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L’un des questionnements les plus récurrents, en matière de folie comme en matière d’Histoire, est celui concernant les origines. Qui peut, sans équivoque, préciser qui a été le premier tunisien? Qui est l’équivalent, sous nos cieux, de Charlemagne chez les français, de Washington chez les américains, de Ferdinand chez les espagnols, de Bismarck chez les allemands, de Ghandi chez les indiens, de Mohamed Ali chez les égyptiens ou même de Abdelaziz Al Saoud chez les saoudiens? Cherchez le père! Pourquoi est-ce si important? Ces pères reconnus, combattus ou refoulés contribuent à la formation de l’identité d’un peuple et à l’instauration des lois fondamentales qui l'”organisent”. La crainte est que ce nom soit forclos dans le cas tunisien. Forclos c’est à dire rejeté à l’extrême, jusqu’à n’avoir aucune trace dans notre fort intérieur. Dans ce cas ils “seraient fous ces tunisiens”!

A l’origine du concept

Avant la naissance du concept de la tunisianité, d’illustres ancêtres ont contribué à sa formation : Massinissa et Jughurta ont une spécificité berbère dans laquelle la tunisianité puise mais dont elle n’est pas une fille naturelle. Elyssa, Amilcar et Hannibal ont défendu un territoire dont la Tunisie actuelle était le cœur mais ils représentaient une civilisation dont les racines étaient plus du coté de Tyr que du coté de Byrsa. Okba Ibn Nafaa et Hassen Ibn nooman ont été les “pères” de la propagation de l’Islam dans la région mais pas ceux d’une nation musulmane circonscrite en Afrique du nord. Ibrahim Ibn Al Aghleb et Ubayd Allah Al Mahdi régnèrent certes sur afriqya. Mais le premier a fondé une dynastie qui se heurtera à la fois aux berbères et à la pensée Malékite qu’avait adopté le pays. Cette même pensée fera que le second, d’obédience chiite Ismaélite, restera coupé de la population. Les fatimides finiront même par “déménager” de Mahdia au Caire!

C’est avec leurs héritiers berbères, les zirides, que la première velléité indépendantiste, sur un territoire qui déborde de peu la surface actuelle de la Tunisie, voit le jour. Al Muizz ibn Badis n’est peut être pas le premier tunisien mais il est le premier souverainiste. Il adopte le sunnisme prédominant en Tunisie, rompt avec le Califat fatimide et se protège de ses représailles en reconnaissant le Califat abbasside à Baghdad. Ce premier père échouera. Au lieu d’imposer sa loi à tous, ses fils s’entretueront. Les passions sont déchainées. La Tunisie découvre la folie du massacre. Des chiites sont tués parce qu’ils sont chiites.

La migration des Bani Hilel et le règne d’al Mouwahidin mets entre parenthèse le projet “national”. Il va falloir deux siècles pour assimiler les nouveaux venus et arriver à un état d’équilibre entre les citées urbaines et l’espace rural.

les “proto-pères”

Le treizième siècle est primordial pour la tunisianité.La Dynastie berbère des Hafsides accède au pouvoir. Tunis émerge comme capitale. Le second souverain Abou zakarya Yahia s’essaie au patriarcat. Il se proclame indépendant des Al Mouwahidin. Il invoque pour cela un prétexte religieux. Mais il n’ira pas plus loin dans l’instrumentalisation de la foi. Les Hafsides constituent une exception dans l’Histoire de la Tunisie. C’est peut être pour cela qu’ils sont incompris par les historiens et négligés par l’Histoire officielle. Ils ont prospéré en adoptant des valeurs patriarcales. Il est donc compréhensible qu’ils ne puissent se targuer de joyaux de l’architecture ou de génies de le poésie. Chaque époque produit ses hommes: avec les Hafsides on ne recense que des tenants de sciences “durs”: des mathématiciens, des grammairiens, des astronomes et le grand Ibn Khaldoun.

Les Hafsides jettent les bases de l’état centralisé à Tunis avec une administration solide, des finances contrôlées et des planifications pour le futur. Ils construisent, sans trop d’efforts esthétiques, les souks de Tunis et des aqueducs pour faire parvenir l’eau aux habitants de la capitale. Les “enfants du siècle” Hafsides font du commerce, voient l’eau affluer dans leur citée et prient à la nouvelle mosquée de la Kasbah. Ils arborent leur chéchia et se promènent en Jebba, une belgha aux pieds. On irait presque jusqu’à les imaginer courir les sefsaris des tunisoises, à la mode à l’époque.

