Crédit photo : Adriana Vidano

Le second, tenancier d’une chaîne TV aux pratiques mafieuses notoires, médiocre thuriféraire de l‘ancien régime, de la pire espèce affairiste corrompue, n’a pu en arriver là que grâce au coup de pouce du système politico-judiciaire qui l’a fait arrêté quelques semaines avant l’échéance électorale. Bien que sa culpabilité soit pratiquement avérée selon plusieurs enquêtes et cela depuis des années, le moment choisi pour le mettre derrière les barreaux a été déterminant dans son ascension vers le second tour. La caisse de résonance de son incarcération, perçue comme une liquidation d’un candidat gênant pour la nomenklatura au pouvoir, a fini par être le retour de bâton fatal aux parangons de tous bords de l’ancien régime politico-financier.

Ses deux candidats ainsi que les 24 autres additionnés n’arrivent pas à atteindre la barre symbolique des 50% de votants, moins que la moitié des inscrits donc et autour du tiers de la population : autant dire qu’ils constituent tous ensemble une broutille. Depuis la révolution et de façon systématique, à toutes les élections, l’abstention (additionnée aux votes blancs et non-valides) a été majoritaire, dans l’omerta démocratique la plus sublime qui soit : personne ne l’évoque, personne ne la pense, personne ne propose d’en tenir compte alors que c’est la voix de la majorité.

Incapable de voir le monde tel qu’il est, les élites politiques, intellectuelles, financières et médiatiques, en Tunisie comme ailleurs, le percevront indéfiniment au prisme de leurs phobies, à la première place desquelles la masse anxiogène du « peuple ». Pour ces élites privilégiées, le peuple équivaut à l’autre, quel qu’il soit : travailleur, pauvre, chômeur, étranger, marginal, etc. Le travail de cette élite au pouvoir a donc été pendant des décennies de façonner un monde pour elle. Un monde qui ne ressemble pas à ce qu’il est mais qui lui ressemble à elle. Dans ce monde délirant, la démocratie élective et partisane au service de la finance mondiale serait la seule et unique liberté possible et imaginable. Rien n’existe en dehors d’elle et avec l’appui de la bourgeoisie rien ne peut plus exister d’autre.

Ainsi, dès les premières estimations au soir du scrutin, les mêmes laquais de la pensée unique s’activent. Première étape : éluder la question de l’abstention. Pour faire passer la pilule, ils sortent un concept fallacieux de leur chapeau à concepts fallacieux : « l’insurrection électorale ». En voilà une idée ! Un quotidien français du soir a déjà titré cette formule, cela va maintenant se répandre comme une traînée de poudre. Le pouvoir a sorti son mot d’ordre et tous ses valets, qui savent déjà ce qui leur reste à faire, vont s’exécuter. La machine médiatique va euthanasier la pensée en ajoutant une autre page au récit officiel.

Que veux réellement dire « insurrection électorale » ? Tout d’abord cela veut dire que la démocratie élective est porteuse en elle-même de la vertu de sa propre critique : en votant on peut changer le système. Ce qui est bien évidemment totalement délirant. Quelque soient les élections, quelque soit le mode de scrutin et quelque soient les résultats des élections, absolument rien ne changera pour la simple et bonne raison que le pouvoir politique n’est absolument plus dans les mains des élus. Les élus, comme les intellectuels du sérail, les journalistes chiens de garde, la police républicaine, etc., sont tous les agents de la finance mondiale : c’est elle qui dicte les lois et le boulot de tous les autres c’est de les faire gober à la population, de gré ou de force.

Secundo, l’« insurrection électorale » invalide les modes d’organisation et de lutte qui se situent en dehors du cadre « électoral » susmentionné. Cela consacre encore plus la mécanique systémique du pouvoir qui réduit à son plus simple appareil la contestation, le mécontentement et les velléités libertaires. Si vous avez quelque chose à dire, donner votre voix à un candidat qui le dira éventuellement à votre place un de ces jours. Si le pouvoir ne vous convient pas, choisissez d’autres personnes pour le servir. Peut-être sont-ils plus talentueux que les précédents pour vous faire aimer votre propre assujettissement. Mais attention, faites-le par les urnes, et uniquement par les urnes. Les résultats d’avant-hier ne sont pas une victoire contre le système, bien au contraire : ils sont une victoire du système qui est capable, comme nous l’assène ses serviteurs, de changer, de muer et d’évoluer, si l’on utilise le bon outil : les élections libres.

