pas tombé dans ce piège. Il y en a marre de la mauvaise conduite qui nous porte préjudice. Les algériens en ont assez donné, on veut que notre pays s’en sorte ! » ou encore « le bon sens a triomphé. Les algériens dans leur ensemble ont tiré des leçons des années noires et ne veulent plus de manipulations à tout va. Le discours de l’imam appelant au calme est d’une maturité exceptionnelle ».

L’idée défendue par certains seraient que les algériens ont d’autres priorités et s’avèrent peu actifs sur ce type de dossiers polémiques, et qu’ils auraient développé une certaine forme de « maturité politique » façonnée par les expériences passées. Idéalisation pour les uns, réalité pour les autres, cette « théorie » considère que les algériens ne seraient mobilisables que pour des causes les affectant directement et dépourvues de populisme ou risque de manipulation: coupures d’eau, électricité, logements sociaux, revendications sectorielles etc. Dans un contexte de crise de confiance, cette méfiance renouvelée les rendrait désormais moins vulnérables aux rhétoriques religieuses de mobilisation et à la récupération systématique des thématiques religieuses par des partis islamistes.

En 2006 par exemple le parti islamiste MSP (membre de la coalition gouvernementale jusqu’en 2011) avait appelé à protester contre les caricatures danoises du prophète à Alger mobilisant près d’un millier de personnes, mais il ne l’a pas fait vendredi. Pour Fares Kader Affak « c’est pour la même raison que sa non participation aux élections locales après la débâcle des législatives que le MSP n’a pas appelé à manifester : ils ont une base militante mobilisatrice faible et ils craignent de ne pas rassembler une masse importante et de mettre à nu leur poids réel. De plus, leur proximité avec le pouvoir leur impose une retenue».

Faible pénétration de l’Internet en Algérie : une forme de « fermeture » aux polémiques sur le net ?

Un autre élément explicatif et qui peut jouer pourtant son rôle est le très faible taux de pénétration de l’Internet en Algérie qui avoisine les 9% (contre 26% en Tunisie) et l’un des pires débits de connexion au monde, ce qui contribue à une certaine « fermeture » sur l’extérieur.

Rappelons que le buzz du film américain s’est entièrement réalisé sur Internet et que le maigre développement des structures internet en Algérie maintiennent relativement éloigné de ce type de polémiques un grand nombre d’algériens, et en quasi-totalité les classes populaires souvent les plus sensibles aux questions religieuses (bien que l’info soit relayée ensuite par la TV, bouche à oreille etc., de nombreuses personnes n’ont pas pu avoir accès au film).

Par ailleurs, les appels anonymes à rassemblements qui ont été lancés sur les réseaux sociaux butent aussi sur cet obstacle structurel et n’ont pas trouvé un écho considérable auprès de la population. Il semble aussi que les causes qui ne sont pas des problématiques proprement algériennes séduisent bien peu les algériens.

Une société inerte ?

En somme, la mobilisation fut dans l’ensemble très marginale. Cet état de fait dans une région en ébullition pose pour certains une question de fond – d’ailleurs souligné par un internaute – : les algériens sont-ils devenus averses à toute forme de mobilisation ? N’y a-t-il aucun thème –le religieux étant en général le plus passionnel dans des sociétés religieuses- qui les indigne et les pousse à descendre dans la rue ?

Parler d’inertie de la population algérienne est certainement une conclusion hâtive. Pour preuve les journées de jeudi et vendredi ont bien été marquées par des contestations locales n’ayant d’ailleurs aucun lien avec « Innocence of Islam ». Dans le village Madinat Al Hayat –entre les communes de Kadiria et Lakhdaria- les habitants ont affrontés les forces antiémeutes, bloqué la route d’entrée à leur village et enflammé des dizaines de fûts de peintures.

L’objet de la contestation était l’existence d’une décharge intercommunale très polluante située à la périphérie du village et que les villageois ne cessent de dénoncer depuis des années notamment à cause des fumées néfastes qu’elle dégage et des problèmes sanitaires qu’ils subissent. La colère touchait également la municipalité d’Adekar – wilaya de Bejaïa- où des centaines de manifestants devant le siège de la daïra demandaient réparation suite aux agissements scandaleux de deux militaires. Ce sont donc bien plus les inquiétudes locales et quotidiennes qui font aujourd’hui l’objet de contestations que les polémiques autour de films étrangers en Algérie.

Des mosquées bien contrôlées pour éviter les dérives ?

En Algérie, il semble qu’un certain nombre de personnes –y compris des imams- aient insisté sur cette dissociation primordiale entre auteur du film/autorités américaines, l’ambassade américaine n’étant pas jugée responsable du contenu d’un film posté sur Youtube. Un imam affirmait même que ce sont d’abord « les musulmans eux-mêmes qui font souvent honte à l’Islam par leur conduite». Comme le rapporte Mehdi Bsikri journaliste à El Watan, certains imams -dont celui de la mosquée El Badr de Hydra près de l’ambassade US- ont apporté leur contribution pour calmer les esprits et tenus des discours visant à ne pas inciter à la mobilisation.

On se souvient des propos du ministre des affaires religieuses en mai 2012 lors de la polémique des imams appelant au vote et qui affirmait que « la position de la mosquée en Algérie doit être identique à celle de l’Etat car la mosquée est l’une de ses institutions ». Pour Farek Kader Affak « il faut dire que le pouvoir a évincé des mosquées les intégristes et dans un certain sens il a détruit leur organisation. La perte des islamistes sur le terrain de la mobilisation ne veut pas dire qu’ils renoncent à l’activité politique, mais c’est un échec patent qui confirme leur débâcle aux dernières élections [législatives, mai 2012] ».

En Algérie, d’autres préoccupations mobilisent à nouveau les débats à l’approche des élections locales en novembre 2012, tandis que le ministre des affaires étrangères Mourad Medelci tente de renchérir sur la position de l’Etat algérien en plaidant « en faveur d’un cadre juridique mondial pour lutter contre le blasphème, car il est intolérable qu’au nom de la liberté d’expression, certains veuillent briser les convictions religieuses. »