En bon père, le souverain Hafside défend ses enfants contre les menaces extérieures. Et elles sont de taille: espagnols et turcs convoitaient le pays. Pire encore, les Hafsides ont eu affaire aux croisés. Ceux ci ont débarqué pour convertir au christianisme un émir qui faisait preuve d’une tolérance religieuse remarquable. Le soufisme atteignait son apogée en Tunisie avec Bousaid El Béji, Belhasen Al Chadli, Lella Mannoubia et d’autres. Autant dire, que les combattants de la croix tombaient mal.

On imagine parfois, dans notre lamentable ritournelle de “nous ne sommes bons à rien”, que n’eut été la peste, les croisés nous auraient envahis. Rien n’est moins sûr. Les Hafsides eurent recours, pour l’occasion, à des valeurs très féminines de résistance et d’entre-aide. Ils refusèrent de se convertir et ils firent mieux que résister à l’assaut. Le soutien arriva du Sahel et de Kairouan. Les fortifications de Tunis tinrent le coup. Une guérilla harcela les envahisseurs qui ne surent que faire face aux défenseurs acharnés. Ils demandèrent alors des renforts et campèrent à Carthage. Mais entre temps, Abu Abdallah, le souverain Hafside avait déjà sollicité l’aide de son voisin et rival égyptien Bybars. La tête de pont des croisés encerclée, le roi de France mort, la victoire totale tendait les bras aux Hafsides et à leur alliés. Même lorsque la peste frappa, elle sévit dans les deux camps et probablement plus dans le camp croisé. D’une façon surprenante, Abu Abdallah décida de négocier le départ des envahisseurs au lieu de le leur imposer. Il accepta de payer en échange de leur évacuation des territoires tunisiens. On peut encore imaginer la déception des hommes qui avaient réussi la prouesse de mettre en échec, et à jamais, l’entreprise des croisés.

[On ne peut pas lire la biographie de Abu Abdallah sans se rappeler celle de Anouar Sadate. Les deux ont été fascinés par leurs “ennemis occidentaux”. Chacun d’entre eux a choqué son peuple par des voyages en terre ennemie. Tous deux ont réussi un miracle militaire avant de le céder sur la table des négociations. Autre point commun, ils ont l’un comme l’autre trompé leurs alliés pour négocier avec leurs adversaires.

L’histoire de Sadate est connue: sa fascination par les américains, sa mauvaise gestion des retombées de la guerre de 1973, son voyage-scandale à Tel Aviv en 1979 et ses fourberies à l’égard de son allié syrien H.Assad. Moins rapportée est la biographie de Abu Abdallah. Celui ci est probablement resté nostalgique de la culture chrétienne héritée de sa mère. En pleine guerre espagnole contre les musulmans, il envoie une délégation assister à Valladolid à un mariage royal espagnol et reçoit en contre partie des dignitaires espagnols. Il s’allie à Bybars l’égyptien, mobilise les tribus contre les croisés, puis négocie dans leur dos “une paix” qui ne rend pas compte des équilibres sur le terrain.]

Quand on n’assume pas l’épreuve de force patriarcale, on finit par perdre la légitimité sur ses “possessions” -surtout lorsqu’on se compromet avec l’ennemi (espagnol dans le cas des Hafsides). Ainsi s’effrita le règne des Hafsides. Les turcs sensés défendre le royaume Hafside contre les espagnols l’annexèrent mais ne s’y implantèrent pas. Les beys succèdent aux deys à la tête de la désormais province ottomane. En parallèle et après l’assimilation des Bani Hilal, les andalous débarquent en Tunisie. La tâche est plus facile en apparence mais leur intégration prend plus de temps que prévu dans les faits. La tunisianité est de nouveau en phase d’élaboration.

Il faudra attendre la stabilisation du règne des beys husseinites, avec la victoire de Hammouda Pacha sur les algériens, pour qu’un nouveau souffle soit donné à l’élan national. Ce douzième bey de sa dynastie aura préparé le terrain à l’éclosion des aspirations souverainistes tunisiennes modernes. Non seulement, il met un terme à l’influence algérienne, il réussit aussi à neutraliser les janissaires, ces redoutables milices turcs qui menaçaient tout mouvement d’autonomie vis à vis des ottomans.

