L’extractivisme est défini comme étant l’extraction massive des ressources naturelles et de la biosphère en vue de les mettre sur le marché1. Ce concept émergent s’applique à l’ensemble de la sphère des activités humaines et concerne en particulier les minéraux, le pétrole, le gaz, l’agriculture, la production animale et sylvicole, etc. Ce mode de développement est de plus en plus remis en cause car il n’apporte pas les résultats qu’il s’est promis d’atteindre en termes de richesse et de développement. Il ne bénéficie qu’aux élites et exerce des pressions énormes sur des ressources raréfiées et indispensables à la vie, telles que l’eau, utilisée intensivement par les industries extractives. Les problèmes sociaux et environnementaux générés par ce modèle extractiviste des ressources de la planète sont intriqués et complexes… Dans cet essai nous essaierons d’étayer les différentes activités pouvant s’y appliquer en Tunisie et tenterons de présenter des alternatives possibles à ce modèle de développement qui épuise parfois irréversiblement certaines de nos ressources naturelles.

Il est parfois étonnant de voir un nombre important de nos concitoyens appelant à une exploitation des ressources avérées ou hypothétiques de leurs régions, sans se soucier du prix environnemental et des coûts sociaux d’une telle exploitation. Il est vrai que les médias et « spécialistes » de tout bord ne cessent de nous gaver d’un discours dont le fondement est que la clé de notre développement passe nécessairement par l’investissement extérieur et l’exploitation de nos ressources naturelles. Le matraquage médiatique a rendu la majorité crédule, au point que l’interrogation sur une telle « évidence » est perçue comme une gageure que peu osent affronter.

Il est vrai que les problèmes auxquels fait face le pays peuvent laisser paraitre que de telles interrogations constituent un luxe superflu. Le chômage endémique et le retard de développement que vivent de nombreuses régions du pays compliquent la donne. N’est-il pas évident de proposer des pistes de solutions pour amoindrir les peines et résoudre même partiellement le moindre problème, quel qu’en soient le prix ou les conséquences ? Sauf que les différentes solutions proposées ne contribueront en aucun cas à la résolution des problèmes et ne feront au contraire que les compliquer, et en créer même de nouveaux, plus complexes et souvent inédits, face auxquels nous sommes démunis…

Pour illustrer ces complications, prenons l’exemple des oasis dites « modernes » où la seule culture est la variété « Deglet Nour ». Ces milieux génèrent des revenus aux exploitants et contribuent à ramener des devises pour le pays. Or ces oasis qui dominent le paysage dans la Tunisie présaharienne ont un coût exorbitant : celui de l’épuisement des nappes profondes dans lesquelles l’eau est pompée. Il est d’ailleurs notoire que les exploitants locaux parlent d’une dégradation continue de la qualité de l’eau, de la baisse du débit et de la limite d’un tel mode d’exploitation des ressources locales. Sans même parler de la vulnérabilité des monocultures et des effets ravageurs des vagues de chaleur qui ont d’ailleurs affecté la qualité des dattes dans certaines régions cette année.
Les modèles extractivistes appliqués préconisent ainsi l’intensification des cultures irriguées, y compris dans des régions souffrant de manque d’eau (centre et sud du pays en particulier). Cela passe par une exploitation outrancière des réserves d’eau souterraines, pour des cultures très consommatrices d’eau et exigeant le recours à des intrants souvent nocifs à l’environnement et à la santé des ouvriers agricoles (pesticides). Actuellement, la tendance est à la généralisation de l’agriculture irriguée. Cette intensification abusive a abouti dans plus d’une région au rabattement des nappes, à la détérioration de la qualité de l’eau utilisée et parfois même à l’assèchement total des nappes exploitées, sans parler de l’intrusion marine constatée dans des zones côtières.

L’importation au cours des dernières années de variétés étrangères d’oliviers (Arbequina, Arbosana et Koroneiki2), cultivées dans des systèmes intensifs et hyper-intensifs et irriguées, pose le problème de la limite de ce mode d’exploitation intensif, outre la menace qu’il représente pour la biodiversité locale des variétés cultivées dans le pays depuis des milliers d’années.

