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Devant le tribunal militaire de Bab Saadoun, quelques dizaines de personnes se sont rassemblées pour contester le procès de Yassine Ayari. Blogueur et activiste pendant et avant la révolution, Yassine Ayari a été condamné le 18 novembre à trois ans de prison par contumace, suite à des publications sur sa page Facebook que le tribunal a jugé diffamatoires pour l’institution militaire.

Arrêté le 24 décembre à l’aéroport de Tunis-Carthage, Yassine Ayari a été maintenu en détention à la prison de Mornaguia, après le report de son procès au 20 janvier prochain. Samir Ben Omor, un des avocats du blogueur, nous a assuré que c’est une affaire politique par excellence. «Le tribunal a envoyé la convocation d’interrogatoire à une mauvaise adresse. Pourtant, qui à part l’institution militaire pouvait connaître l’adresse exacte de Yassine Ayari, fils d’un officier de l’armée tunisienne, mort lors d’une embuscade terroriste. C’est clairement une manœuvre pour empêcher mon client de se justifier et de se défendre», explique l’avocat.

Après le renvoi du jugement, les avocats protestent et Yassine Ayari lève la main en signe de victoire pour encourager sa mère et sa femme en pleurs. Abderraouf Ayadi, un autre avocat de la défense, clame dans la cour du tribunal que «c’est le retour de la dictature!». Les avocats déçus ont annoncé à la presse que la juge a carrément reçu des directives qui ont influencé sa décision. «Refuser de libérer Yassine Ayari, alors qu’il n’a pas eu la moindre occasion de se défendre. Il n’y a aucune raison pour le garder en prison. Nous ne comprenons pas cet acharnement contre un jeune qui essayait de critiquer une institution de l’État. Je crains que ce procès soit le début d’un acharnement continu contre les libertés !», s’inquiète Charfeddine Kellil, avocat de Yassine Ayari.

Devant le tribunal quelques activistes ont répondu présents à l’appel du comité de soutien de Yassine Ayari. Emna Gualleli, présidente de Human Rights Watch, était parmi les rares défenseurs des droits de l’homme présents le jour du procès. Elle a expliqué ce manque de soutien sur sa page Facebook en écrivant: «Depuis quelques jours, l’affaire de Yassine Ayari suscite en moi beaucoup de questions et me fait réfléchir sur de nombreux points, comme la signification des droits humains chez une certaine intelligentsia tunisienne, ainsi que les limites de la liberté d’expression. D’abord, je voudrais dire que les droits de l’homme, ce n’est pas seulement pour les gentils, les beaux, les cools, les sympas, les gens qui nous ressemblent, ceux avec qui nous sommes d’accord, ceux qui font partie de la même tribu, caste, groupe, famille, patrie, etc., leur sens même est de dépasser ces appartenances et d’accepter de garantir à l’autre, même au pire ennemi, un minimum de droits qui découlent de son humanité », affirme-t-elle.

Plus de vingt avocats ont plaidé la libération de Yassine Ayari. Durant presque trois heures de plaidoyer, les avocats ont rappelé que l’article 115 de la liberté de la presse suffit à elle-même pour libérer leur client. La défense a aussi demandé un procès équitable dans un tribunal civil tout en rappelant les «dérapages» du tribunal militaire notamment dans les procès des martyrs et des blessés de la révolution. «Il est inadmissible qu’en Tunisie nous continuions avec les procès militaires des citoyens. Nous savons tous que le tribunal militaire n’est pas indépendant. La tutelle du tribunal militaire n’est autre que le ministre de la Défense qui sera dans cette affaire juge et partie». s’indigne Samir Ben Omor.

Pour rappel, Yassine Ayari avait publié, sur Facebook, quatre longs statuts en août 2014, critiquant le ministre de la Défense et soulevant des questions sur des dysfonctionnements au sein de l’armée. En réalité, Ayari s’est servi d’informations connues par l’opinion publique, entre autres celles relatives à l’absence d’un chef de la direction des renseignements militaires, durant des mois, et l’absence d’une coordination générale de lutte contre le terrorisme.

Le blogueur a été jugé le même jour que le syndicaliste de la police Sahbi Jouini (le premier à parler des informations reçues par le ministre de la Défense). Pourtant, c’est Ayari qui ira en prison, tandis que le deuxième est encore en liberté. C’est justement cette politique de deux poids deux mesures qui poussent des organisations internationales comme Human Rights Watch et Amnesty International à dénoncer le parti-pris politique et répressif.

Alors que certains condamnent le procès militaire d’un civil, d’autres pointent une attaque «nidaiste» contre la liberté d’expression et craignant le retour des anciennes pratiques réprimant toute critique adressée aux institutions publiques. Cela, faut-il le souligner, en violation de l’esprit des dispositions de la Constitution, déjà en vigueur depuis près d’une année et laquelle garantie le “procès équitable […] assurant toutes les garanties nécessaires à [la] défense durant les phases de la poursuite et du procès.“. Or, et tel que cela fut fort bien formulé au sein des “Principes de Johannesbourg” (U.N. Doc. E/CN.4/1996/39) : “dans aucun cas, un civil ne doit être jugé par une cour ou un tribunal militaire pour un crime lié à la sécurité.”. Car -et manifestement-, selon les standards d’aujourd’hui, pour être équitable, un tel procès d’un civil eût dû impérativement relever de la compétence d’un tribunal -tout aussi- civil !