[Que ce soit face à la croisade ou au cours de l’épisode des janissaires, la foule tunisienne a démontré qu’elle était entrain de s’organiser progressivement. L’idéal national était encore flou. La tragique fin de règne des Hafside et le risque de décomposition du pays n’avait certes pas aidé à ériger une conscience collective du destin commun. Mais face aux croisés, le pays s’était battu avec ses tribus et ses citadins. Tunis a été défendue par le tunisois, les sahéliens, les kairouanais,….Ce n’était pas de la simple allégeance au souverain. Car lorsque celui ci, au moment du déclin des Hafsides, avait choisi de “vendre” le pays aux espagnols, une vague de contestation tribale et populaire fut déclenché. Cela se fit certes dans la confusion, mais le centre de la Tunisie se trouva libéré par ses enfants. Plus tard, les choses se précisèrent davantage, les tunisois soutinrent activement le souverain “national” -Hammouda Pacha- contre des forces armées rattachés à l’empire Ottoman. L’évolution de la foule tunisienne et sa création d’idéaux communs fédérateurs a pris des siècles à se faire. Cette constatation reste vraie aujourd’hui. L’état d’organisation de la “foule nationale” de nos jours est un sujet intéressant d’étude.]

Pourquoi Hammouda Pacha ne va t il pas plus loin pour assumer un patriarcat qui lui semblait promis? Comment n’a t-il pas profité de l’aubaine pour arracher la Tunisie à la “Sublime porte”. On dit qu’il est mort trop jeune. On suppose qu’il était autant attaché à La Tunisie de ses “pères” qu’à l’empire ottoman de sa mère. Certains pensent même qu’il a a eu la sagesse de ne pas risquer l’inconnu dans une période marquée par la révolution en France puis la montée de Napoléon. Quoi qu’il en soit, Hammouda Pacha, en patriarche, aura choisi la stabilité et n’aura pas franchi le pas. Un quart de siècle plus tard Ahmed Bey sera assez fou pour le faire.

La folle aventure de Ahmed Bey

Si Napoléon impose aux égyptiens leur plus grand choc civilisationnel en débarquant en Alexandrie, Ahmed Bey préfèrera, lui, faire le voyage. Le Bey au pays des merveilles se rend compte du fossé qui s’était creusé de part et d’autre de la méditerrané. Le décalage entre une rive nord riche et moderne et une rive sud dépassée par l’Histoire était aussi accablante que menaçante. Le Bey de Tunis ne se contentera pas du “ba ba ba ba ba…” qu’on lui attribue et qui fera le malheur des traducteurs sensés expliquer ses propos d’émerveillement au roi de France. Il décidera, à son retour, de commencer une œuvre de modernisation du pays. Celle ci sera brouillonne et procèdera plus du mimétisme que de la vraie planification. Mais elle sera indéniablement à l’origine d’une naissance tunisienne. Le pays est ruiné en fin de compte. Mais une élite nationale tunisienne intellectuelle, religieuse politique et militaire voit le jour.

Déjà, le voyage en soi avait affirmé les tendances indépendantiste du roi. Il traite d’égal à égal avec le roi de France s’attirant les foudres des ottomans. Mais qu’importe, ils ont déjà connu son ambivalence à leur égard. Ils était temps qu’ils expérimentent sa défiance. De retour en Tunisie, il ne lésine pas sur les moyens pour accéder, chez lui, à la splendeur des rois de France. Ahmed Bey est dans la recherche de satisfaction immédiate. Il veut être le père d’une nation puissante et il met tout en œuvre pour y arriver. Des projets “foireux”, il y en a eu, comme ce château de Mhamdia toujours en état de chantier en cette année 2012. Mais la grande réalisation d’Ahmed Bey aura été l’école d’ingénieurs du Bardo. L’intelligence tunisienne fait école. Kabadou le Cheikh éclairé est co directeur, Kheireddine est superviseur des programmes. La machine grippée depuis des siècles peut enfin redémarrer.

[On aurait pu s’épargner les débats surréalistes qui essaient de remettre, de nos jours, en cause l’école moderne. Celle ci malade certes est à réformer mais non pas à jeter. Il aurait suffi de méditer, un temps, sur l’Histoire de l’enseignement en Tunise pour s’apercevoir que la nécessité de la modernisation a émané des “produits” du système conservateur. Peut-on aller aussi frontalement contre un mouvement d’instruction vieux de plus de 170 ans? Le but de cette modernisation avait été de rattraper le retard contracté par rapport aux nations européennes. Mais quel est alors le dessein de ces appels à la restauration de l’enseignement traditionnel?!]

