Protestataires à Tebourba, 09 janvier 2018, au lendemain du décès de Khomsi El Yeferni lors des confrontations avec la police

C’est l’inlassable cri de ralliement (désespéré) de ceux qui s’époumonent depuis des lustres dans les marges du pacte social effrité. Il est surtout le témoin de notre cuisante défaite, car il représente à lui seul la quintessence des occasions ratées. Car Janvier est la forge des mouvements sociaux, mais sa besogne est toujours vaine : le fer récurremment chauffé n’est pourtant jamais battu. L’opportunité du renversement de la table est constamment renouvelée, mais jamais saisie. Le cadre persiste à se faire cadre, même si le potentiel de sa défiguration est explosif. Pour ne pas dire les gros mots qui effarouchent les semi-habiles de la classe nuisible et les thuriféraires passifs du discours dominant, l’horizon de la révolution sociale est aperçu, mais jamais un pas n’a été fait dans son sens. C’est qu’il faut l’énoncer clairement : à chaque fois que l’insoumission subalterne déploie son potentiel révolutionnaire, rien n’est fait pour le saisir. A chaque fois que le mécontentement latent des classes subalternes se mue en mobilisations transgressives, le processus révolutionnaire ne débouche jamais sur son moment résolutoire.

Le Grand Soir est indéfiniment reporté et le contrat de l’injustice renouvelé, comme par tacite reconduction. Et au grand dam de la poignée de cinéphiles qui en attendent la sortie, le scénario-révolution, écrit et réécrit au fil des cycles protestataires, n’est jamais transformé en une mise en scène aboutie. Il est possible de rendre compte des raisons politiques qui sous-tendent l’incapacité à transformer la révolte en révolution, et la conjoncture fluide en véritable opportunité politique d’émancipation sociale. Seulement, on est des fois tellement plongé dans le moment conflictuel qu’on se sent d’autant plus sommé de se positionner dans le champ des rapports de force qu’il n’est plus possible d’avoir la distance intellectuelle nécessaire à un tel exercice. Dès lors que les passions se déchaînent, la neutralité politique est au mieux le comble de la bêtise, au pire une hypocrisie qui ne dit pas son nom. Il faut donc se positionner, énoncer dans quel régiment on se trouve et contre qui on se bat. On se situe dans le régiment des luttes intersectionnelles du vaste spectre des dominés. Et on se bat contre la classe nuisible. Qui ? Le bloc institutionnel de la monstruosité capitaliste dans ses habits néolibéraux. C’est-à-dire tout l’appareil actuel de l’Etat tunisien, ses atouts, ses laquais, ses alliés. Mais il est vrai que le pouvoir de notre classe nuisible est d’une grotesquerie désarmante : régulièrement contestée, toujours condamnée à adopter une posture vacillante et à nous en faire payer les frais. Toujours incapable de gouverner sans embrouilles, mais jamais destituée. Ses pôles de puissance aux pieds d’argile sont toujours fonctionnels. Notre classe nuisible s’en est réduite à une forme élémentaire d’exercice de puissance : la gouvernementalité de la bastonnade, ou la politique de la flicaille contre la racaille.

S’il en est ainsi, mieux vaut qu’elle soit incapable de gouverner, tout court. Pour qu’elle le soit, il faut qu’elle y soit obligée. Il faut donc la rendre incapable de gouverner. Et avant, la dépouiller de ses instruments discursifs fonctionnels, car c’est dans les moments de crise que les institutions nous livrent ce qu’elles ont dans le ventre. C’est-à-dire aux moments où les échos de la bastonnade administrée par les flics aux basanés des quartiers populaires rejoignent la musique du mépris social que nous jouent les médias de masse. Le mépris pour les classes populaires n’est jamais aussi vif par ailleurs : c’est dans les crises que les pauvres se meuvent, et c’est quand les pauvres se meuvent qu’il faut les caricaturer, les essentialiser et montrer qu’ils sont de dangereux barbares qu’il est légitime de contrôler par la force. Dans le temps ordinaire de la domination, on montre ce qu’est le bon pauvre, c’est-à-dire le pauvre qu’il faut être, celui qu’il faut que tous les pauvres soient. Mais dans son temps extraordinaire, lorsque les contre-conduites font faisceau, on dépeint le mauvais pauvre qui gesticule, le « casseur », le pauvre qu’il ne faut pas être, celui qu’il faut que tous les pauvres ne soient pas. On remet le pauvre dans sa place et le somme de reprendre sa position dans l’espace social. C’est que la crise a la vertu de rendre visible une violence qui, dans son fonctionnement ordinaire, est invisible. Une violence de classe qui ne dit pas son nom, mais qui est pourtant au principe de la conservation de l’ordre social. Une violence instituée, ancrée dans les structures mentales dominantes.

Pourtant, l’ordre social est porteur d’une double-vérité : il fonctionne au travers de très lourdes inerties, mais il suffit parfois d’une poignée d’individus déterminés pour le faire basculer. Pour se farcir la classe nuisible. Le Grand Soir est peut-être indéfiniment repoussé, mais rien n’empêche d’espérer son arrivée. Mais pour qu’il advienne, il faut qu’on le fasse advenir.