"Le citoyen demande et fait la manche alors que le jeu n'est qu'une question de siège (de pouvoir)" Tag du groupe Zwewla

“Le citoyen demande et fait la manche alors que le jeu n’est qu’une question de siège (de pouvoir)” Tag du groupe Zwewla

Entretien et propos recueillis par Lilia Weslaty et Alexandre Bisquerra.
CHAPITRE 3: « Guerre au sein du Système » La Police, Facebook et le Parti unique.

Cette série d’interviews s’étale sur huit chapitres et correspond à la retranscription d’un unique entretien mené en septembre 2012 avec Gilbert Naccache. Nous sommes allé à sa rencontre pour recueillir sa vision de la révolution de 2011 et de l’actualité tunisienne à la lumière des analyses déployées dans le cadre de son ouvrage “Vers la démocratie? De l’idéologie du développement à l’idéologie des droits de l’Homme”.

Nawaat : Vous disiez qu’aucune classe, catégorie sociale, parti politique ou autre n’a été capable d’offrir des perspectives à cette révolution ? Quel a été le rôle de la classe politique depuis la Révolution ?
G. Naccache : On s’est trouvé d’un côté en présence d’une révolution, et de l’autre en face d’une classe politique qui ne savait pas quoi faire pour contrôler la révolution. Qu’elle était la seule solution dans ces conditions pour nos gouvernants et politiques ? C’était de sauter du train et de le laisser dérailler ! Ils ont donc laissé la révolution s’écraser contre un mur et ils ont pris les directions politiques : ils se les sont partagés, ils se sont organisés comme si de rien n’était et la révolution a continué.

Comme la révolution continuait tout de même à peser, on s’est efforcé de la stopper à plusieurs endroits. A plusieurs reprises on a continué à tirer sur la révolution et puis finalement on s’est attaqué à la délégitimer. C’est-à-dire, donner enfin une autre légitimité au pouvoir qui ne vienne pas de la révolution.

Nawaat : Les élections ?
G. Naccache : L’Assemblée Constituante en effet ! Mais notez que du coup, on a bien pris soin d’éliminer complètement toute possibilité de participation de la révolution aux résultats des urnes.

Nawaat : Vous parlez des candidats indépendants ?
G. Naccache : Oui bien sûr. Si vous faites des élections sur la base d’un Gouvernorat qui regroupe 300 000 personnes, il faut que les gens qui font campagne soit capables de couvrir cette grande superficie. Dans ces cas, on ne regarde plus qui est candidat quels partis se présentent. Par conséquent on a pu faire élire à Bizerte des destouriens qui avaient sévi à Gabès.

En revanche, dans le cadre d’un scrutin uninominal avec un seul candidat pour 60 000 personnes, les électeurs auraient regardé plus attentivement les profils des candidats. On aurait alors eu une assemblée nationale complètement différente ! Toutes les tergiversations des dernières élections sur la participation des anciens destouriens auraient été réglées d’elles-mêmes car on n’aurait pu gagner dans une circonscription que là où l’on aurait été connu : les destouriens auraient donc été naturellement éliminés par le vote des citoyens !

Avec le système de liste que nous avons connu, l’interdiction était nécessaire, autrement l’Assemblée aurait été en majorité destourienne : ce sont ceux qui ont le plus de moyens ! Le constat, c’est que la rupture entre la société politique et la population, laquelle voulait de vrais changements a été totale. Et cette rupture s’est aggravée au fil des différents gouvernements.

Nawaat : Et cette rupture entre la société politique tunisienne et le peuple continue encore à s’aggraver ?
G. Naccache : Oui ! C’est pourquoi il est inutile à mes yeux de tirer sur Ennahda. Ce mouvement actuellement au pouvoir suffit largement à son propre suicide. Tous les actes que prennent les responsables du gouvernement actuel les éloignent encore plus du peuple. Un exemple : le problème des blessés de la révolution. Ces blessés auraient dû être pris en charge par l’Etat et il y a eu au sein de la « Troïka » (actuelle coalition au pouvoir) un projet de loi à l’initiative du Ministre Ettakatol des affaires sociales. Le-dit projet a bien sûr été rejeté: reconnaître le droit des blessés à être soigné par l’État, c’est reconnaître la légitimité de la révolution.

Or nos élus passent leur temps à répéter qu’ils sont désormais les seuls légitimes car ils ont été élus, car ils sont le résultat des premières élections libres de l’histoire de la Tunisie. La Tunisie vit malheureusement sous la malédiction de Caton, lequel s’exclamait « Cartago Delenda Est ». Depuis lors, tous les peuples qui ont à la suite des romains, envahi la Tunisie, ont estimé que rien ne subsistait des temps qui les avaient précédés et qu’eux seuls avaient apportés la lumière en ce pays. Ce syndrome s’est perpétué après l’Indépendance : d’abord avec Bourguiba lequel a dit « Il y avait une poussière d’individus et j’en ai fait une Nation », puis avec Ben Ali qui répétait de son côté constamment qu’avant lui la situation était devenue catastrophique. Désormais Ennahda estime nous avoir apporté la légitimité, celle du premier gouvernement issu d’élections libres, etc. Mais ils n’ont rien apportés du tout : c’est le peuple qui a apporté tout cela, et un peuple qu’on a soigneusement détourné de la voie révolutionnaire. Pour autant, ce que je trouve intéressant c’est justement qu’on se soit trouvé dans une situation où personne n’a su représenter la révolution. Cette révolution-là, n’est pas la révolution d’une classe ou d’une catégorie : elle ne peut pas être celle d’une idéologie !

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Lire aussi

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 1 : Tunisie, aux origines du coup d’Etat du 7 novembre 1987

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 2: Comment s’est délité le système RCD ?

“Vers la Démocratie?” Entretien avec Gilbert N, chapitre 3 « Guerre au sein du Système »