Bon nombre des grandes oliveraies plantées ne sont pas encore en production, et cela n’est pas sans conséquence sur la gestion de leur production oléicole, compte tenu de la crise que vit ce secteur pendant des années de grande production comme celle-ci.

Passons à l’extractivisme industriel et minier. En Tunisie, ces formes concernent en particulier le pétrole et le gaz, le sel, ainsi que le secteur phosphatier et les industries qui lui sont liées.
Si aucun appel à arrêter l’extraction du sel, du pétrole ou du gaz ne se fait pour l’heure entendre, l’extraction du phosphate et sa transformation, par contre, suscitent des réactions très négatives, notamment dans les régions où se produit l’extraction et certaines où la transformation des phosphates a lieu. En effet, l’extraction du phosphate est très gourmande en eau et pollue le bassin minier. La transformation de ce produit est très polluante, notamment dans le golfe de Gabès.

Les raisons avancées contre l’extraction du phosphate et sa transformation sont la pollution et la grande consommation d’eau au détriment de l’agriculture et parfois des habitants.

Si on va au bout de cette logique, et qu’on arrête la production du phosphate (ressource limitée quelles que soient les réserves disponibles) et sa transformation, quelles activités économiques permettraient aux populations de générer des revenus en dehors de ce secteur ? Question difficile, simplement parce qu’on n’a pas encore imaginé un modèle où les activités extractives s’arrêteraient. La réponse n’est donc pas évidente, surtout que les activités agricoles proposées ou imaginées –par certains– en substitution au secteur phosphatier ne sortent pas du modèle extractiviste contesté (modèle agricole commercial qui répond aux besoins du marché et utilise de grandes quantités d’eau).

Ces dernières années, les appels à revoir le modèle économique actuel se sont multipliés mais ils se sont le plus souvent arrêtés au diagnostic des conséquences du modèle en vigueur. En effet, tout le monde convient que ce modèle génère des inégalités et des injustices sociales menant à la marginalisation des jeunes en particulier et des régions de l’intérieur du pays. S’arrêter là est insuffisant pour concevoir des modèles de développement alternatifs, plus justes. La donne se complique davantage si on s’oppose à l’extractivisme, une des facettes du modèle actuel. Mais il s’agit d’être conséquent en envisageant des alternatives socialement acceptables.

Or nous convenons que le modèle de développement actuel ne peut répondre aux défis auxquels fait face le pays, notamment les conséquences des changements climatiques qui se manifestent par une hausse des températures et une baisse des précipitations.

Cette donne (changements climatiques) incite à déclarer l’urgence climatique, surtout que la Tunisie est parmi les pays qui seront les plus affectés par ce phénomène global. Ces bouleversements devraient nous pousser notamment à promouvoir les énergies alternatives pour réduire notre dépendance des énergies fossiles. Seulement, la production de ces énergies devrait profiter à la majorité de la population, et non à une minorité. Elle ne devrait pas être destinée à l’exportation sans tenir compte des besoins énergétiques de notre société…

Bref, ceux qui appellent au dépassement du modèle extractiviste se doivent de concevoir des pistes possibles de développement plus justes et capables de répondre aux problèmes et défis auxquels nous faisons face. Nous ne devons pas encourager des formes de développement prédatrices de nos ressources déjà fragilisées, et compter sur nos propres forces pour les mettre en place. L’agroécologie ou encore l’économie sociale et solidaire sont des pistes à promouvoir, mais cela demande des efforts pour concrétiser des concepts encore abstraits aux yeux de nombreux Tunisiens…

Notes

  1. Voir par exemple : Extractivisme, retour sur un concept émergent ou encore Extractivisme et Résistance en Afrique du Nord
  2. Jackson D., Paglietti L., Ribeiro M. & Karray B., 2015. Tunisie. Analyse de la filière oléicole. FAO, Rome, 167 p.