Jalloul-Ayed-Tunisie-la-route-des-jasmins

Par Sofiane Sahraoui, Cadre à l’Etranger,

Au moment où Jalloul Ayed est sérieusement considéré pour le poste de premier ministre pour la transition finale vers les deuxième élections libres en Tunisie, j’ai cru opportun de lire son livre « Tunisie : la route des jasmins » qui est plus que ses mémoires sur son passage au gouvernement de transition de Beji Caïd Essebsi (BCE), mais un manifeste politique que Ayed semble utiliser pour se positionner sur l’échiquier politique national en tant que réformateur et homme porteur d’un projet national à même de mener la Tunisie vers un avenir prospère. Je n’ai pas été déçu et à la fin de ma lecture je suis plus impressionné par ce personnage. Le livre est d’une haute qualité et dénote la grande culture de ce personnage et son parcours impressionnant aussi bien dans les affaires que dans la musique entre autres. Dans ce qui suit, je revois le livre à travers certains thèmes importants qui nous aideraient à dévoiler le personnage ; ses idées et croyances, sa vision des faits saillants sur la scène nationale ; ses non-dits ; ses rapports avec les autres acteurs du pays, et les perspectives de son passage au premier ministère si cela venait à se réaliser.

Son parcours

Je ne vais pas revenir sur son parcours professionnel réussi. C’est un grand calibre de la finance internationale dont témoignent surtout ses passages à la CITIBANK et la BMCE marocaine ou il a occupé les premiers postes de responsabilité. Outre ce que cela pourrait rapporter au pays en termes de facteur de confiance auprès de la communauté financière internationale, il serait un acteur clé pour le rapprochement maghrébin. Ayed est très convaincant dans ses stratégies de micro-finance et ‘capital-investment’ qui font partie de son programme de restructuration du système financier du pays. Une restructuration qu’il a par ailleurs commencée lors de son dernier passage au gouvernement de transition de BCE.

Jalloul Ayed a été ‘parachuté’ dans le gouvernement de transition de BCE comme l’ont été plusieurs autres figures ‘technocrates’ telles que Yassine Ibrahim, Illyés Jouini, Said Aidi, Mehdi Houas et autres. Mais contrairement à ces derniers, il n’est pas ATUGIEN et semblerait être plus capable de prendre ses distances vis-à-vis de la France pour condamner ses élites pour leurs complicités envers le régime déchu et contre la révolution (chap. 6). Il se positionne néanmoins dans le même carcan idéologique, celui du libéralisme économique assorti d’une laïcité politique. Pour ce dernier point, il ne le dit pas clairement mais cela ressort de son traitement, marginal entre autres, de la question religieuse. Il se dit ‘profondément croyant’ et ce n’est pas pour en douter mais tend à réduire la religion à «une possibilité individuelle de rentrer en communication avec Dieu.» Ailleurs, sa référence à la religion dans la sphère politique est plutôt négative. J’y reviendrai plus bas pour analyser sa vision politique.

Ayed appartient à cette génération de la petite bourgeoisie tunisienne qui a été éduquée dans l’école de la république qui, au lendemain de l’indépendance, était plus française que nationale. On pourrait apparenter son profil et son chemin à celui de beaucoup qui se sont vite convertis aux bienfaits de l’école moderne et progressiste qu’a été l’école tunisienne de l’après indépendance. Le français et l’arabe « font toutes deux partie de mon identité, et préférer l’une à l’autre ne serait pas envisageable » dit-il. Pourtant, et comme il le dit si bien lui-même, « une langue charrie avec elle une culture qui lui est propre. » Cette ‘ambivalence culturelle’ dans laquelle il a baigné ne semble pas lui créer problème outre mesure mais au lecteur critique, Ayed sans être nécessairement un renégat au sens culturel, semble avoir été beaucoup plus imprégné de la culture politique française véhicule de modernisme et de progrès que de celle tunisienne (qui serait stagnante en comparaison). Cela se voit dans ses référents littéraires et culturels qui sont presque tous occidentaux et s’ils ne le sont pas ont une obédience similaire à la sienne (ex. Iyadh Ben Achour).

