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Photo A. MILI, modifiée par Nawaat.

Trois ans après, le Journal télévisé (JT) de la première chaîne nationale, alias TV7, s’expose toujours au redoutable diagnostic d’une télévision d’Etat durablement minée par les pratiques autoritaires. Entre l’insatisfaction des téléspectateurs et l’ingérence des politiques, la chaîne publique peine, en réalité, à s’affranchir de son passé.

Au lendemain du 14 janvier 2011, la télévision nationale s’est hâtée de redorer son blason à grand renfort d’habillage, de changement de présentateurs, de recrutements et de formations, mais son identité tarde à se transformer. Une identité déroutée par la libéralisation chaotique du paysage audiovisuel, les pressions du public et l’urgence de la transition politique. En mai 2012, l’institution a également conçu, en collaboration avec la BBC (British Broadcasting Corporation), sa « Charte éditoriale », un document de vingt pages publié sur son site, où il est question notamment de « service de l’intérêt général », d’« indépendance », de « neutralité », d’« équité » et de « précision ». Appelée à être évolutive, cette charte n’a été, depuis, ni augmentée ni discutée, au sein des conférences de rédaction, puisque celles-ci, aux dires des journalistes, n’ont tout simplement pas lieu.

Conséquence logique, la répétition des omissions et des erreurs, parfois graves, comme la diffusion, en juillet 2013, d’images insoutenables de soldats tués au Mont Chaambi, épinglée par la HAICA pour « atteinte à la dignité humaine ». Handicapée par son retard technologique et numérique, la Watanya n’a pas non plus « intégré, dans le processus de changement, de mécanisme de contrôle interne qui assure la transparence et le dialogue avec le public, tel que la création d’une nouvelle fonction de médiateur entre le public et la rédaction ou un système de traitement des plaintes provenant du public », comme le relève une étude de l’Unesco sur le Développement des médias en Tunisie.

Des formations sans réformes

De plus, les rapports d’évaluation (1) sur les formations, menées par des professionnels français et britanniques au JT de la Watanya1, n’ont jamais été rendus publics. Une opacité d’autant plus étonnante que les bailleurs de fonds internationaux ont fait de la transparence leur maître-mot. Sans compter que le dernier recrutement des journalistes fut l’objet d’un conflit d’intérêts, car incluant les Tunisiens Ridha Najar et Moncef Ayari, alors que ceux-ci avaient été engagés, par la BBC, pour « renforcer les capacités rédactionnelles des journalistes ». Mais aussi d’une controverse mettant à l’index l’ancien membre du défunt Conseil Supérieur de la Communication, que fut notamment Ridha Najar, sous l’ancien régime.

Eve Sabbagh, directrice du bureau de la BBC Media Action en Tunisie, a nié les faits, objectant que « les recrutements ont eu lieu en novembre, alors que la dernière formation a démarré en décembre, et il a été clairement signifié aux formateurs tunisiens qu’ils ne pouvaient pas cumuler les deux missions ».

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Formation menée par la BBC Media Action (image: BBC Media Action).

Depuis 2011, des experts et des formateurs de tous bords se sont relayés au chevet de la télévision nationale, avec pour objectifs, « d’améliorer le rendement du service de l’information aux plans technique, administratif et journalistique » et de « coller au plus près aux préoccupations du public », comme l’affirment les communiqués de presse de Canal France International (CFI), de la BBC et de la Télévision nationale. Des interventions dont le résultat demeure incertain, en l’absence d’une véritable volonté de restructuration et d’un cadre juridique et éthique unifié garantissant l’indépendance de l’institution.

Si la réforme du JT reste à faire, pour devenir enfin un service public au service du citoyen, Eve Sabbagh affirme, pour l’heure, que :

La phase de planification était difficile à gérer dans la continuité avec les changements successifs de PDG, de directeurs, de chefs de service et de rédacteurs en chef. Eve Sabbagh, Directrice du bureau de la BBC Media Action en Tunisie

En outre, évaluant les progrès de l’équipe, depuis le démarrage de l’expertise de la BBC en 2011, elle estime que « le JT de la première chaîne n’est pas catastrophique comparé à d’autres pays arabes », considérant, dans le même temps, que « le taux d’audience du 20 heures rendrait jaloux les télévisions du monde entier ». Pourtant, il a été prouvé que la logique des taux d’audience ne coïncide pas souvent avec les véritables attentes des téléspectateurs. Ainsi, un sondage effectué par la BBC Media Action, en mai 2013, révèle que « les Tunisiens pensent que les médias savent mieux demander des comptes aux dirigeants politiques que le pouvoir judiciaire, mais qu’en général les Tunisiens font peu confiance aux médias ».

