Fennec

Le monde fait face depuis des décennies à des crises récurrentes de raréfaction et de disparition des espèces. Rien n’y fût, même si une Convention sur la Biodiversité a été signée en 1992 lors de la seconde Conférence des Nations Unies sur l’Environnement. Cette même Convention a permis aussi la signature de deux autres Conventions en rapport avec le sujet du présent papier ; celle relative à la lutte contre la désertification (tombée presque en désuétude) et celle relative aux changements climatiques (CNUCC). Remarquons de passage que la Tunisie a signé les trois Conventions précitées.

Globalement, on parle de raréfaction, voire de disparition d’espèces en Tunisie qu’en termes historiques ou généraux. Des données historiques permettent de certifier la disparition du lion de l’Atlas, du léopard et de l’autruche par exemple. Cela s’est produit pendant la période coloniale. Pendant la même période, d’autres espèces se sont raréfiées, notamment à cause de la pression de chasse. C’est le cas du cerf (communément appelé cerf de « Berbérie »), de la gazelle de Cuvier (ou de montagne) et de la gazelle dorcas. L’aire de distribution de cette dernière espèce s’est beaucoup restreinte. Elle était commune dans les régions steppiques à partir de la région de Kairouan, mais a vu ses territoires se réduire au fil du temps pour se cantonner dans des zones difficiles d’accès et peu habitées.

Globalement, ce qui intéresse le public, même « avisé », ce sont les espèces étendard qui sont surtout de grande taille et qui ont une image « positive » chez le commun des mortels. Si ces espèces ont constitué un support favorisant leur conservation ailleurs dans le monde, elles n’ont malheureusement pas joué ce rôle en Tunisie, sauf peut-être le fennec qui a été pour longtemps l’emblème du ministère de l’Environnement. Ce symbole a été abandonné par ses promoteurs après 2011. Une rétrospective critique nous permet d’avancer sans risquer de nous tromper que le fennec n’a malheureusement pas initié un mouvement en faveur de sa conservation, ni même celle des espèces sahariennes qui partagent son environnement. Nombreuses espèces peuvent en effet servir d’espèces étendards et être adoptées aussi bien par des associations que par des structures administratives chargées de la conservation des espèces. C’est le cas par exemple de la loutre, du Grand duc du désert, du Bruant du Sahara, de la gazelle dorcas, de l’Outarde houbara, du varan du désert… La conservation de ces espèces servirait aussi à préserver leurs habitats naturels, simplement parce qu’une espèce ne peut être efficacement maintenue sur le long terme que si son habitat est protégé. Au niveau global, la destruction de l’habitat est considérée comme la cause principale de la raréfaction des espèces et de leur disparition. La Tunisie n’échappe pas à cette règle, puisque ses espaces naturels n’ont cessé de subir des modifications importantes au fil du temps. Particulièrement les forêts, les steppes et les zones humides ont subi les plus grandes pertes de leurs étendues. Certaines des pertes sont irréversibles, et les milieux originaux ne seraient jamais reconstitués même s’il existe une volonté pour le faire !

Les inventaires nationaux de la biodiversité (1998 et 2008) ont tenté de cerner la diversité biologique en Tunisie. Ils se basaient sur les données connues de cette diversité (milieu aquatique et terrestre)[1]. L’absence ou l’insuffisance des connaissances relatives à nombreux groupes n’a suscité aucune réaction de la part des autorités. Il faut dire qu’il n’y a aucun mécanisme institutionnel pouvant relayer les recommandations relatives à la recherche entre les ministères de l’Environnement et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique ! Bref, si la végétation naturelle est relativement bien connue en Tunisie, rien n’est évident pour nombreux groupes d’animaux. Les groupes les moins connus sont les Insectes, pourtant les plus nombreuses parmi les espèces animales aussi bien au niveau global qu’à l’échelle du pays. Des connaissances acquises pendant la période coloniale ont malheureusement été perdues par la suite. Nous ne pouvons pas prédire si des impulsions seraient données pour initier un sursaut en matière de recherche pour inverser la tendance et combler le vide sidéral dans lequel nous nous trouvons !