Cette ambivalence culturelle prend tout son sens quand il dit qu’il ne porte aucun jugement moral sur la colonisation ; une position ‘peu nationaliste’ en apparence mais qu’il faudrait comprendre dans le sens du pragmatisme politique de Ayed, qui dit ne pas croire aux idéologies. Mais c’est là ou son discours est le moins convaincant.

Son obédience culturelle

Inutile de revenir sur tous les écrits qui disent que le vide idéologique n’existe pas, mais force est de constater que Ayed arbore de très fortes positions idéologiques et qui par conséquent lui font prendre des positions aussi fortes contre des tendances idéologiques adverses, notamment l’Islamisme. Il clame dès le début que « l’idéologie politique d’un parti ne peut que nous détourner de la connaissance pratique issue de l’expérience des techniciens…les idéologies ont le regard tourné vers le passé, le fantasmant et ne voyant pas toutes les avancées accomplies », et pointe aux islamistes comme ‘entrepreneurs de nostalgie’ sans jamais les nommer explicitement. Il va plus loin en décrétant ‘intellectuellement malhonnêtes’ tous ceux qui utilisent les arguments téléologiques pour donner un sens à l’histoire. Il se montre là d’une ‘rigidité idéologique’ déconcertante en fermant la porte à toute tentative de puiser dans les valeurs et les expériences authentiques du passé pour essayer de retracer le cours naturel du développement de la société tunisienne. Ou est-on suppose réserver cette réflexion en dehors du champ politique ?

Pourtant s’il y’a quelqu’un qui revient à l’histoire et bien lointaine même, c’est bien Ayed qui nous ressort son héro Hannibal Barca pour le positionner comme figure légendaire de la Tunisie moderne. « Bien plus qu’un personnage historique, Hannibal est aujourd’hui un symbole, une chimère politique qu’il nous faut entretenir. » Il le place même au cœur de l’identité nationale (p.29). Son discours de Carthage, berceau de la démocratie et la source de notre identité, nous rappelle un discours similaire sur l’identité pharaonique de l’Egypte par exemple. C’est une parabole utilisée par ceux qui veulent occulter l’autre source prépondérante de l’identité tunisienne, à savoir l’identité arabo-musulmane. Ce discours est très répandu auprès des élites francophiles et généralement occidentalisées qui veulent se dissocier de cet héritage qui a été complètement défiguré par la littérature orientaliste mais aussi par la réalité du sous-développement du monde arabo-musulman. Pour Ayed, la Tunisie n’est pas exclusivement arabo-musulmane mais « d’abord phénicienne, puis romaine, chrétienne, islamisée, occupée par les ottomans, les français » (p.30). Les mots trahissent la pensée comme on le dit : la Tunisie est chrétienne mais islamisée ensuite (et non musulmane). De même les ‘occupations’ ottomanes et françaises sont mises sur un même pied d’égalité. Le corollaire de ce raisonnement est que la colonisation française serait supérieure à celle ottomane puisqu’elle nous aurait fait entrer dans la modernité. Il ne le dit pas mais on pourrait presque le conclure.

Sans nier le fait historique que Hannibal ait été un symbole de notre histoire lointaine et probablement un composant de notre identité actuelle, mon argument contre ceux qui ont en font un personnage central de notre identité est qu’il est difficile de déceler une continuation dans le temps de cette identité carthaginoise en dehors du conduit arabo-musulman, à part quelques ruines, écrits, et autres artifices historiques. C’est pour dire que la soit disant identité carthaginoise a été ressuscitée pendant la période de colonisation pour combattre une autre identité autrement plus authentique et présente dans l’ethos et les rituels de la société, l’identité arabo-musulmane en l’occurrence.

Autre que le symbolisme de l’histoire, Ayed n’explique pas comment Hannibal Barca pourrait guider la Tunisie dans son entreprise future. C’est probablement la que réside son importance pour Ayed ; c’est un symbole qui ne dérange pas, qui n’impose pas de ‘contraintes culturelles’ et qui plus est, se situe dans une trajectoire préislamique et donc assimilée a occidentale. On peut donc recommencer à zéro et développer une nouvelle culture ; chose qu’il réclame passionnément dans la troisième partie du livre où il traite de l’éveil culturel. Mais Hannibal résistera-t-il au test de l’identité ? Ceux qui s’en réclament pourraient-ils avoir les faveurs des électeurs par exemple ? Déjà Bourguiba dont le symbolisme est beaucoup plus fort a du mal à se maintenir. Ayed lui rend un grand hommage et n’hésite pas à dire qu’il lui doit sa carrière.

Bourguiba, le père de la nation

A 16 ans, Ayed a adhéré au PSD, qu’il nomme opportunément le néo-destour probablement pour se dissocier de l’histoire pas trop glorieuse du parti de Bourguiba après son intronisation en tant que PSD en 1964. C’est comme tout ce beau monde aujourd’hui qui se réinvente Destourien pour ne pas être targué de RCDiste. Mais il l’a fait dans un cadre rituel familial guidé par une loyauté envers le ‘combattant suprême.’ Il ne nous dira pas quand il a cessé d’y être membre, lui qui se proclame non politicien et n’adhérant à aucun parti.

Pas besoin de revenir sur les bienfaits du Bourguibisme tels qu’énumérés par l’auteur ; mais simplement pour mentionner que son attachement à Bourguiba le fait revenir précipitamment à Tunis lors de la mort de ce dernier pour assister aux obsèques de son héro. Par contre il ne reviendra pas de la sorte au lendemain de l’aboutissement de la révolution du 17 Décembre. Pourtant et sur fond d’analyse des révolutions, Ayed nous livre le verdict que le changement du 14 Janvier est bien une révolution ; une révolution des démunis, des femmes, et des jeunes. De la sorte, il en impute une part du mérite à Bourguiba qui a mis les bases pour l’émancipation de la femme et l’éducation des jeunes. Ayed n’entretient jamais la possibilité que la révolution ait été contre Bourguiba lui-même et le reliquat de son système. Le peuple, toutes classes confondues (mouvement interclassiste), se serait soulevé contre l’Etat mafieux de Ben Ali pour demander ‘la normalisation du capital’ (p.64). Les appels à la dignité des manifestants seraient limités au travail pour ceux qui n’en avaient pas et à l’exercer librement s’ils en avaient un (p.64). Pourtant, les résultats des élections du 23 Octobre 2011 semblent infirmer cette hypothèse puisque les parties gagnantes ne sont pas connues ou pressenties pour leurs compétences économiques ou de création de l’emploi. Tout au contraire, Ennahda, le CPR, et la ‘Petition Populaire’ qui ont remporté à trois plus des deux tiers des voix s’inscrivent en plein dans l’espace politique identitaire…it’s the identity, stupid serait donc beaucoup plus pertinent que it’s the economy stupid comme le proclame l’auteur.

Ayed impute tous les maux à la période de Ben Ali allant jusqu’à dire que Ben Ali avait hérité d’un Etat fort. Il fait aussi l’éloge de la période Nouira oubliant le fait qu’elle a mené à la plus grande crise postindépendance de la Tunisie (26 Janvier 1978). Bourguiba a hérité d’un pays plein d’espoir au lendemain de l’indépendance, une élite capable et engagée, plein de ressources qui ont été confortées par la manne pétrolière à partir de 1973, et d’une infrastructure de base solide laissée par la colonisation. Par contre Ben Ali a hérité d’un Etat presque en faillite économique, une élite politique corrompue, une population désabusée par 30 ans de dictature, des ressources beaucoup moindres, et des choix économiques catastrophiques tels que le tourisme et les méga-complexes industriels qui ont détruit l’environnement. Avec un taux de croissance économique au tour des 5% pendant une bonne partie de son règne, Ben Ali aurait donc beaucoup mieux fait que Bourguiba sur le plan économique et n’aurait fait que continuer l’œuvre de son maitre sur les autres plans. Il faudrait donc considérer la possibilité que les gens se seraient soulevés contre le Bourguibisme, version Ben Ali, sous ses aspects fondamentaux et non seulement pour la normalisation du capital. La question «’comment en est-on arrivé là ? (sous-entendu à vivre vingt-trois ans sous une dictature) que Ayed pose (p.107) est tout autant valable pour les 50 derniers années ; c’est à dire du moment que le pays ait pris le mauvais chemin de la dictature. Sa réponse d’ailleurs, à laquelle je souscris, selon laquelle il ne faudrait pas chercher la raison dans une ‘exception arabo-islamique’ mais dans un ‘autoritarisme tunisien’ mais qui n’aurait pas commencé avec Ben Ali comme l’auteur le laisse entendre mais plutôt il était déjà très développé à l’avènement de celui-ci.