Mais Ahmed Bey c’est aussi abolition de l’esclavage. Cette décision, prise une année après le fondement de l’école des ingénieurs, est une révolution culturelle. Ahmed Bey a procédé en matière d’esclavage comme Bourguiba en matière de femmes. Renforcé par des fatwas, il décrète d’une seul coup l’abolition de l’esclavage. L’onde de choc s’est faite ressentir surtout dans les zones rurales et agricoles. Il y a eu certes une partie des “oulémas” qui ont été contre cette mesure. Aussi, son application totale prendra du temps. Mais l’audace du souverain a, en fin de compte, payé. La Tunisie est consacrée premier pays arabe et musulman à avoir libéré “ses” esclaves (et ensuite “ses” femmes).

[Il est intéressant de noter que notre conscience religieuse tunisienne est aujourd’hui résolument abolitionniste. Ce qui faisait débat hier au nom de la religion est assimilé comme valeur musulmane aujourd’hui. Preuve que la foi n’y est pour rien lorsque des hommes s’agrippent à leur archaïsme en prenant leur religion comme faux prétexte. Ce qui a valu pour l’esclavage, vaut aussi pour les droits des femmes et ainsi que pour d’autres sujets de controverse.]

Ce bey Husseinite se voulait civilisateur. Mais son œuvre principale – la création d’une élite tunisienne- aura été presque un effet secondaire qui ne se révèlera bénéfique que des dizaines d’années après. Que retenir donc de ce père qui a su imposer sa loi aux ottomans et à ses “sujets”? Il a séparé l’enfant Tunisie du sein turc et a dicté aux tunisiens de renoncer à la possession des hommes par les hommes. Rien que pour cela – ou pour cela- Ahmed Bey aura été un père.

l’échec des vaillants

Le siècle et demi qui suivra sera une suite interminable de rendez vous ratés avec l’Histoire. M’hamed Bey succèdera a Ahmed Bey et enterrera ses projets. Kheireddine, “le fils” d’Ahmed bey, tentera de sauver le pays de la dette contractée sous ces deux souverains. Il échouera et sera chassé du royaume du père. La Tunisie, elle, basculera sous l’emprise du “royaume” de France.

L’œuvre qu’on prête à “M’hamed Bey”, désignée comme la première constitution tunisienne (ahd el aman) est un accident de parcours voire même une supercherie. Certes, l’équipe qui s’y est penchée est cette élite tunisienne nouvellement formée. Mais il s’agit clairement d’un dictat français sans aucun lien avec le volonté du souverain ou l’aspiration d’un peuple.

Le peuple justement! Il avait en ces temps là élu son “petit père”: Ali Ben Ghdhahem. L’homme qui a fait trembler le règne des husseinites est largement méconnu. Pire encore, certains le présentent comme un chef tribal, ignorant et belliqueux, qui a fini par se faire avoir par le Bey. Mais la biographie de ce fils de Kasserine serait autre. Fils de médecin ou de juge, il aurait reçu son enseignement à la Zitouna. Il a été désigné chef de sa tribu.Mais lorsqu’il mène le mouvement contre la politique fiscale du Bey et de Mustapha Khaznadar -son grand vizir- les autres tribus se joignent à lui. Le mouvement, parti du centre ouest, gagne le nord-ouest puis le sahel et le sud jusqu’à arriver à Tunis. L’itinéraire des révoltes est semble-t-il balisé depuis longtemps en Tunisie. Les slogans forment toujours une trilogie. En 1864, on contestait le règne des “étrangers”, leurs taxes et leur constitution.Comme Kheireddine, Ben Ghdhahem échoue. Mais si Kheireddine se reconvertit rapidement à Istanbul où il sera nommé grand vizir du Sultan, Ben Ghdhahem lui mourra dans les prisons du Bey. On l’assassinera, plusieurs fois encore, dans les mémoires et jusqu’à sur les billets de banque.

Plus occulté encore est Ali Ben Khlifa. Celui ci croyait au califat et au règne du souverain musulman sur ses terres. Pour cette raison, il a aussi bien combattu Ben Ghdhahem -pour restaurer l’autorité du Bey- que le Bey lorsque celui ci a cédé le pays aux français. Ben khlifa aurait été aux commandes de 40000 hommes qui tinrent admirablement tête aux français à Sfax -leur infligeant une cuisante défaite lors de leur première expédition contre la ville- puis à Gabes avant de se retrancher en fin de compte en Libye et continuer à harceler les français depuis la tripolitaine.

Kheireddine, Ben Ghdhahem et Ben Khlifa échouèrent. Ni le réformateur, ni le révolutionnaire et encore moins le résistant n’auront pu imposer leur loi. On raconte que Ben Kheilfa envoya un émissaire à Kheireddine, alors grand vizir à Istanbul, pour demander son aide. Celui ci ne broncha pas, probablement plus par dépit et résignation que par ce désintérêt qu’on lui reproche.

Et l’enfant terrible s’improvisa père

L’accès à la paternité est décidément un chemin jonché d’embuches. La Tunisie du début du vingtième siècle aura épuisé, dans ce dessein, souverains et fils du peuple; sages et révoltés; arabes, berbères et turcs. Quand les français ont contrôlé le pays, une élite nationale était entrain d’être constituée. Ces hommes débutants, fragiles et inquiets allaient devoir assumer leur rôle de meneurs et de support identificatoire d’un peuple qui se découvre encore. Eux même se cherchaient. La preuve: ils ont beaucoup écrit et pensé avant d’agir. Bach Hamba fonde le premier journal tunisien. Thaalabi écrit sa “Tunisie martyr”. Haddad se risque à exposer ses avis très progressistes dans un livre référence, jusqu’à nos jours, pour les défenseurs des droits des femmes. Bourguiba se fait remarquer en tant que journaliste à “la voix du tunisien” puis à “l’action tunisienne” avant de se faire la place qu’on sait en politique.

[Tous paieront cher le prix de leur liberté de ton. Maudits, exilés, emprisonnés: il n’a jamais été simple de laisser libre cours à sa pensée en Tunisie. Ce n’est pour y voir une “tradition” ou une fatalité. Mais il faudra qu’un jour cesse cette récurrente habitude d’étouffer la pensée. Quand on pare l’accès aux mots, on réprime la pensée et on pousse à l’action. Et combien même on réussit à neutraliser l'”agir”, il arrivera un moment où on ne pourra plus distinguer entre ce qui est neutralisé et ce qui est mort.]

La présence française unit les tunisiens dans la précarité et l’humiliation. L’épreuve soude de plus en plus le pays. De nouvelles catégorisations apparaissent à l’échelle nationale. Il ne s’agit plus seulement de tribus ou de clans ici et là. Il s’agit de plus en plus des “ouvriers tunisiens”, des “commerçants tunisiens”, des “jeunes tunisiens”. Des leaders, comme Hammi et plus tard Hached, parlent au nom des travailleurs tunisiens. L’action syndicale sera fondamentale dans l’élaboration du sentiment national au point qu’elle ne sera plus dissociable du mouvement nationaliste tunisien. Mais aussi bien au sein des troupes de théâtre que dans les mouvements de scouts ou les associations sportives, les aspirations nationalistes sont aussi galvanisées. Les femmes prennent part également à la dynamique et fondent leur union musulmane et tunisienne. Toutes ces masses semblaient graviter à toute vitesse autour de l’idéal national pour former la planète Tunisie. Il fallait alors que quelqu’un s’avance et assume la paternité. Ça aurait pu être Thaalbi. Mais celui ci sera trahi par son conservatisme politique. Ça aurait pu être Moncef Bey. Mais le destin du plus nationaliste des souverains husseinites bascula sur un coup de tête des français. Giraud le destitua, de force, au lendemain de la deuxième guerre mondiale. “Sidi” El Moncef décéda en exil en 1948. Hached, le militant au doux sourire, aurait aussi pu assumer la tâche. Lâchement assassiné, il restera le père d’un mouvement syndical national et moderne.

Tout se passait comme si le destin offrait la place à Bourguiba. Issu d’un famille d’origine albanaise, émigrée de la Tripolitaine à Monastir, il est ainsi passé par les différentes étapes de la tunisianité: l’émigration ensuite l’installation puis l’adoption et l’assimilation. Au Sahel, il a pu connaitre à la fois une ambiance citadine et des influences rurales. Le souvenir du passage du général Zarrouk au Sahel était encore dans les esprits lorsque la conscience de Bourguiba s’éveilla. Ce militaire chargé par le Bey de mater la révolte des sahéliens (en écho et renfort à la révolte de Ali Ben Ghdhahem) aura semé le chaos dans la région. Villages rasés, terres expropriés, chefs exécutés, la population paie cher son soulèvement. La famille de Bourguiba n’est pas épargnée. Une première clé pour comprendre le personnage…

