« La laine sur le dos » est disponible en streaming gratuitement jusqu’au 31 janvier, date à laquelle l’Académie des César choisira, parmi les 24 courts-métrages, 5 films qui resteront en compétition pour la remise du prix, début mars.

Nawaat : Dans « Demain dès l’aube », votre dernier long-métrage, vous avez traité la question de la violence policière. Pourquoi avoir choisi de continuer à travailler sur la figure du policier dans « La laine sur le dos » ?

Lotfi Achour : C’est une question à laquelle j’ai pensé plus tard, une fois les films réalisés. J’avais tourné le long-métrage et fait un premier montage dont je n’étais pas très content, j’ai alors mis le film de côté pendant trois ou quatre mois car je voulais revenir avec un regard neuf. C’est pendant ce temps de pause que je suis allé tourner La laine sur le dos. Il y a donc une sorte d’imbrication temporelle entre les deux, mais il n’y avait pas de volonté délibérée de faire deux films avec des figures de policier. Les choses se sont faites plus simplement. Quand on a grandi avec ces figures-là de l’autorité, qu’elles soient le policier, le maître d’école ou le fonctionnaire, on s’aperçoit que notre imaginaire individuel, tout autant que notre imaginaire collectif, est vraiment travaillé, parcouru par ces questions de la liberté, et donc aussi de l’autorité. Pour Demain dès l’aube, j’ai eu des réactions très diverses ou même extrêmes lors des débats qui suivent les projections, allant d’ « il faut pas taper sur la police » à « mais tu es en train de blanchir la police ». Dans tous les cas, mon approche n’est pas manichéenne. Ça va bien au-delà de la question des individus policiers, ça aurait pu être un autre fonctionnaire qui a ce comportement. C’est le système, dans lequel on vit et on a vécu pendant des décennies, qui m’intéresse. Le cinéma passe par l’intime, il passe par l’humain et les individus y deviennent des personnages, mais ce qui est en cause est plus large, c’est tout le système et son rapport à la liberté ou à l’autorité, à la corruption en l’occurrence.

Vous décrivez votre œuvre comme une comédie noire. Pourquoi avez-vous opté pour ce registre pour traiter de la relation entre policiers et citoyens en Tunisie ?

C’est, entre autres, le scénario mis en place par les policiers pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils auraient pu avoir ce qu’ils veulent de manière plus frontale, plus directe, avec une pression différente. Ils ont choisi un scénario qui s’est élaboré au fur et à mesure, pas forcément prémédité, mais qui se construit parce qu’ils sont dans un endroit où ils s’ennuient. Leur propre vie n’est pas très marrante ni très facile. Pour moi, ce scénario devait se raconter dans le registre de la comédie noire, que j’aime car elle montre les parts cyniques de l’être humain, ce côté impitoyable qu’on peut avoir et qui est ridicule aussi parfois. Je ne voulais pas de pathos, et la comédie noire, quand c’est bien fait, nous touche peut-être encore plus que le drame.

Dans ce film, trois générations qui ont vécu trois périodes de l’Histoire de la Tunisie se retrouvent le temps d’une après-midi. Est-ce significatif de la continuité de la corruption et du système qui l’alimente ?

Pour les générations du vieil homme et celles des deux policiers qui peuvent avoir l’âge d’être ses enfants, il y a une culture dans laquelle ils ont vécu qui est imprégnée de cette histoire de la corruption. La corruption existait pour un vieil homme et elle existe pour les deux hommes qui ont une trentaine d’années. Quant à l’enfant, il y a plusieurs raisons. Il permet d’éprouver le degré de détermination chez les deux policiers pour malmener ou pas le grand-père. Est-ce que, face à la présence d’un enfant, qui capte tout, ils vont humilier son grand-père ou lâcher l’affaire ? L’autre raison, c’est que le film pose une question : qu’est-ce qu’on devient, nous qui avons été confrontés à ça, quand on vit ça depuis qu’on est gamin ? Comment va-t-on réagir quand on sera adulte ? Est-ce qu’on va prendre le même chemin ou est-ce qu’on va au contraire résister et combattre ce fonctionnement ? La présence de l’enfant a donc plusieurs vertus, dont celles-ci, mais aussi son innocence.