Finalement, le discours de Ayed sur Bourguiba est typique de cette bourgeoisie laïque qui rejoint son héros dans son ‘projet culturel.’ Il le dit en des termes on ne peut plus clairs : « Bourguiba a toujours instauré des politiques modernistes et des reformes visant à la sécularisation de la société, c’est-à-dire à la disparition progressive du sentiment religieux. » (p.103)

Message aux acteurs de la scène nationale

Dans une section adressée aux acteurs de la stabilité comme il les appelle, Ayed rend hommage à l’administration publique ‘héroïque’, l’UGTT ‘démocrate’, et l’armée ‘garante de la paix publique.’ Plus qu’ailleurs dans le livre, Ayed semble courtiser diverses parties pour s’assurer de leur soutien le moment venu. Pourtant, sa vision et son programme économique et de restructuration le mettrait surement sur le pied de guerre avec le syndicat et même l’administration.

Dans une analyse comparative entre l’armée et la police, Ayed essaie de nous expliquer pourquoi l’armée a été républicaine jusqu’au bout tandis que la police s’est accrochée à son maitre (Ben Ali) jusqu’à la fin. Pourtant les faits établis à ce jour et relatifs aux évènements critiques de la révolution nous révèlent que c’est la police qui a en fait précipité le changement en se rebellant contre son maitre (voir « 4 janvier, l’enquête » d’A. Belkhoja et T. Cheikhrouhou, Apollonia, 2013).

Samir Tarhouni, le chef de la Brigade Antiterroriste et Sami Sik Salem, numéro trois de la garde présidentielle ont forcé le destin de la révolution en prenant des initiatives que seuls des patriotes imbibés d’un grand sens de la république auraient prises. L’armée a été un observateur neutre et n’aurait jamais reçu l’ordre de tirer sur la foule comme l’avance Ayed (p.71). Tout au contraire, elle aurait été sur le chemin de mater la rébellion de la police (voir « La révolution confisquée » de P. Puchot, Sindbad, 2012).

Le message le plus important que Ayed n’a pas adressé est celui pour la Troïka et à sa tête Ennahda. Ils ne sont presque jamais mentionnés dans son livre comme si il s’agissait de tabou. Pourtant son livre a été publié plus d’une année après la prise de pouvoir par la Troïka. Dans une des rares références à cette dernière période de transition sous le leadership d’Ennahda, il se demande si «la volonté politique à l’œuvre durant la période de transition, mue exclusivement par l’engagement patriotique, aurait-elle disparu aujourd’hui ? J’ai l’espoir que non, même si j’ai bien peur que cette angoisse soit fondée.»(p.130). Sa position est sans équivoque, il impute un grand sens de patriotisme au gouvernement de transition de BCE et se dit angoissé par la fibre morale de la présente équipe. Comme pour lui-même, il impute une position de neutralité idéologique à une bonne partie de l’équipe de BCE (p. 144), du moment qu’il ne considère pas la laïcité dans un pays musulman comme idéologie. A aucun moment, Ayed n’exprime une position quelquonque sur la contre-révolution et le risque de confiscation de la révolution. Combinée à son refus de l’islamisme politique, la position de Ayed est en plein dans la mouvance libérale postcoloniale (pour la distinguer d’un libéralisme plus authentique et découlant d’une trajectoire de développement politique de la société tunisienne) qui de loin préfèrerait le retour d’anciennes figures du régime sortant à l’avènement d’islamistes au pouvoir. Pourtant, il se dit ‘démocrate dans l’âme’ (p. 22) mais cette démocratie risque d’être rhétorique dans le sens où elle n’inclurait pas les supposés ennemis de la démocratie. Ce discours essentiellement anti-démocratique est très répandu au sein de la classe libérale auto-proclamée démocrate en Tunisie.