Pression hiérarchique et division des journalistes

Du côté des journalistes (2), peu croient à la réforme. Certains d’entre eux se plaignent de la division verticale du travail et se disent découragés par le retour du favoritisme, des pressions hiérarchiques, de la mainmise sur les contenus rédactionnels et de la censure. Le Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse a rapporté une série d’atteintes aux droits et libertés des journalistes, témoignant de la tension qui agite la rédaction du JT, dont récemment la suspension de Nawel Zorgani par la rédactrice en chef « pour cause de surpoids ». Une exclusion « discriminatoire » qui aurait été d’abord, selon les collègues de Zorgani, suggérée par Auberi Edler, ancienne rédactrice en chef de France2, déléguée par CFI pour la restructuration du service d’informations. La journaliste a été, par la suite, empêchée de prendre part à une session de formation de la BBC Media Action, au profit des présentateurs du JT.

Paradoxe, au même moment, le 20 heures transmettait la visite du Secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, à la rédaction, et sa rencontre avec un groupe de journalistes participants aux sessions de formation organisées par la BBC.

Autre souci évoqué, la difficulté de travailler en équipe, compliquée, selon un journaliste, par l’absence de « la conférence de rédaction, un exercice d’autorégulation et de communication, auquel il faut s’entraîner ». Une journaliste déplore, quant à elle, l’indigence des informations et la mauvaise hiérarchisation des événements, ce qui éloigne davantage le JT des préoccupations des Tunisiens.

Tout semble avoir été prévu à l’avance pour nous entraver, avec le déménagement des employés de la télévision dans ses nouveaux locaux, où nous avons vite découvert que la répartition de l’espace profitait, encore une fois, à l’administration qui a raflé les bureaux les plus spacieux et les mieux équipés, renchérit une autre.

Sur environ 1300 employés, 700 bureaux sont ainsi affectés à l’administration. Et il n’est pas étonnant qu’à certaines heures de la journée, le visiteur constate que « beaucoup de bureaux sont fermés ». Si certains journalistes pensent qu’il faut revoir l’organigramme et chambarder totalement le service d’informations en définissant les rôles et les étapes du travail, d’autres constatent que beaucoup « n’ont pas conscience du rôle qui leur incombe », et se consacrent plutôt à « mettre en avant leurs intérêts matériels ». Des primes supplémentaires de reportage et de montage, qui seraient « accordées par la rédactrice en chef à certains privilégiés, pour monnayer leur silence », sont évoquées comme l’un des motifs de division au sein de la rédaction. Or, le fond du problème, c’est que :

Les salaires des journalistes sont soumis à la promotion de la fonction publique et non pas à des rémunérations reposant sur leurs compétences et leur engagement, ce qui est absolument anti-productif, puisque cela génère un personnel sclérosé et dépourvu d’initiatives, dénonce l’une des petites mains du JT.

Un dernier fait révélateur, parmi les dix dernières recrues, une journaliste venue de Radio Oasis fm, qui s’avère être très proche du politicien Manar Skandrani (3). « Depuis que celle-ci a été affectée chez nous, Manar Skandrani ne cesse de faire des apparitions dans la salle de rédaction. On se demande ce qu’il vient y faire et qui lui a permis d’entrer ! », s’insurge une journaliste du JT.

 

Notes

1. Nous n’avons pas pu accéder aux rapports d’évaluation des formations.

2. Fait significatif, tous les journalistes interrogés ont tenu à s’exprimer sous le sceau de l’anonymat.

3. Démissionnaire du parti Ennahdha, Manar Skandrani fut chargé de mission auprès du cabinet de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdesslem.