Malgré la présence de l'armée, de la police, des forces spéciales et de la Garde nationale, des centaines de salafistes ont réussi à pénétrer de force l'ambassade américaine à Tunis, vendredi 14 septembre 2012 vers 15 heures.

Selon la loi “sous l’état d’urgence, le rôle des forces armées est secondaire et complétmenatire à celui des forces de sécurité intérieure”

Cette déclaration du ministère de la défense, en date du 25 septembre, indique l’ampleur de la crise sécuritaire dans laquelle se trouve la Tunisie et ce depuis l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis. Le fait même qu’un établissement pareil puisse être touché renvoie à un état fragile de la sécurité en Tunisie. Outre l’ambassade saccagée, l’assurance tunisienne Comar devra payer 500 000 € pour les dégâts causés à l’intérieur de l’école américaine, qui a été incendiée.

Les répercussions de cette attaque, dont les protagonistes se définissent comme islamistes, sur le citoyen tunisien, les investisseurs étrangers et les pays partenaires de la Tunisie vont être très négatives. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, aucun rapport n’a été établi pour élucider ce qui s’est passé le 14 septembre.

Quatre manifestants ont été tués et on compte une centaine de blessés lors de l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis. Qui en est responsable ?

Le ministre de l’Intérieur avait annoncé à l’Assemblée Constituante (mercredi 19 septembre) qu’il allait envoyer lendemain de son interrogatoire, un rapport à la Présidence, chose qui n’a pas été faite jusqu’à maintenant selon le service de communication qu’on a contacté.

Le ministère de la Défense, deuxième responsable de la sécurité sous état d’urgence encore en vigueur , ne l’a pas fait non plus mais la procédure judiciaire a déjà été entamée.

Selon Mounir Abdenebi, le Procureur adjoint de la République du tribunal permanent militaire

Il y aurait eu trois morts par balles et non deux seulement. Le quatrième par contre a été heurté par un véhicule

Voulant savoir qui serait responsable de ces tirs, M.Abdenebi nous a répondu

Je peux vous assurer, noir sur blanc, que les balles utilisées provenaient du ministère de l’Intérieur et que les soldats n’ont pas utilisé leurs armes.

Après avoir interrogé le ministère de la Défense, on a contacté le ministère de l’Intérieur qui s’est montré opaque quant à cette question. M. Lotfi Hidouri, responsable au service presse nous a rétorqué qu’il n’a aucun détail à ce sujet. Voulant lui rappeler la promesse de M.Larayadh, il nous a répondu que :

On n’a aucun détail. Il n’y a que les familles des manifestants morts qui peuvent demander ces informations et ce, s’ils présentent une plainte auprès la justice.

Retour sur les faits

Le lendemain de l’attaque contre l’ambassade américaine par des centaines d’islamistes et quelques dizaines de casseurs, la Présidence de la République tunisienne a convoqué les ministres de l’Intérieur, de la Justice, de la Défense, de l’Assemblée Constituante, des Affaires Etrangères, ainsi que le chef du gouvernement Hamadi Jebali.

Dans le communiqué publié à la suite de cette rencontre, M.Marzouki a appelé à renforcer la sécurité des ambassades et établissements étrangers sur le sol tunisien, à soutenir les institutions sécuritaires, l’armée pour accomplir leurs devoirs envers les citoyens, à combattre tout ce qui touche à l’insécurité du pays, et ce dans le cadre de la coopération avec la société civile et les partis politiques loin de tout calcul politique.

Fourgons des forces de l'ordre tunisiennes devant l'ambassade américaine à Tunis. Crédit photo : Tawassol tv

Certes, le vendredi 14 septembre, l’état de désorganisation des forces de l’ordre en place était évident voire ahurissant. Le soir même, le ministre de l’Intérieur, invité sur la chaîne nationale, reconnait que ce qui c’est passé pendant cette journée- où quatre manifestants ont été tués-est une énième claque pour son ministère après les scandales du meurtre sous torture de M.Khamassi par des agents de la police et le viol d’une jeune femme par des policiers. Sur le plateau le philosophe Youssef Seddik lui demande de démissionner.

Je n’ai pas l’habitude de fuir mes responsabilités. Je ne démissionne pas en temps de crise» répondit le ministre

A cela, M.Seddik ironisera en disant que M.Larayadh vient de créer un nouveau concept : « Démissionner quand tout va pour le mieux ! »

Selon son ministère, quatre manifestants ont été tués, deux par armes à feu et deux lors “d’accidents routiers”. Selon M.Larayadh, on ne sait encore qui est-ce qui a tiré. Cela jettera des soupçons sur les Américains et l’armée. Deux jours plus tard, l’ambassadeur américain à Tunis Jacob Walles les dissipe en affirmant sur radio Mosaïque FM que la sécurité américaine n’a même pas tiré une seule balle.