Pour revenir au titre de l’article, nous affirmons ce qui suit, sachant que ce qui est annoncé n’est pas exhaustif :

  • En dehors des espèces raréfiées ou connues pour être rares en Tunisie[2], nous constatons une raréfaction de nombreuses espèces, même parmi les plus communes des espèces sédentaires. C’est le cas notamment des Oiseaux chanteurs comme le Pinson des arbres, de la Mésange maghrébine, le Verdier, Serin cini[3]… Certaines de ces espèces subissent des pressions de chasse, surtout après la disparition du Chardonneret de nos contrées pour la même raison.
  • A part des Oiseaux chanteurs, d’autres parmi les espèces sédentaires ont vu leurs effectifs se réduire au fil du temps. Citons en particulier le Ganga unibande, la Tourterelle maillée, la Perdrix gambra, toutes victimes d’une chasse intensive, de la destruction de leurs habitats et du braconnage. Il faut noter que les sécheresses successives des années précédentes ont certainement pesé sur leur reproduction, mais si les mêmes pressions continuent à s’exercer, il ne serait pas étonnant de voir ces espèces disparaître complètement de nombreuses régions.
  • Les Rapaces peuvent être considérés comme les plus menacés des Oiseaux. Ils sont chassés pour être exposés dans les cités touristiques, vendus sur les marchés et parfois même chassés par des braconniers. Les réseaux sociaux abondent d’images de chasseurs exposant leurs « trophées » de Rapaces tués. Certains de ces Oiseaux sont parfois accusés de s’attaquer au bétail alors qu’ils sont charognards (cas du Gypaète tué récemment à Agareb) !

Les Rapaces nocturnes ne sont pas du reste. En dehors du fait que ces animaux sont mal vus par la plupart des Tunisiens, l’utilisation immodérée des pesticides contribue largement à leur raréfaction. En effet leurs proies sont tuées par ces produits, et la conséquence est que ces animaux se raréfient à vue d’œil. Le suivi de quelques populations de la Chevêche d’Athéna par exemple montre clairement une tendance à la raréfaction de l’espèce en Tunisie centrale.

Chevêche d’Athéna

  • Les Amphibiens et Reptiles ne sont pas du reste. Le triton d’Algérie, une espèce n’existant dans le monde qu’en Tunisie et en Algérie, s’est beaucoup raréfié les dernières années, tout comme c’est le cas en Algérie. La rainette méridionale, unique grenouille arboricole de Tunisie est elle aussi devenue rare, et son aire de distribution restreinte. La pollution des eaux, les sécheresses successives, mais aussi les destructions des zones humides, lieux de reproduction de ces espèces, sont les causes majeures de leur raréfaction. Aux espèces précédentes, ajoutons aussi le crapaud épineux que la Tunisie constitue la limite sud-orientale de son aire de distribution globale, limitée dans le pays au nord-ouest.

Pour ce qui est des Reptiles, force est de constater que plusieurs espèces, jadis communes, se sont raréfiées sans que cela n’inquiète personne. C’est par exemple le cas de la couleuvre maillée, pourtant connue pour avoir une large distribution dans le pays et considérée comme très commune. C’est également le cas des espèces liées à l’eau, en dehors de l’émyde lépreuse, une tortue d’eau douce qui, elle, s’accommode bien des milieux aquatiques même très pollués ou salés.

  • Les Mammifères sont peut-être le groupe où les raréfactions sont les plus visibles dans le sens où ils comprennent les espèces de grande taille, lesquelles ne sont pas communes ou rares, en dehors du sanglier qui, lui, continue son expansion. La difficulté pour ces espèces, c’est qu’elles sont nocturnes et à mœurs leur permettant de détecter une présence humaine, même discrète.

Même si on n’évoque pas les espèces de grande taille, les Carnivores en particulier sont les plus difficiles à trouver. Ils ont également tendance à se raréfier pour les raisons invoquées plus haut. A ce groupe, on peut ajouter celui des chauve-souris.

