Président de la République, Chef du gouvernement, Ministres, Parlementaires, et tout officiel de l’Etat tunisien ainsi que tous ceux qui auront un rôle officiel dans le futur,

Mesdames et Messieurs,

Me permettez-vous d’avoir le souci de l’Histoire et de vous dire que votre réputation et votre obligeance sont menacées de la plus honteuse et de la plus ineffaçable des taches. En effet, vous êtes sortis, jusque-là, sains et saufs des basses calomnies, et des plus répugnantes des magouilles.

Mais quelle tache de boue sur votre nom et votre lignée que cette abominable transformation de l’Histoire ! Des élections présidentielles et législatives viennent, par ordre constitutionnel, compléter le topo du théâtre politique, laissant libre cours aux machinations les plus sordides. Et c’est fini, la Tunisie a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence et celles de vos prédécesseurs qu’un tel crime social a pu être commis. Puisque vous avez osé, j’oserai aussi, moi.

La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice.

“J’accuse”, d’Emile Zola, L’Aurore, 13 janvier 1898

Mes nuits sont hantées par le spectre des innocents, des exploités et des nouveaux esclaves qui expient, dans la plus affreuse des tortures, un crime dont vous êtes responsables. Et c’est à vous, mesdames et messieurs, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte de jeune Tunisienne. Pour votre défense, je suis convaincue que vous l’ignorez. Mais, n’est-ce pas la plus grande désolation que les responsables de l’Etat se maintiennent dans l’ignorance pour se défaire de leurs obligations envers le peuple de ce beau pays. Et à qui donc dénoncerai-je la malfaisance des coupables que vous-êtes, si ce n’est à vous, les premiers magistrats et exécutifs du pays ?

La vérité d’abord sur la situation actuelle et sur votre conduite à la lumière de la souffrance du peuple tunisien. Un groupe d’hommes néfastes a tout mené, a tout fait, ce sont les gouvernements passés et actuel, alors simples mandataires temporaires. Il est l’affaire tunisienne tout entière; on ne la connaîtra que lorsqu’une volonté loyale et patriotique aura établi nettement les actes et les responsabilités de chacun. D’ailleurs, il apparaît comme dans le code du Statut personnel, les obligations des époux, par analogie du peuple et du gouvernement, l’article 23 :

  • Chacun des deux époux doit traiter son conjoint avec bienveillance, vivre en bon rapport avec lui et éviter de lui porter préjudice.
  • Les deux époux doivent remplir leurs devoirs conjugaux conformément aux usages et à la coutume
  • Ils coopèrent pour la conduite des affaires de la famille, la bonne éducation des enfants, ainsi que la gestion des affaires de ces derniers y compris l’enseignement, les voyages et les transactions financières.
  • Le mari, en tant que chef de famille, doit subvenir aux besoins de l’épouse et des enfants dans la mesure de ses moyens et selon leur état dans le cadre des composantes de la pension alimentaire.
  • La femme doit contribuer aux charges de la famille si elle a des biens.

L’article 24 :

  • Le mari ne dispose d’aucun pouvoir d’administration sur les biens propres de la femme

C’est simple, vous n’aurez qu’à remplacer “époux” par “gouvernement” et “femme et enfants” par “le peuple tunisien”. N’est-il pas évident que nous sommes en face d’un réel cas de non respect des obligations de l’une des deux parties? Vous me direz que la loi traite le manquement à ces responsabilités. Bien évidemment, l’article 50 dispose que: “La pension alimentaire comprend la nourriture, l’habillement, le logement, l’instruction, et tout ce qui est considéré comme nécessaire à l’existence, selon l’usage et la coutume.

Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que les différents acteurs de l’Etat, chargés d’instruire les affaires nationales, comme représentants du peuple, sont, dans l’ordre des choses et des responsabilités, les premiers coupables de l’effroyable erreur d’ingérence qui a été commise. Revenant un peu à la situation actuelle, d’abominables transgressions constitutionnelles et morales pervertissent chaque jour ce beau pays. Ainsi, le peuple n’a point d’espoir que vous améliorerez la situation. Comment a-t-on pu espérer qu’un politique déferait ce que le système corrompu avait fait ? Je ne parle même pas du choix toujours possible des actions justes et équitables. L’idée supérieure de patriotisme ne suffit-elle à infirmer le pouvoir des politiques ? Qui dit patriotisme dit une servitude complète pour le bien du peuple.

Malheureusement, vous avez rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos prochains gouvernements et chefs d’Etat. Le premier gouvernement après la révolution de 2011 a pu être inintelligent, le second et les suivants ont frôlé la criminalité. Leurs excuses, je le répète, sont que les chefs suprêmes avaient parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure au questionnement.

Mesdames et messieurs, il est temps de conclure. J’accuse le gouvernement et l’Etat d’avoir été l’ouvrier diabolique de la machination politique.

J’accuse le chef suprême, par son silence, de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités.

J’accuse les partis politiques, la société civile et tous les acteurs ayant un peu de pouvoir d’avoir eu entre les mains les outils nécessaires pour contrebalancer certaines situations et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver les personnes compromises.

J’accuse les médias, quelle que soit leur nature, d’avoir mené une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir les erreurs, les fautes et les machinations commises contre le peuple tunisien.

En portant ces accusations, je fais prévaloir mon droit à liberté d’expression, constitutionnellement établi. Enfin, quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale.

*Il est important de nuancer les propos ici-exposés et de considérer les similitudes avec le texte “J’accuse” d’Emile Zola publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L’Aurore.