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Béji Caïd Essebsi s’entretient avec le secrétaire général de l’OCDE Angel Gurria.

Entre les rapports du Fonds Monétaire International et de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), l’économie tunisienne semble être à nouveau sous les projecteurs des investisseurs étrangers. Le plus étonnant est que ces rapports sont nettement mieux détaillés que n’importe quelle étude locale. Analyse.

Le Fonds Monétaire International : l’art de pousser vers les réformes en temps de crise

Selon un commentaire de Masood Ahmed, directeur du département Moyen-Orient et Asie Orientale au FMI, la Tunisie pourrait rapidement renouer avec une croissance stable et prospère dans un avenir immédiat. S’appuyant sur un rapport de décembre 2014 du même organisme, M. Ahmed affirme :

Après avoir terminé la transition politique et résisté à la crise économique internationale, la Tunisie est bien placée pour maintenant achever la transformation économique qui est nécessaire pour s’assurer la croissance durable, généralisée et bénéfique à tous ses citoyens.

Cette publication intervient trois semaines seulement après sa visite en Tunisie au cours de laquelle il s’est entretenu avec le président Beji Caid Essebsi, le Chef du gouvernement Habib Essid, un parterre de parlementaires et enfin la centrale patronale l’UTICA.

Fait rare, il s’agit d’une des rares fois que le FMI affirme que les indicateurs économiques de la Tunisie sont positifs : un taux de croissance de 2,5% depuis 2012, une inflation maitrisée à 5% et des réserves de changes au dessus du seuil critique de trois mois. Autant de chiffres qui, selon le FMI, permettent d’espérer un regain de l’économie tunisienne.

Cependant, et c’est là tout l’objet de sa visite d’il y a quelques semaines, cette croissance durable espérée n’aura pas lieu sans des douloureuses réformes : s’affranchir d’un modèle économique centré sur l’Etat et s’ouvrir au secteur privé en l’encourageant à investir. Ces encouragements de promotion des investissements privés doivent se concrétiser par : une amélioration de la gouvernance, accroitre la transparence, rendre le climat des affaires favorables aux investissements, offrir un système bancaire sain et enfin mettre en place des dispositifs de protection sociale pour les populations les plus vulnérables. La même rengaine depuis plus d’un an. Seul le timing est différent : d’une crise politique à une crise sécuritaire, le FMI ne fait pression qu’après des événements de troubles secouant le pays.

Cela est d’ailleurs avouer à demi-mots par le responsable du FMI :

La tragédie de l’attentat du Musée du Bardo nous rappelle que même si l’on doit voir en elle un modèle à suivre, la Tunisie reste vulnérable aux événements aussi déchirants qu’imprévisibles qui secouent la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Si le directeur du département Moyen-Orient et Asie Orientale du FMI rappelle que : « le gouvernement tunisien a déjà pris des mesures importantes dans tous ces domaines et un certain nombre de lois visant à améliorer le climat des affaires sont actuellement examinées par le nouveau parlement », il semble oublier que ces mesures ne viennent pas dudit gouvernement, mais lui sont imposées par ce même FMI. Voici un extrait du rapport sur lequel s’appui M. Ahmed dans sa démonstration :

Les services du FMI regrettent les retards continus sur l’adoption de la législation indispensable à la promotion du développement du secteur privé et de l’égalité des chances pour tous les investisseurs….. à promouvoir la législation sur la concurrence, le code des investissements, les faillites et les partenariats public-privé. Les soutiens seront conditionnés à la réalisation de ces réformes.

Force est de constater que le FMI use et abuse des temps de crises afin d’affiner sa stratégie pour la Tunisie, et faire pression sur le gouvernement et l’Assemblée des Représentants du Peuple pour adopter ses conditions. Rappelé dans un article précédent paru sur Nawaat, la communication en temps de crise du FMI semble inlassablement se répétée, cette fois, après l’attentat du Bardo.

Cette communication est à n’en pas douter, une communication de crise. Les événements terroristes ayant eu lieu en Tunisie, et le relais médiatique qui en a découlé, montrent à juste titre, comment en créant un choc psychologique chez les citoyens, il est tout aussi facile d’implémenter des réformes douloureuses. Faut-il rappeler que ce procédé a déjà été utilisé à la suite des événements de Raoued et de Borj Louzir en février dernier : Des suites de ces événements et de leurs relais médiatiques, axés sur le sensationnel et le « terrifiant », a découlée une communication gouvernementale sur une hausse des prix via la réforme des subventions énergétiques, qui eut lieu quelques mois plus tard dans une indifférence quasi-générale.

Force est de constater que le même traitement médiatique qui s’opère, actuellement, à la suite de l’attentat au mont Chaambi, cache à n’en pas douter, les dernières et plus douloureuses réformes. Les stratégies du choc du FMI et de la Banque Mondiale ou comment faire gober des réformes douloureuses.

L’OCDE : Des analyses poussées et une communication optimiste au service des mêmes réformes

Ce que le public réclame, c’est l’image de la passion, non la passion elle-même. Rolland Barthes.

Cet adage semble bien avoir été retenu par l’OCDE. A contrario du FMI, l’OCDE opte pour un autre modèle de communication bien plus facile à digérer. Optimiste, usant de comparaisons avec des pays plus avancés, l’OCDE semble avoir trouvé le moyen de se faire écouter. Le hic est que ce rapport recèle exactement les mêmes réformes que ceux du FMI.