Il n’en demeure pas moins que ce groupe en particulier mérite qu’on s’y intéresse de près, pour au moins cerner sa diversité et la distribution géographique des espèces qu’il comprend.

  • Là où nos connaissances sont très sommaires, voire absentes, elles concernent les espèces de toute petite taille, notamment les Insectes qui, pourtant, constituent la majorité des animaux vivant sur terre. En effet, des espèces sensibles à la modification de l’habitat, notamment celles dont le cycle de vie passe au moins par une phase aquatique, seraient les plus menacées. C’est également le cas des espèces considérées comme bioindicatrices de milieux sains, comme les Libellules ou les papillons.

Les espèces exotiques

Nombreuses espèces exotiques nous sont devenues familières, en raison de l’ancienneté de leurs introductions. Parmi celles qui se trouvent dans le milieu naturel, citons les différentes espèces d’Eucalyptus, d’Acacias, de cactus… Nombreuses espèces de plantes ornementales (arbres, arbustes, herbacées annuelles ou pérennes) ont été introduites en milieu urbain dont les Ficus ou jacarandas par exemple, plantés le long des rues. Peut-être la seule espèce animale exotique qui s’est installée en Tunisie et qui ne pose pas de problème particulier, du moins pour le moment, est la Tourterelle turque, d’origine asiatique, mais qui s’étend sur plusieurs continents. Il y a probablement une population de Perruche installée dans la ville de Tunis et qui se serait échappée du parc zoologique ou d’une quelconque volière.

L’image des palmiers sans feuilles est désolante de nos jours à Tunis et sa banlieue, et pour cause ? Un insecte introduit (intentionnellement ?), le charançon rouge et qui s’attaque aux palmiers ! On ne sait encore rien sur l’étendue des dégâts et le résultat de la lutte contre cet insecte, et la plus grosse crainte est son extension vers le sud du pays. Cet exemple illustre bien le risque d’introduction d’espèces exotiques notamment animales et qui pourraient s’attaquer à des espèces d’importance économique pour le pays. D’autres exotiques, végétales, continuent leur expansion insidieuse ; c’est le cas de la morelle jaune qui ne cesse de s’étendre dans le pays[4]. Nous évoquons ici le cas d’une autre espèce : l’euphorbe maculée, Euphorbia maculata, une euphorbiacée originaire d’Amérique du Nord qui forme des touffes embrassant le sol. L’espèce est toxique, comme le reste des euphorbes qui affectionnent les milieux ensoleillés et chauds. Elle a été observée à Sousse, Tunis et Tabarka.

Euphorbe maculée

Bien d’autres exotiques existent en Tunisie, et plusieurs espèces sont en train de s’étendre, parfois à petite échelle et ne sont même pas signalées. Continuer à fermer les yeux sur ces espèces, c’est contribuer à compromettre l’avenir des générations futures. Des solutions pourraient être proposées pour inverser la tendance de la raréfaction des espèces. Les plus simples consistent à les nourrir en période de disette, de ne pas les chasser et dénoncer ceux qui les chassent. Aux autres de faire leur travail… Seulement que la priorité en matière de conservation devrait être accordé aux espèces endémiques de zones géographiquement peu étendues, et qu’il nous faut fournir énormément d’efforts de connaissance des différentes espèces se trouvant en Tunisie.

Notes

  1. Voir à ce propos nos papiers :

    Une plante envahissante empoisonne les terres tunisiennes

    L’urgence de lutter contre les plantes invasives

  2. Nous nous limitons dans cette présentation aux espèces naturelles, à l’exclusion des espèces animales que végétales domestiques.
  3. Voir à ce propos nos deux articles aux liens suivants :

    Sur la raréfaction des espèces animales naturelles en Tunisie

    Sur la raréfaction des Amphibiens et Reptiles en Tunisie

  4. Remarquons que ces observations se rapportent à certaines régions localisées surtout en Tunisie centrale.