Contrairement au mythe qu’il veut en faire, Bourguiba n’est pas né dans la pauvreté. Il est issu de la classe moyenne, ce qui était une chance à l’époque. Son père est officier de l’armée. Son frère ainé est fonctionnaire à Tunis. A cinq ans le petit Habib débarque chez son frère dans la capitale. Il y fait ses études primaires et secondaires. Il excelle aussi bien au collège Sadiki qu’au lycée Carnot. Entre temps, cette mère dont il est séparé au jeune age (en plein stade œdipien) décède. Quand il en parlera plus tard, il fait dans la condensation et l’idéalisation. C’est une mère courage qu’il présente. Il la dépeint en victime d’un monde machiste. Mais elle est à ses yeux battante, aimante et presque invincible. Le petit garçon qui voulait plaire a sa maman, vivra très très longtemps en Bourguiba: seconde clé pour élucider le phénomène.

A Tunis, il aura aussi l’occasion de côtoyer sa bourgeoisie. Les familles de ses camarades de classe le fascinent et l’exaspèrent à la fois. Trop riches pour lui, trop citadins, trop intellectuels pour comprendre leur peuple, le rapport de Bourguiba à ces tunisois dont il épousera plus tard la fille est une troisième clé.

Parti en France pour quatre années, il en revient avec une femme, un diplôme et des convictions. Il devient avocat et journaliste, adhère au vieux Destour avant de le quitter et fonder avec de jeunes camarades le Néo Destour. Thaalbi fondateur du Destour lui rappelait trop les travers de cette vieille bourgeoisie tunisoise. Bourguiba sillonnera le pays comme pour marquer son territoire. Déjà à l’époque, il affiche clairement ses ambitions d’être le leader, le seul et le suprême. On lui connait le visage doux, séducteur jusqu’à la manipulation et émotif jusqu’aux larmes. Mais personne n’aura raté son menton agressif, ses yeux transpersants, son ton belliqueux et sa capacité de “trancher” lorsqu’il juge que c’est nécessaire. Il cohabite avec Ben Youssef pour un temps. La mort de Hached empêche toute ambigüité entre deux meneurs qui s’étaient jusque là bien entendus. Aux yeux des militants de la première heure, il ne faisait aucun doute que le mâle dominant était ce petit avocat aux yeux bleus. S’il fait la loi parmi ses hommes, c’est pour mieux les aimer. Un des détenus des évènements du 9 avril 1938 racontait que dans les cellules, tout le monde tremblait redoutant de passer à la guillotine. Il décrivait par la suite l’entrée triomphante du “détenu Bourguiba” dans la prison qui ordonnait aux militants de tenir bon, de ne pas faire plaisir aux français en montrant leur peur. Il leur promettait même qu’il ne leur arriverait rien et qu’ils finiraient par être relâchés. Il n’avait pas tort.

Rentrant à Tunis en juin 1955 d’un long exil, il avait la cinquantaine avancée. L’accueil triomphal qu’on lui réserve le surprend au début puis il s’en accommode parfaitement. Il descend les avenues de Tunis sur son cheval noir et prend possession des foules. L’enfant terrible devenait père d’une nation tunisienne.

Avec Bourguiba tout est une affaire personnelle. D’après les clés que nous tenons nous pouvons deviner pourquoi il destitue le roi, modernise le pays, rase la muraille de Tunis et sa kasbah, libère les femmes, épouse une tunisoise et privilégie l’éducation et la santé aux dépenses militaires.

La Tunisie accède à l’indépendance en 1956. Bourguiba eut l’intelligence d’imposer ses réformes lors des premières années de règne. Car l’état de grâce n’allait pas durer longtemps. Dès 1962, il cafouille et envoie des tunisiens se faire tuer à Bizerte pour rien. Il ne sort pas indemne de la guerre fratricide avec Ben Youssef, et qui finira par l’assassinat abjecte de celui ci. Et déjà en décembre 1962, on tenta de tuer le père. Fin de la parenthèse enchantée!

Le parti unique, la présidence à vie et le culte de la personnalité n’allaient pas tarder à faire leur apparition. Bourguiba signa son échec en mangeant ses enfants. La première génération de l’indépendance, celle éduquée dans les écoles de la république, celle qui a cru dans les valeurs de la modernité et du progressisme sera anéantie par son père. Le complexe tunisien nait. C’est un “double bind” auquel font face les tunisiens: réactionnaire tu meurs, progressiste tu meurs. Il y a de quoi devenir fou.

Il en sera question dans la troisième partie.