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Publié en mars 2015, ce rapport, intitulé « TUNISIE : Un programme de réformes à l’appui de la compétitivité et de la croissance inclusive », dresse un bilan complet et une étude comparative exceptionnelle sur le potentiel économique de la Tunisie. Composé de 9 chapitres, il dresse une longue liste de recommandations aux autorités tunisiennes. Ces recommandations concernent : la stabilité macroéconomique, la stabilité financière, la création d’emplois, la lutte contre les disparités régionales, l’amélioration des infrastructures, la réforme des institutions, la création d’une administration publique pour une société inclusive, l’amélioration de l’environnement des affaires, et enfin sur la progression sur les chaines de valeurs mondiales.

Aucune étude du même acabit, que ce soit de la Banque Mondiale ou du FMI, n’a été publiée durant la dernière année.

La comparaison initiée dans son rapport par l’OCDE entre la Tunisie et les pays européens du sud de la méditerranée ou encore les pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) a été le moyen de communication retenue par celle-ci. En rapprochant la Tunisie de la moyenne des pays de l’OCDE, ce rapport souhaite mettre au défi le gouvernement tunisien afin qu’il adopte les recommandations préconisés afin de « rattrape(r) le niveau enregistré dans les pays d’Europe du Sud » ou encore « rivaliser avec le rythme observé dans les pays d’Europe centrale ».

En marge du prochain G8, auquel est conviée la Tunisie, l’OCDE ne se cache pas pour forcer la main au gouvernement d’adopter les réformes nécessaires :

Le nouveau gouvernement de la Tunisie fait face à de nombreux défis, mais dans le même temps s’offre à lui une occasion exceptionnelle de mettre en œuvre des réformes ambitieuses, dont les bénéfices pourraient être immenses. Angel Gurria, Secrétaire Général de l’OCDE.

Ce rapport met en exergue une vision objective de l’économie tunisienne, réfutant l’alarmisme des Institutions de Bretton Woods : « Le modèle de développement de la Tunisie a produit d’assez bons résultats macroéconomiques par le passé, permettant au pays d’éviter des crises majeures dues à des déséquilibres budgétaires ou extérieurs, et de contenir l’inflation. Une croissance soutenue lui a aussi permis de réduire l’écart avec les pays plus avancés en termes de PIB par habitant et de diminuer le taux de pauvreté, notamment par rapport aux autres pays de la région méditerranéenne (graphique 1.1). Enfin, les bons résultats enregistrés par la Tunisie dans les domaines clés de la santé, de l’éducation et des infrastructures lui ont permis d’afficher une croissance relativement importante et inclusive (graphique 1.2) ».

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Cependant, ses fins restent identiques :

recapitalisation des banques en difficulté,

● élaboration d’un programme de privatisation des banques publiques à l’intention des investisseurs stratégiques,

● lever progressivement les restrictions encore en vigueur sur l’achat d’actifs financiers par des investisseurs étrangers,

● veiller à ce que le nouveau cadre de référence tunisien pour les Partenariats Public-Privé soit le plus cohérent possible,

supprimer progressivement les subventions énergétiques,

● mieux cibler les subventions alimentaires,

● mettre rapidement en œuvre le système d’identification unique,

● accélérer l’achèvement et l’adoption de l’avant-projet de Code de l’investissement.

Il y a là autant de points communs entre les rapports du FMI, de la Banque Mondiale et de l’OCDE. Cependant, il faut reconnaitre que si les institutions de Bretton Woods n’ont pas donné à nos gouvernants une étude approfondie de l’économie tunisienne comme celle de l’OCDE, cela est dû à un désir ardent de s’en accaparer.

L’OCDE semble être plus neutre dans son approche. Si certaines réformes qu’elle préconise semblent être avantageuses, d’autres le sont beaucoup moins. Mais, au moins, elle offre à nos dirigeants une base de travail inestimable à travers laquelle ils pourraient entreprendre des réformes en adéquation avec les attentes de la population.

FMI, Banque Mondiale, OCDE : Même combat, différentes approches ?

Il n’échappe à personne que l’économie tunisienne est aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises. Si les institutions de Bretton Woods à tendance américaine ont été les premiers à dégainer agressivement leur arsenal de réformes, il semble que l’OCDE s’inscrivent aujourd’hui dans une tendance bien plus lisse.

Etant de par sa nature un forum englobant 34 membres de différents continents mais à grande majorité européenne, l’OCDE est principalement un forum d’échange pouvant conduire des accords formels. Avec comme membre privilégié la Commission Européenne, on peut légitimement se demander si l’OCDE n’est pas entrain d’essayer de concrétiser les accords préexistants entre l’Union Européenne et les pays la composant d’une part et la Tunisie d’autre part, et ce afin de glaner un futur marché porteur. A contrario, l’on peut aussi bien se demander si l’OCDE n’est pas acquise au FMI et à la Banque Mondiale, lesquels auraient enfin admis et compris leurs communications désastreuse.

Il ne tient aujourd’hui qu’aux dirigeants tunisiens de s’appuyer sur cette étude sans commune mesure afin de mettre en place les réformes auxquelles aspirent les citoyens. Ce n’est qu’en étant souveraine dans ses orientations économiques que la jeune démocratie tunisienne s’affranchira des lourds boulets impérialistes qu’elle traine depuis quatre années. En reprenant ces rapports sans forcément en suivre les recommandations, les dirigeants tunisiens prouveraient une fois pour toute aux plus pessimistes que la démocratie tunisienne n’est pas seulement politique mais aussi économique et sociale. Cependant, dans une interview accordée le 10 avril à la radio Mosaïque Fm, Mohsen Marzouk, conseiller politique du président Beji Caid Essebsi semble avoir clarifié la politique économique du pays conformément aux souhaits de ces institutions internationales. A charge maintenant à l’Assemblée des Représentants du Peuple d’être le dernier garde fou de notre souveraineté économique.