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Confectionner avec les réfugiés du camp de Choucha des sacs recyclés, c’est l’ingénieuse idée lancée par le jeune couturier ivoirien, Karim Traoré. Portrait.

Il donne l’impression d’enchaîner les interviews. A l’aise, dans son expression, comme dans sa gestuelle, Karim Traoré nous conduit en cette fin d’après-midi du mois d’Avril dans son atelier. Au fond d’une impasse sombre, non loin de la place Barcelone, on découvre un petit appartement au rez-de-chaussée dont le « coin nuit » et l’atelier sont séparés par un rideau de dentelles. Trois machines à coudre, achetées d’occasions occupent quasiment tout l’espace. Tissus et bobines de fils jonchent le sol, aux côtés de sacs inachevés. « Désolé, ce n’est pas très grand, on espère bientôt trouver un atelier avec plus d’espace », lance le jeune couturier en débarrassant une chaise de chutes de cuir.

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Des sacs solidaires

C’est en pleine crise post-électorale qu’il quitte son pays natal, la Côte d’Ivoire. Nous sommes en 2011, et le pays qu’il rejoint, la Libye, connait lui aussi des bouleversements et oblige Karim Traoré à rejoindre le camp de réfugiés de Choucha (Ras Jedir, Tunisie), ouvert dans l’urgence par le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR), face à l’afflux de réfugiés de 22 nationalités différentes. C’est dans ce camp, en plein désert, que lui vient l’idée de créer des sacs avec des toiles de jute récupérés dans le camp.

Il n’y avait rien à faire, j’ai donc proposé des ateliers de coutures aux réfugiés, raconte Karim Traoré.

« 300 personnes y ont participé », poursuit-il. La couture, il en faisait déjà en Côte d’Ivoire. « C’est un métier qui me fascine depuis l’enfance ». L’aspect artisanal des bâches qui recouvrent les tentes offertes par le HCR le séduit, et aussitôt ils les utilisent pour confectionner des sacs lors des ateliers de couture. « Ça a permis de créer une activité sociale au sein du camp ». Et d’ajouter : « Ces ateliers m’ont aidé à tenir le coup malgré la précarité dans laquelle je me trouvais ».

Lorsque le camp de Choucha ferme, en juin 2013, il rejoint Tunis. « Mais avant, j’ai animé des ateliers de couture dans des centres pour handicapés, à Médenine, Tataouine et Remada », précise Karim Traoré. Il tisse alors des liens avec la société civile tunisienne. Son dévouement ne laisse personne indifférent. Mais une fois dans la capitale, il lui faut tout reconstruire. Réfléchir à un nouveau projet, à la fois créatif et viable. « Il m’a fallu 6 mois de réflexion ». Seul, il poursuit ce qu’il a commencé à Choucha : la conception de sacs recyclés, en toile de jute de café notamment. Il choisit d’appeler sa marque Refuge.

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Par ce nom, j’ai voulu rendre hommage aux milliers de réfugiés dans le monde. Mais je voulais aussi les appeler à leur responsabilité : être réfugié ne doit pas nous empêcher d’avoir des compétences et de les exploiter dans le cadre d’un projet. Je me dis, que peut-être, grâce à mon initiative d’autres comme moi voudront, à leur tour, se lancer, confie Karim Traoré.

« Vide juridique »

Il y a beaucoup de générosité dans les paroles de Karim Traoré. Et de la pudeur aussi. On ne sait d’ailleurs pas si c’est sa pudeur ou son optimisme qui l’empêche de s’étaler sur ses déboires administratifs. Depuis la fermeture du camp, de nombreux réfugiés sont restés sans statuts.

Il n’existe pas en Tunisie de cadre légal pour les demandeurs d’asile, explique Anaïs El Bassil, responsable de Terre d’Asile Tunisie.

« Certains migrants ont été reconnu par le HCR comme ‘réfugiés’, ils sont donc tolérés sur le territoire tunisien, mais ils n’ont aucun droit », regrette-t-elle. L’article 26 de la nouvelle Constitution reconnait pourtant le droit d’asile politique. Selon Anaïs El Bassil, « il s’agit d’un beau symbole, mais ne parler que d’asile politique est limitatif puisque dans la convention de Genève, signé par la Tunisie, d’autres motifs peuvent être évoqués ». Par ailleurs, un projet de loi sur l’asile en Tunisie est en cours d’élaboration en 2011, mais n’a toujours pas été soumis à l’Assemblée des Représentants du Peuple.

Quant à Karim Traoré, il est officiellement en situation irrégulière. Il fait pourtant partie de ceux qui ont répondu à l’appel du Ministère des Affaires Sociales demandant aux migrants qui n’ont pas été réinstallés « de se rendre aux postes de police et de la garde nationale pour régulariser la situation de leur séjour en Tunisie, de manière à pouvoir bénéficier des services publics »1. Depuis, rien.

Il n’y a aucune trace des démarches effectuées par Karim, et d’autres migrants, alors qu’ils ont donné leurs empreintes digitales, déplore la responsable de Terre d’Asile Tunisie.

« En toute logique ils sont en attente d’une décision administrative, mais officiellement rien ne le prouve », poursuit-elle. L’enjeu est pourtant de taille : la situation de ces migrants est très précaires et ne peuvent travailler légalement, avoir accès aux soins, aller à l’école pour les enfants, etc.

Il faut que le gouvernement trouve une solution et accélère les procédures car beaucoup de migrants sont dans des situations très précaires, s’alarme Anaïs El Bassil.

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Le jeune couturier, quant à lui, n’attend plus de miracles. La création de l’atelier « Refuge » en est déjà un. « Mon activité est viable, il y a une forte demande », se réjouit-il. Parfois, il se surprend à rêver d’un plus grand atelier, et d’une collection de prêt-à-porter. Mais pour le moment, son souci est de terminer la confection de 200 sacs pour le prochain Salon de la Création Artisanale.

Note

1. Communiqué publié le 18 juillet 2013 par la Présidence du Gouvernement.