Son réformisme

Ayed est au sommet de son art quand il dévoile son programme de réformes économiques et sociales dans la troisième partie du livre. Il montre une capacité à comprendre les leviers critiques pour le développement du pays. A lui seul, il semble avoir un programme économique et social complet, contrairement à beaucoup de partis politiques qui ne comprennent pas ce qu’est un programme au-delà des slogans. Il propose la refonte du rôle de l’Etat en Etat-partenaire au lieu d’Etat-providence. Il relate le cas du Singapour pour essayer d’en tirer les leçons utiles pour la Tunisie. Il propose un programme de privatisation des entreprises publiques qui laisserait à l’Etat le soin de gérer les secteurs stratégiques ou ceux qui demandent une capacité de gestion et de financement au-delà de la capacité du secteur privé. La gouvernance publique occupe une place centrale dans son analyse avec les formules classiques du New Public Management  qui privilégie une dévolution des ressources financières et décisionnelles aux gouvernements locaux (collectivités locales), la gestion par les résultats, la reddition des comptes, la professionnalisation du service public, et l’implication du citoyen entre autres. Les partenariats publics-privés y figurent d’une façon proéminente. Tout cela passe par une réforme de l’administration dont la rémunération du personnel forme une pierre angulaire. A son sens, il faudrait diminuer les différences de paie entre le privé et le public pour attirer les compétences vers ce dernier. Il s’inspire du modèle marocain pour ce cas de figure.

La réforme du système financier, son terrain de prédilection, y trouve une place de choix avec le fonds souverain (fonds de dépôts et consignations) et le fonds générationnel (Ajyal) tous deux à même de réduire l’engagement public avec la dette au profit d’une fonction d’investissement avec une participation privée. Déjà, il a commencé à mettre en place son plan de réforme financier avec l’instauration de la CDC lors de son passage au gouvernement. La restructuration de la micro-finance figure au premier plan dans son plan de réforme étant donné la grande capacité de ce secteur à créer des emplois.

Sur le plan de l’éducation et de la culture, Ayed propose une ‘vrai révolution’ avec une pédagogie socio-culturelle non-fondée sur la «nostalgie ou l’attachement à une époque révolue.» Pour lui, la jeunesse doit « comprendre les rôles qui lui reviennent, assimiler les progrès scientifiques, technologiques et culturels, afin de s’intégrer à la modernité. » (p. 203). Avec son approche table-rase, Ayed propose d’inculquer une nouvelle culture à la jeunesse ; une culture coupée de son passe nostalgique (religieux). « Initier un programme de changement culturel est une tache de longue haleine et qu’il faut entamer sans tarder » (p.226). Sur le plan du travail et de la formation, Ayed propose de déplacer la sphère de la négociation collective (employeurs-employés) au sein de l’entreprise ; l’unité de base pour le développement économique. Ceci risque d’être problématique avec les syndicats qui y verraient une grande perte de pouvoir au profit des unités de dialogue restreintes au sein des entreprises (ex. comités d’entreprises). Mais comme pour beaucoup d’autres suggestions, Ayed semble ignorer la nature anti-démocratique des structures entrepreneuriales en Tunisie et déplacer le dialogue social en son sein affaiblirait les structures de représentations syndicales sans créer une alternative crédible pour la représentativité ouvrière. Autrement plus problématique est la proposition d’adopter des contrats flexibles (temporaires) pour le travail, ce qui augmenterait de fait la précarité du travail. Ceci permettrait « aux investisseurs nationaux et étrangers de recruter sans crainte la main-d’œuvre tunisienne, » (p.210). Encore une fois, cette proposition ignore la réalité des bas salaires en Tunisie qui rend même le licenciement abusif sans grandes conséquences pour l’entreprise. Une législation de travail plus accommodante pour le capital devrait nécessairement passer par une révision des salaires à la hausse. Les syndicats pourraient alors avaler la pilule de formes de travail plus flexibles.

