Mise à jour le 03.03.2017

Mardi 28 février, le juge Nicholas Loraine-Smith, a présenté à Londres ses conclusions sur le dossier des 30 britanniques morts dans l’attentat terroriste de Sousse. Le jour même à Tunis, six membres des forces sécuritaires présentes lors de l’attaque ont été inculpés de « non-assistance et secours à une personne en péril provoquant sa mort » selon Sofiène Selliti, porte-parole du Pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme. Pour Hédi Majdoub, ministre de l’Intérieur « le plus important ce ne sont pas les déclarations mais les preuves qui confirment les allégations », a-t-il affirmé mercredi 1er mars. Retour sur les conclusions de l’enquête Britannique et du Rapport d’enquête du pole anti-terroriste.

Le 26 juin 2015 à Sousse, les forces sécuritaires auraient raté une intervention rapide et efficace en raison d’une « simple lâcheté » et d’un « retard délibéré et non-justifiable », selon un rapport confidentiel du pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme en Tunisie. Transmis au juge Nicholas Loraine-Smith, chargé du dossier des 30 britanniques morts dans l’attaque, un résumé de ce rapport a été présenté lors d’une audition à la Cour royale de justice de Londres le 8 février 2017. Depuis le 16 janvier 2016, les médias anglophones assistent au déroulement des auditions, suivent de près les récits effrayants des survivants et couvrent les témoignages des employés des agences de voyage (du groupe TUI) impliqués dans l’affaire. En Tunisie, le silence devient pesant.

Tunisia Inquests, le site officiel de l’enquête, se propose de déterminer publiquement la vérité et les circonstances du décès des 30 victimes tuées dans l’attentat de l’Imperial Marhaba Hotel où le jeune assaillant Seif Eddine Rezgui a ouvert le feu sur les estivants. Le site rend public une foule d’informations récoltées durant les sept semaines de l’enquête : les transcriptions exhaustives des auditions à Londres, y compris la déclaration de Mehrez Saadi, à l’époque PDG de l’Hotel, mais aussi les correspondances entre les agents de voyage et leurs clients, des plans de l’hôtel démarquant la position des gardiens de sécurité et des caméras de surveillance, ainsi que le parcours de l’assaillant, les images des armes et des balles utilisées dans l’attentat.


Plan de l’Imperial Marhaba Hotel démarquant la position des gardiens de sécurité et caméras de surveillance. Evidence de Mehrez Saadi. Source: The Tunisia Inquests.

La Tunisie en orange, selon le Foreign office

« Thomson a dit que la Tunisie était ‘sûre à 100%’, note l’enquête sur l’attentat de Sousse ». The Guardian, 6 février 2017.

Le 6 février, les journaux anglais relayent le témoignage d’un survivant qui se rappelle, avant de confirmer sa réservation, avoir été rassuré par l’agence de voyage Thomson Holidays qui lui a dit que l’attaque terroriste du Musée de Bardo en mars 2015 avait été un cas isolé et que la Tunisie était « sûre à 100% ». Fait nié par l’agent en question. Alors que le site du Foreign office (le bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth, FCO) signalait « une menace élevée de terrorisme », chose qui l’aurait dissuadé de choisir la Tunisie pour ses vacances.

Depuis l’attentat, tout le territoire tunisien est déconseillé aux voyageurs britanniques par le FCO, « sauf les voyages essentiels ».

Depuis l’attentat de Sousse en juin 2015, nous travaillons de près avec les autorités tunisiennes afin d’enquêter sur l’attaque et la menace des groupes terroristes en Tunisie. Alors que nous avons eu une bonne coopération avec le gouvernement tunisien, les renseignements et l’analyse des menaces potentielles ont été développés, renforçant notre avis qu’une autre attaque terroriste est fortement probable. Globalement, nous ne croyons pas que les mesures de prévention en place sont adéquates pour protéger les touristes britanniques en Tunisie. écrit le FCO.

Source : Foreign Office

Lors de l’audition du 6 février, le conseil des enquêtes laisse entendre que le lien à cette information sur les sites des agences de voyages « ne pourrait pas être mieux caché » aux clients, n’étant accessible qu’aux dernières étapes de la réservation, juste avant de confirmer l’achat du voyage.

Sur la « simple lâcheté » et le « retard délibéré » des forces sécuritaires

Le 8 février, le conseil de Tunisia Inquests a rendu public le rapport d’investigation de Béchir Akremi (et non Lazhar Akremi, comme l’avait écrit Jeune Afrique), juge d’instruction au sein du pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme en Tunisie (chargé, en 2013, de l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaid). Depuis, la presse anglophone insiste sur la confusion dans la chaine de commandement pendant les premières minutes, d’où « l’échec des unités de sécurité locales » à sauver des vies. Pour le chef de la salle d’opérations à Hammam Sousse, cette réponse s’explique par « simple lâcheté, quand ils auraient pu prévenir la perte de vies ».

Le rapport contient également le témoignage du chef régional de la police touristique qui « avait paniqué et avait peur parce qu’il y avait une attaque armée sur la zone touristique pour laquelle il était responsable ». Selon le juge Akremi, les caméras de surveillance montrent que ce responsable a passé huit minutes au poste de police alors qu’il « aurait pu intervenir pour stopper l’attaque terroriste en moins de trois minutes … En fait c’était plus de 30 minutes avant que AE [le chef régional de la police touristique] n’arrive sur la scène du crime ». De même, le secrétaire d’Etat au ministère de l’Intérieur Rafik Chelly considère que ce retard « était délibéré et non justifiable » et que l’unité de police en question a commis « une grave erreur » qui « constitue une infraction qu’elle doit assumer ».

D’autres troublants détails relevés par les médias anglais concernent deux agents de la garde marine ; arrivés sur la scène quand Rezgui avait atteint les abords de la piscine de l’hôtel, l’un s’était évanoui, « terrorisé et paniqué à l’idée que le terroriste ait une autre grenade ». Sur la plage, l’autre agent a enlevé son uniforme « de peur que l’assaillant se rende compte qu’il était un agent de sécurité ».

Les enquêtes reprennent le 23 février. Entre temps, la Tunisie reste en orange, déconseillée aux voyageurs britanniques par le Foreign office, et absente des destinations disponibles dans les agences de voyages.