L’analyse politique et les chronique de la Tunisie de « l’après 14 janvier » se focalise souvent sur les rapports de force immédiats ou de court terme des structures partisanes (partis, syndicats, associations, etc). Pourtant, l’histoire politique de la Tunisie à travers les siècles semble indiquer que chaque camp en présence est en réalité le résultat d’une longue construction sociologique dans des circonstances et un environnement particuliers. Profondément enracinés dans la Tunisie actuelle, ils participent avant tout à une redistribution des cartes dans la sociologie des fonctions de pouvoir et de représentation où la politique partisane et ses dynamiques à court terme ne sont qu’un aspect mineur.

En 698, Hassan Ibn Numan, chef militaire et gouverneur de la dynastie omeyyade parvient à conquérir Carthage. La ville n’a jamais retrouvé son rayonnement d’antan après les destructions infligées par l’Empire Romain. Considérant le site trop exposé aux attaques maritimes, le nouveau gouverneur veut s’établir à une dizaine de kilomètres à l’ouest. Protégé par ses deux lacs et ses collines, le village de Tunis est un lieu idéal pour fonder une nouvelle ville. Au centre, on y ordonne la construction d’une mosquée où, selon la légende, on laisse un olivier au milieu de la cour en souvenir de l’ancienne vocation de l’endroit. D’autres sources parlent de la présence du tombeau d’une martyre chrétienne prénommée Olive. Dans un cas comme dans l’autre, en arabe, ce sera « Zitouna » qui donne son nom à la toute nouvelle mosquée.
Tunis reste cependant une sorte de « chef-lieu de canton » dont l’influence reste relative par rapport à Kairouan, la capitale, et sa mosquée qui attire des étudiants à l’échelle de tout le Maghreb. Elle devient cependant très vite la deuxième ville du pays tandis que sa mosquée Zitouna et sa madrasa deviennent des centres religieux et universitaires. Le déclin progressif de Kairouan à partir du Xème siècle donne une importance croissante à Tunis qui devient petit à petit le centre de gravité de la vie économique, culturelle et intellectuelle de la région.
Cette position s’affirme définitivement lorsque la dynastie Hafside conquiert le royaume de l’Ifriqiya et fait de Tunis sa capitale. La madrasa de la Zitouna qui a déjà plusieurs siècles d’expérience dans la formation des imams, des juges et d’une grande partie des lettrés qui vont fournir les administrateurs de l’état peut s’affirmer dès lors comme le centre intellectuel de tout le royaume. La madrasa fournit à la fois une formation religieuse et littéraire mais s’ouvre aussi à l’enseignement de la physique, des mathématiques et de la géographie. Tous les lettrés du royaume passent par la Zitouna. Parmi, eux, on peut citer l’illustre Ibn Khaldoun.
A l’époque moderne, la Zitouna garde ce rôle essentiel et quasi-exclusif dans la formation des étudiants qui vont former les principaux cadres de l’état, occuper les professions intellectuels en ville, les postes d’enseignant ou le corps religieux. Cependant, elle entame un déclin progressif à partir de l’époque ottomane qui rime aussi avec un affaiblissement de la pensée islamique à l’échelle du monde arabo-musulman.
A la veille du Protectorat, l’enseignement de la Zitouna se replie pour se limiter à la théologie, au droit et à la littérature arabe. Le Grand Vizir Kheireddine Pacha prend conscience de ce phénomène et met en place une réforme très importante de l’Etat : levée de l’impôt, douanes, habous, forêts et enseignement. L’enseignement de la Zitouna est réformé et un collège séculier est créé en 1875 : le collège Sadiki. L’enseignement du collège Sadiki se fait en arabe et en français tandis que la formation classique autour de la langue arabe et du Coran n’est plus qu’un domaine parmi toutes les autres disciplines. Situation sans précédent : la Zitouna, mise en concurrence, n’a plus le monopole de la formation des lettrés.