Le ministre de l'Intérieur Ali Larayedh lors de l'Interrogatoire à l'Assemblée Constituante. Mercredi 19 septembre 201

Le mercredi 19 septembre, devant les députés de l’Assemblée Constituante, M.Larayedh demande à ce qu’on ne se focalise par sur cet incident en affirmant à plusieurs reprises que la situation sécuritaire en Tunisie s’est améliorée. Muni de ses fiches, il offre à l’auditoire un comparatif de nombre d’arrestations, de suicides, de cas d’immolation, de crimes… entre les premiers mois de la Révolution à ceux de 2012.

M. Ali Larayadh, pare-choc de Rached Ghannouchi ?

Face à une attaque prévue et attendue contre l’Ambassade américaine à Tunis, notamment après l’assassinat le 11 septembre de J. Christopher Stevens, ambassadeur américain en Libye et de ses trois employés à Benghazi, le ministère de l’Intérieur tunisien et l’armée nationale n’étaient pas assez préparés le vendredi 14 septembre pour protéger l’ambassade américaine à Tunis.

En effet, encore une fois, c’est le chef de la garde présidentielle Sami Sik Salem, l’homme providentiel du 14 janvier 2011, qui sauve la donne. Le 18 septembre, le porte-parole officiel de la présidence de la République Adnen Mansar, dévoile au journal «Time» que le Président Moncef Marzouki a envoyé des centaines d’agents de la garde présidentielle pour contrer les manifestants.

Selon le Maghreb Confidentiel n°1032 du 20 septembre et un cadre du Ministère de l’Intérieur qui veut garder l’anonymat :

l’ambassadeur américain Jacob Walles avait exigé dès le 12 septembre (lendemain de l’attaque des représentants US au Caire et à Benghazi ) que la sécurité soit renforcée autour du compound. Sa demande avait été transmise par le Premier ministre Hamadi Jebali au ministre de l’Intérieur. Mais celui-ci ne s’est pas exécuté, essentiellement parce que Ghannouchi souhaitait que les manifestants puissent se rassembler face à l’ambassade. Résultat : les policiers postés devant l’entrée n’ont rien pu (ou voulu) entreprendre contre les manifestants qui attaquaient l’enceinte par derrière

Ces propos dont personne ne peut affirmer sans preuve tangible, sont pourtant à prendre au sérieux, notamment quand on se souvient des déclarations enflammées de M.Ghannouchi, chef du parti au pouvoir Ennahdha, qui appelait dans les années 90 à brûler les ambassades américaines.

Itinéraire des manifestants de la mosquée Al Fath jusqu'à l'ambassade américaine à Tunis

Mais où est Nourreddine Khadimi, ministre des Affaires religieuses ?

En Algérie, c’est surtout les imams qui ont appelé au calme dans les mosquées face aux provocations du film dit “anti-islam”. En Tunisie, c’est de la mosquée Al Fath (centre de Tunis) que cette crise a éclaté. Partis de cette mosquée jusqu’à l’ambassade américaine, soit dix kilomètres de marche, les islamistes ont pu atteindre leur but et baisser le drapeau américain pour hisser Al Okâab, le drapeau noir de l’Islam.

Néanmoins, Al Fath est connu pour être le lieu où prêchait l’actuel ministre des affaires religieuses Noureddine Khadimi- accompagné de ses fidèles-qui a soulevé une émeute contre le film Persépolis en octobre 2011. Contrairement à ses ferventes déclarations contre les artistes dans les médias, il s’est fait très discret ces derniers jours.

En attendant les rapports …

"Et l'homme d'Etat vainquit" Journal Al Fajr du parti Ennahdha 21 septembre 2012

En attendant les rapports du ministère de la Défense et surtout celui de l’Intérieur, le sentiment d’insécurité devient croissant en Tunisie. Par ailleurs, le journal Al Fajr du parti au pouvoir Ennahdha montre Ali Larayah comme l’homme de la situation malgré les échecs retentissants de son ministère. “Et l’homme de l’Etat vainquit” mette-t-on à leur Une dans une manœuvre laudative dont personne n’est dupe face à la réalité de la situation. Les députés du même parti continuent à parler de la sacro-sainte légitimité pendant que ceux des autres blocs parlementaires ont appelé entre autres à la démission de M.Larayedh, à un rapport pour éclaircir la situation …

Faut-il attendre encore un autre rapport comme celui que ce même ministère avait promis lors des évènements du 9 avril ? Sur quelle justice faut-il compter alors que l’autre ministre d’Ennahdha, M.Nourreddine Bhiri avait mis la main basse sur le pouvoir judiciaire ?

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