Déjà sinistrée, surtout dans son versant public, par le manque de moyens et la mauvaise gouvernance, la médecine tunisienne vient de recevoir son coup de grâce, un certain 22 mars 2017, asséné par le tribunal de Gabès, qui a infligé respectivement un an et 6 mois de prison ferme à un jeune médecin anesthésiste- réanimateur et un infirmier, pour un accident transfusionnel ayant entrainé la mort d’un patient (selon le tribunal).

Pourtant, le corps médical, toutes structures confondues (conseils ordinaux, syndicats des deux secteurs, UGTT…), le ministère de la Santé, et même un collège d’expert diligenté par la ministre de la santé montée au créneau sur le tard, malgré elle, pour sauver ce qui pouvait encore l’être, bref, toute la Tunisie médicale s’est accordée sur le fait que, dans ce cas d’espèce, le médecin, l’infirmier et le patient ont été victimes d’un accident médical qui de toute façon, n’est pas la cause directe du décès.

Une justice aveugle ou aveuglée ?

Selon les éléments qui ont fuité de l’enquête, au début, il s’agissait d’une affaire malheureuse comme on en dénombre des dizaines en Tunisie ou ailleurs : un patient âgé, hypertendu, diabétique, coronarien, en traitement pour un cancer, est admis dans une clinique de Gabès pour cure chirurgicale suite à une fracture du fémur, un acte particulièrement lourd pour un patient à l’état aussi altéré. L’acte s’est très bien passé, mais les transfusions sanguines rendues nécessaires par l’état particulièrement fragilisé du patient ont été l’objet d’un accident transfusionnel : un des flacons administrés au patient aurait contenu du sang d’un groupe non compatible. Comme il est d’usage pour les patients polymédiqués et fragiles, le patient a été admis en réanimation et est décédé quelques jours plus tard par “défaillance polyviscérale”. La famille du défunt a porté plainte et la machine judiciaire s’est enclenchée à la recherche d’un coupable.

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Le tribunal de Gabès s’est fié uniquement aux données d’une enquête policière et d’un rapport d’autopsie, sans tenir compte du rapport d’experts, et surtout sans demander la réalisation d’une expertise biologique et immunologique, seuls moyens à même d’établir avec certitude la part exacte de l’accident transfusionnel dans la cascade d’évènements ayant entrainé la mort.
Il faut relever aussi plusieurs éléments qui peuvent expliquer l’aspect passionnel de ce qui va devenir le
“dossier de Gabès” :

  • selon de nombreuses sources, un neveu du patient décédé serait juge au même tribunal,
  • l’autre neveu, un certain H.J, est un politicien influent, membre d’Afek Tounes et vice-président en charge de l’Industrie d’un grand groupe pharmaceutique international. Ce neveu au “bras long” dans la région s’est illustré depuis, par ces appels répétés à la vengeance et ses commentaires particulièrement haineux depuis Londres, sur les réseaux sociaux, contre tous les médecins tunisiens, les traitant de “corporation mafieuse” et même de « racailles ».
  • l’état de santé précaire du Dr Hamrouni qui, malgré son jeune âge et du fait du stress intense, a présenté un syndrome de menace d’infarctus du myocarde ayant nécessité son transfert enchainé, à deux reprises, à l’hôpital militaire de Tunis.
  • ce même tribunal de Gabès s’est illustré dernièrement par une autre sentence particulièrement “scandaleuse” pour le corps médical, en condamnant à 6 mois de prison un gynécologue, qui pourtant venait de sauver sa patiente et son bébé au prix d’une hystérectomie d’hémostase, consécutive à une hémorragie de la délivrance, les juges lui reprochant de ne pas avoir pu sauver “l’utérus” (!?)

Bref, autant dire qu’il vaut mieux éviter d’être médecin à Gabès par les temps qui courent !

Le ministère de la Santé a pourtant diligenté une enquête doublée d’une expertise, réalisées par les plus éminents spécialistes sur la question. Leurs conclusions sont on ne peut plus claires :

  • le Dr Slim Hamrouni « n’a commis aucune faute médicale et en particulier dans le respect des procédures de transfusion en usage ».
  • s’il est vrai qu’il y a eu un accident transfusionnel, « rien ne permet, dans le dossier du patient, d’imputer son décès à cet accident », l’état du patient étant particulièrement fragilisé et altéré du fait de ses nombreuses maladies.

L’obligation de moyens devient obligation de résultats

Dorénavant, tous les praticiens tunisiens doivent savoir que, contrairement à leurs homologues de par le monde, une certaine justice tunisienne (pour ne pas généraliser) leur impose une obligation de résultat, même s’ils ont fourni tous les moyens en leur disposition pour sauver leurs patients, toute mort suite à leurs soins devient suspecte d’homicide ou de négligence jusqu’à preuve du contraire, tous les médecins, surtout ceux qui font des actes tous les jours, se trouvent potentiellement dans le box des accusés et dans l’antichambre de la prison.

Dans ces conditions, aucun exercice médical serein n’est plus possible, les médecins tunisiens habitués à jongler avec les moyens du bord pour pallier aux différentes insuffisances de leur secteur se sentent trahis et “moralement” paralysés.

On est réellement dans une impasse dont personne ne voit l’issue, et ce qui devait être une banale affaire de justice traitée dans la sérénité, dans le total respect de la spécificité de la pratique médicale, en recourant aux conclusions des expert médicaux, est en train de se transformer en un malheureux bras de fer entre le secteur judiciaire et le secteur médical, aux conséquences désastreuses sur la santé de millions de patients et sur l’image de marque de la justice et de la médecine tunisiennes.