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Non, ceci n’est pas un énième bouquet d’éloges des droits de la femme en Tunisie qui signe généralement avec un avertissement aux islamistes « Touche pas à mon CSP ! – code du statut personnel-. » Ceci est loin d’être une lettre de louange au “père du féminisme tunisien”, Bourguiba, ce visionnaire qui a décelé le potentiel tant caché de la femme comme être humain à part entière capable de lire, d’écrire, de contribuer au produit domestique brut –PIB- tout en s’étalant sur ses tâches domestiques nettes.

Ceci est en réalité une tentative bien modeste de prouver que la Tunisie se disant progressiste qu’elle soit Bourguibiste, Benaliste ou Bajboujiste n’abrite pas la vision du féminisme et encore moins la vision du féminisme intersectionnel.* Pour cela, nous allons parcourir l’image de la femme libre à travers l’œil des médias, des associations féministes Tunisiennes et des mentalités progressistes.

La femme libre des médias progressistes tunisiens

On ne peut parler de produits médiatiques Tunisiens sans parler des produits médiatiques saisonniers Ramadanesques qui se targuent de refléter la réalité tunisienne. Cette année, la télévision tunisienne a bel et bien représenté un spectre de femmes : politiciennes, journalistes, femmes d’affaires, mères au foyer, danseuses et même prostituées. On se dit qu’avec un champ aussi vaste, il est impossible de trouver un terrain commun à toutes ces représentations et que les médias pourraient bel et bien œuvrer à libérer la femme tunisienne. C’est en appliquant un test bien simple, dénommé Test de Bechdel qu’on réalise à quel point cette représentation est trompeuse. Le test de Bechdel évalue la présence active des personnages féminins dans une série ou un film en répondant à 3 questions primaires : 1) Si toutes les femmes représentées ont une identité nommée  2) Si ces femmes communiquent verbalement entre elles  3) Si ces femmes communiquent d’autres choses que d’un quelconque personnage masculin.

La quasi-totalité de nos productions ne répond pas au troisième critère de ce test utilisé pour juger le féminisme d’une œuvre et le rôle actif de la femme. Ceci nous pousse à conjecturer que la femme peinte par nos médias progressistes en mini-jupe, en cigarette ou en voile est en réalité l’image de la femme objet, la femme placée derrière l’homme et rarement active. Les habits changent peut-être, mais la position demeure inchangée. On peut aussi noter que cette représentation de la femme moderne tunisienne se base sur les normes de beauté occidentale dominantes : toutes les femmes sont de teints clairs, grandes, minces et particulièrement soignées. La répercussion d’une telle représentation médiatique est un pur calvaire pour la femme en général puisqu’elle la place devant des idéaux inachevables de beauté qui ne la libèrent pas, mais l’emprisonnent de façon différente. Interviewée par une chaîne télévisée tunisienne, Miss Tunisie s’est moquée de l’existence d’un concours de Miss rondes et de Miss Monde Musulman. Miss Tunisie est dans ce cas une pure représentation d’un emprisonnement médiatique qui se croit libérateur puisqu’il obéit à une image souhaitée en dénigrant celles qui ne rentrent pas dans ce pot.

La femme libérée par les associations féministes Tunisiennes

Il est clair que la plupart des associations des droits de la femme interviennent avec de nobles valeurs et un désir réel de renforcer les capacités des femmes dans tous les domaines. Je suis moi-même membre d’associations féministes Tunisiennes et reconnais l’ardeur d’une telle tâche. Il faut néanmoins constater que certaines associations dominées par des femmes éduquées de classe moyenne ou élevée ont une conception restreinte de la femme libérée. Beaucoup d’associations sont plus concernées par certains droits touchant les femmes de cette même classe que par les droits de femmes touchant les classes plus défavorisées.

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L’ONU femme recense la violence conjugale comme étant la première raison de décès des femmes Tunisiennes entre 16 et 34 ans. Cette information choquante ne fait certainement pas autant de bruit que la polémique autour du voile intégral dans les universités. Par ailleurs, certaines associations, s’arrogent comme sauveuses des femmes rurales en oubliant un point crucial : le féminisme peut aussi être rural et pratique. Le féminisme ne se limite pas à Simone de Beauvoir ou aux théories du genre. La femme libérée peut aussi être cette femme qui ne connaît pas grand-chose des vagues du féminisme, ou des mouvements de libération, mais qui nourrit toute une famille en collectant des bouteilles en plastique. Elle est totalement libre cette femme qui se lève aux aurores pour faire cuire la Tabouna [pain traditionnel] et s’occuper de ses enfants. L’idéal serait d’apprendre de ces femmes et vice versa au lieu de songer à les libérer.

La femme libérée des griffes patriarcales

Les griffes patriarcales, ce sont les gestes tous simples ou ce qu’on appelle la mentalité. Les griffes patriarcales, ce sont ces blagues sexistes reprises par hommes et femmes, ce sont ces critiques constantes de l’habit de la femme qu’elle soit voilée ou un peu trop dévoilée. Ce sont ces jugements constants de valeur et de comportement à l’égard des femmes. La femme en général et la femme tunisienne en particulier n’est jamais « assez ». On est toujours soit trop : trop émotives, trop bavardes, trop sensibles soit peu : peu logiques et peu courageuses. Il faut bien se rendre que tous ces jugements portés à notre égard ne sont que frein à notre libération. Ce frein est un frein aussi réel que le frein des conservateurs. Ce frein est alimenté par le pseudo modernisme et ne vise qu’à renforcer le patriarcat, car il est bien puéril de croire que la Tunisie moderne est un rempart contre l’oppression. Le seul vrai rempart ce sont les femmes tunisiennes, rurales ou citadines, riches ou pauvres, illettrées ou éduquées. C’est bien ça la définition du féminisme intersectionnel.

Note

Féminisme intersectionnel : L’intersectionnalité (de l’anglais intersectionality) est une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. Le terme a été forgé par l’universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw dans un article publié en 1991.