Sous le protectorat, tout en poursuivant son déclin, l’influence de la madrasa demeure importante dans les formations classiques. Elle aura pour étudiants le penseur réformiste Tahar Haddad, le fondateur du parti nationaliste Destour Abdelaziz Thâalbi, le poète Abou el Kacem Chebbi ou le cheikh Abdelhamid Ben Badis et le futur président algérien Houari Boumédiène qui vont jouer un rôle considérable dans le mouvement nationaliste algérien. Mais ce sont justement ses plus illustres étudiants qui organiseront toute une série de protestation au début du XXème siècle pour demander une réforme de l’enseignement pour l’ouvrir vers les langues étrangères, les sciences profanes et les débats intellectuels de l’époque. En face, le collège Sadikki forme de manière plus intense beaucoup plus de cadres ouverts sur leur monde. La France tente d’y imposer le français en diminuant l’influence de la langue arabe et en supprimant l’enseignement de l’italien. Pour maintenir le Protectorat, elle va détourner la vocation moderniste de cette école pour y faire émerger une élite musulmane favorable à l’occident et qui aura vocation à servir d’intermédiaire entre la puissance coloniale et les indigènes.

Le résultat de cette politique peut paraître discutable tant les étudiants du collège Sadikki vont fournir les principaux acteurs politiques du mouvement nationaliste : Mahmoud el Materi et Habib Bourguiba, les fondateurs du Néo-Destour, Mongi Slim qui dirigera le parti, Ali Bach Hamba qui va fonder le mouvement nationalistes Jeunes Tunisiens, Ali Belhouana le leader de la grande manifestation du 9 avril 1938, Slimane Ben Slimane, Ahmed Ben Miled, Sadok Boussofara et Bahri Guiga, tous dirigeants importants du Néo-Destour.

Au milieu du XXème siècle, avoir son baccalauréat au collège Sadikki, c’était un passeport pour étudier dans les universités françaises. A l’inverse, le diplôme de la Zitouna offre des perspectives limitées en dehors de l’encadrement religieux ou de quelques fonctions juridiques dans le monde arabe. A la veille de l’indépendance, la Zitouna n’est plus seulement mise en concurrence. Elle est complètement marginalisée et accusée d’être une institution rétrograde par une large frange du mouvement nationaliste issue du Néo-Destour. Petit à petit, les cadres de l’état sont les juristes et les techniciens bilingues diplômés de la Sorbonne et du collège Sadikki tandis que les zitouniens arabophones trouvent de moins de place dans les administrations de l’état.

Au lendemain de l’indépendance, c’est un Bourguiba convaincu des bienfaits de la laïcité à la française comme condition du progrès qui va organiser politiquement cette marginalisation des zitouniens. Il ne s’agit plus de prendre acte du repli et du déclin de la madrasa et de laisser les meilleurs élèves choisir naturellement les meilleures écoles séculières mais bien d’éliminer délibérément tout le réseau social bâti autour de la Zitouna de toutes les sphères d’influence et de responsabilité de la société.

Cette politique se révèle dans deux décisions majeures prises par Bourguiba dès son arrivée au pouvoir : la suppression des waqfs (bien privés offerts en dons et gérés par des institutions religieuses) en 1957 et la fermeture de la Zitouna, parfois considéré comme la plus vieille université du monde arabe, en 1961. Le corps des ulémas et des cheikhs, privé de ses biens et de ses structures éducatives est de fait incapable d’animer la vie spirituelle et culturelle de la cette frange de la Tunisie attachée à ses traditions et à l’Islam. Sans moyens et sans débouchés, les zitouniens commencent à vivre une très longue phase de marginalisation.

Le zitounien devient désormais ce que Rached Ghannouchi qualifiait, dans un entretien avec le politologue François Burgat, d’ « armée des vaincus de Bourguiba », harcelé et ridiculisé par la propagande du régime. Le point d’orgue de cette politique atteint sans doute le summum de sa symbolique lorsque Bourguiba décide de s’attaquer frontalement au jeûne du mois de Ramadan d’abord en 1961 en arguant du fait que la priorité était le développement économique et non le jeûne, puis en 1964 en buvant publiquement un verre de jus d’orange en plein mois du ramadan.

