Cette démarche à la fois exigeante, privilégiant une longueur de vue et de souffle est en soi une réponse esthétique et politique à ce qui est communément décrit comme un processus de marginalisation créant des territoires où gronde le mécontentement des laissés-pour-compte. Mais cette réponse comporte plusieurs tiroirs : faire entendre des voix qui ressassent à la fois désillusion et colère, ouvrir le champ de la représentation à l’énergie de la colère et du dépit, quitte à ce que ce champ soit obstrué par les corps des personnages filmés et quitte à ce que le corps de celui qui porte la caméra (en l’occurrence le cinéaste) soit comprimé par ceux des personnages qu’il filme dans une voiture. Il se trouve que cette scène qui figure dans le pré-générique donne le « la », le cinéaste est embarqué dans un trajet, la route est peu visible. On en ressent les secousses et on entend des voix qui s’entremêlent dans une polyphonie désordonnée et qui tournent en dérision leur propre désespoir : captation d’une discussion bruyante, captation du chaos de la route et du chaos de cet accompagnement, presque une métaphore de l’approche documentaire de Ridha Tlili dans Forgotten.