Le non-dit dans ses réformes a trait principalement au contenu de l’éducation elle-même dans sa stratégie globale d’éveil culturel. On y décèle les principes mais pas les conséquences. En politicien averti, Ayed évite d’être plus explicite sur sa politique de l’éducation mais on peut facilement déduire que les principes de son nouveau système d’éducation tourneraient autour des nouvelles pédagogies basées sur une approche par les compétences nécessaires au marché du travail, l’apprentissage participatif, la culture du travail et du professionnalisme, la marginalisation de l’éducation religieuse, et un rôle accru pour les langues vivantes et surtout la langue française. Hannibal Barca y figurera certainement aux cotes de Bourguiba comme pères de la nation (Ils ont les mêmes initiaux HB). Cette réforme n’est pas très différente, du moins sur papier, de celle prônée par le défunt Mohamed Charfi mais qui de l’avis de beaucoup a connu un échec surtout du point de vue de la qualité, du chômage, et des déchets avec un taux d’abandon très important. La différence est que cette fois-ci la réforme serait entreprise dans un cadre plus démocratique et donc soumise à validation par différentes parties. Le problème est que chaque fois que de telles approches ‘modernistes’ échouent, on nous revient de plus belle pour nous proposer la même chose ou presque sans nous dire pourquoi on a échoué la première fois.

Appel à l’unité nationale

Ayed décrie l’état de bipolarisation sociale qui caractérise le pays depuis la révolution et en impute la responsabilité principale aux ‘marchands de nostalgie.’ Il lance quand même un appel pour l’unité nationale autour d’un programme commun qui puisse établir un plan d’action national. Au vu de ce qu’il propose, il serait difficile d’imaginer une plateforme commune avec ceux qui ne partagent pas ses paradigmes politique, économique et social. Il n’y a rien dans le livre qui indiquerait si Ayed serait capable de converser avec ceux qui ne partagent pas ses idées. Bien qu’il prône une approche consensuelle, le consensus n’est pas possible au-delà d’un certain niveau de divergences. Le processus politique qui l’amènerait éventuellement au premier ministère en est la parfaite illustration.

Conclusion

Jalloul Ayed est une personnalité hors-pair, qui aurait son mot à dire dans les années à venir sur la scène nationale. S’il n’y joue aucun rôle, ce serait une grande perte pour le pays. Bien qu’il se situe à l’extrémité libérale de la classe politique, c’est un vrai libéral (selon une trajectoire occidentale) et ne limite pas son discours aux aspects superficiels de la modernité. Il est moderniste convaincu et sait s’y prendre pour la mettre en œuvre. Il est aussi doté de compétences et d’expériences hautement utiles pour le pays. Il a fait ses preuves ailleurs et même en Tunisie si l’on admet qu’il a réussi son passage au Ministère des Finances sous le gouvernement BCE. Bien qu’il n’y ait pas de problème en principe à ce qu’il ait ses référents autres que dans l’identité arabo-islamique (liberté de conscience), et qu’il puisse participer à édifier la nouvelle sphère publique en Tunisie, son pouvoir sur le façonnement de cette scène publique devrait être proportionnel à la concordance de ses vues avec la base populaire du pays ; c’est un principe démocratique de base et en tant que ‘démocrate dans l’âme’ Ayed ne devrait pas rechigner à l’accepter. De ce point de vue, Ayed serait autrement plus utile dans les ministères techniciens ou il serait moins en contact avec les leviers éducatifs, sociaux et culturels du pays. Ce n’est pas ce qu’il aurait nécessairement en tête mais sa présence sur la scène nationale et gouvernementale lui permettrait d’influencer les débats en attendant des ‘lendemains meilleurs.’ Quant au choix d’en faire un premier ministre de transition, il faudrait s’attendre à ce qu’il ne se limite pas à gérer les affaires courantes du pays mais à essayer de commencer à mettre en place ses grandes réformes. C’est un fonceur et les acteurs sont avertis!