La politique culturelle entamée par Bourguiba à partir de l’indépendance procède elle aussi d’une vision unique dans le monde arabo-musulman. Plusieurs militants de l’indépendance contestent déjà une politique culturelle qui peine à reconnaître le caractère arabe et islamique de la société tunisienne pendant que le français retrouve déjà une place prépondérante dans l’enseignement. C’est, par exemple, la pierre d’achoppement du courant Youssefistes (partisans de Salah Ben Youssef) plus attaché à l’affirmation de l’identité culturelle d’une Tunisie arabo-musulmane. Quant au corps religieux, il est placé autoritairement sous la tutelle de l’état à travers son ministère des affaires religieuses.

Dès cette époque, il y aura donc deux Tunisies : d’une part la Tunisie traditionnelle dont les cadres ont été formés à la Zitouna et qui sont désormais sans perspective de carrière, d’autre part la Tunisie francophile, éduquée à la Sorbonne et qui va fournir la nouvelle Nomenklatura émergente. Cette recomposition sociologique est le début d’une guerre larvée : la Zitouna contre la Sorbonne.

L’animation et l’éducation de la frange que nous appellerons « islamique et traditionnelle » de la société aura alors lieu loin des mosquées jalousement gérées par l’état (les habous qui ont été abolis sont gérés par l’état après leur nationalisation en 1964). C’est ainsi qu’essaiment en silence les tariqas et autres halaqa, groupes où l’on étudie en petit nombre le Coran et l’arabe classique avec cet idéal qui consiste à reproduire cette « élite des croyants » et « retarder la disparition de l’islam » en Tunisie tandis que même le jeûne du mois de Ramadhan est proscrit dans l’administration. C’est une véritable petite contre-société qui se met en place dans la plus grande discrétion et qui va se structurer tout doucement.

Plusieurs « associations pour la sauvegarde du Coran » voient le jour à la fin des années 60 avec, parfois, une étrange bienveillance de l’état. A cette époque, Rached Ghannouchi revient d’un long voyage au Moyen-Orient, en Europe de l’Est puis en France. A son retour en Tunisie, il rejoint ce réseau d’associations avec plusieurs de ses proches. Il y aura probablement fait la connaissance d’Abdelfatah Mourou, également actif dans ces associations. Cette rencontre ne relève pas du hasard si on la comprend dans ce contexte de contre-société dont les membres, marginalisés, sont angoissés par leur propre disparition culturellement et sociologiquement parlant.

Dans ce milieu, il n’y a pas d’islamistes à proprement parler à la fin des années 60. Il s’agit plutôt d’une microsociété composée de conservateurs et de traditionalistes qui s’organise très discrètement pour sauvegarder l’identité islamique en Tunisie contre le culte de la « modernité » imposé par le haut par le régime.

Ce schéma de la contre-société des zitouniens marginalisés par le régime de Bourguiba contre le la nouvelle nomenklatura des diplômés de la Sorbonne relève donc de dynamiques sociales très spécifiques et internes à la Tunisie. De ce point, on peut estimer que l’émergence du mouvement islamiste en Tunisie relève d’une dynamique interne, sociologique et historique, propre à ce pays et assez différent de dynamique voisines vues ailleurs dans le Maghreb (ce qui n’empêchera pas, plus tard, la construction d’un pays sur une organisation relevant plutôt d’une dynamique internationale).

On peut aussi en déduire que ce qui se joue aujourd’hui en Tunisie, derrière la politique, son organisation partisane et ses élections, c’est la volonté de reconquête sociologique d’un mouvement social et culturel qui sort de près d’un siècle de marginalisation. Au-delà des clivages partisans, il est difficile d’espérer un apaisement des polarisations tant qu’une certaine redistribution des responsabilités entre la Zitouna et la Sorbonne ne s’équilibre pas.