La force de l’ultra-libéralisme démocratique est qu’il organise lui-même le pouvoir ainsi que le contre-pouvoir qui lui conviennent. L’ultra-libéralisme démocratique est le plus résilient.Aucune révolution ne peut le vaincre car il est capable de tout intégrer, y compris la révolution. Entendre ici par révolution les anciens modes de soulèvement que l’impérialisme a déjà neutralisé depuis des décennies mais aussi les nouveaux modes que l’impérialisme a lui-même inventé à coup de think-tank, de forums sociaux, d’ONG, etc.

De fait, l’« insurrection électorale » est celle du pouvoir afin de se perpétuer tel quel. Or, il est simple de savoir si vous êtes sur le bon chemin ou pas. Quand vous vous révoltez : si le pouvoir veut négocier avec vous la tenue d’élections libres ou qu’il fait semblant de débattre des résultats de ses élections, c’est que vous allez dans le mur. Si le pouvoir vous envoie ses bras armés c’est que vous allez là où le pouvoir ne veut pas que vous alliez. Vous sortez du monde délirant pour le monde réel.

En ce sens, nous sommes tous les idiots utiles du pouvoir, tous autant que nous sommes. Tant que les élections auront lieu, ceux qui s’inscrivent, qui votent, qui commentent, qui critiquent, qui discutaillent, qui analysent, qui chroniquent, qui se chamaillent…Tous vivent dans le délire du monde fabriqué pour eux par le pouvoir financier et exécuté par les Etats. Dans le monde réel, les seuls qui ne sont pas des idiots utiles sont ceux qui ne votent pas, qui n’ont que faire de qui est président et qui est député ou autre. Ceux qui par conviction ou par désenchantement, consciemment ou inconsciemment, sont à la marge de cet état de fait. Qu’est-ce que la réalité si ce n’est être à la marge de l’état de fait ?

Déstabiliser le pouvoir et ses mécanismes oppressifs passe impérativement par la lutte contre la démocratie élective : voter, croire que le vote change la réalité sociale, politique ou économique, c’est perpétuer son propre asservissement. Est-ce un hasard si l’abstention et les votes blancs ne sont pas pris en compte dans l’extrême majorité des scrutins au niveau mondial ? Est-ce un hasard si les médias de masse et les médias virtuels assujettis au monde délirant continuent leur omerta en théorisant « l’insurrection électorale » alors que la grande majorité de la population ne s’est pas exprimée ? Est-ce un hasard si les plus privilégiés après avoir craché leurs injonctions au devoir de deuil suite au décès de BCE ont craché leurs autoritaires appels au vote puis ont tout simplement nié le droit à la parole des non-votants ?

Est-ce un hasard si les courtisans du pouvoir ont déjà dégainé leurs plumes et Yadh Ben Achour nous explique déjà que le vote s’est fait contre ceux qui ont malmené la démocratie et que du moment qu’on continue de voter, tout ira bien ? Le grain de sable dans la machine est déjà encadré, édulcoré, récupéré et utilisé à bon escient. Le grain qui fera cesser la machine de fonctionner serait non pas de cautionner la machine en votant mais d’accentuer encore et encore l’abstention et le boycott des élections qui viennent : législatives et second tour. Donner le moins de légitimité symbolique à l’oppresseur c’est lui donner moins d’outils d’oppression.

Se faire continuellement matraquer par la propagande d’Etat (depuis l’école jusqu’aux médias en passant par la culture officielle et les contre-pouvoirs institutionnalisés), s’isoler, donner sa voix, retourner à ses consommations. Voilà ce qu’est la démocratie dans notre monde délirant. Tout à fait le contraire du politique. Une impossibilité à la liberté. Le système de domination sera réellement déstabilisé quand les individus regagneront ce statut et ne seront plus des idiots utiles qui alimentent eux-mêmes leur propre défaite : cesser de voter, d’en discuter, de théoriser la démocratie… Au contraire, utiliser cette somme d’énergie afin de créer des foyers de mondes réels qui en s’additionnant feront exploser le monde délirant dans lequel nous évoluons tous.

C’est le seul entrisme désormais possible. Non pas changer le système de gouvernance par les élection et la politique partisane, pas par les institutions constitutionnelles pensées et placées pour nous par le pouvoir global. Mais en pensant tout à fait aux antipodes de ce cadre préfabriqué et en inventant sa propre auto-organisation. Les abstentionnistes et les boycotteurs sont d’ores et déjà majoritaires, qu’ils deviennent inventeurs de leur liberté.