Mohamed Arkoun

L’Algérie du peuple pleure son penseur, le grand islamologue Mohamed Arkoun. mais l’Algérie officielle ne le reconnaît pas. Aucun geste officiel. Le mépris. A la levée du corps, jeudi dernier à Paris, il y avait l’ambassadeur du Qatar, mais pas celui de l’Algérie. Il y avait des diplomates de plusieurs pays arabes et musulmans, notamment du Maroc, de Tunisie, du Qatar et du Koweït, venus saluer la mémoire de l’homme, mais surtout associer, pourquoi pas, le nom de cet illustre savant de l’Islam à leur pays, pour le prestige et pour la postérité. L’Algérie, sa mère patrie, ne s’est distinguée que par la présence du directeur du Centre Culturel Algérien, Yasmina Khadra, et un représentant de l’ambassade d’Algérie ! Oui, un simple représentant pour dire au revoir à un penseur qui a marqué son siècle par sa pensée profonde et sa réflexion révolutionnaire sur l’islamologie. « L’Algérie a préféré y aller sur la pointe des pieds pour que les autres ne la voient pas se recueillir sur l’un de ses dignes fils… », écrit El-Watan.

« Du haut de son érudition, Mohamed Arkoun n’a pas les éloges dus à sa carrure intellectuelle. Ce jeudi, on était loin de la mobilisation d’un ministre d’Etat pour aller représenter le président de la République aux funérailles du cheikh de la zaouïa Tidjania, à Adrar, le regretté cheikh Sidy Mahmoud. On était aussi loin des funérailles quasi officielles organisées pour la défunte épouse d’un ex-président à El Alia. Mohamed Arkoun est-il donc un banni pour qu’il soit fui comme la peste ? », se demande l’éditorialiste.
La question est posée.

Alors Arkoun reposera au Maroc et non pas dans notre pays ! Peut-être là où il ne sera pas traqué.

Comment peut-on bannir un fils si honorable ?

Les ouvrages d’Arkoun enrichissent les bibliothèques du monde entier, mais pas celles de l’Algérie. Il fut l’initiateur d’une chaire à la Sorbonne sur «l’islamologie appliquée». Ses cours et conférences dans de nombreuses universités (Princeton, Londres, Berlin, Caire, Strasbourg, Amsterdam…) ont marqué l’aura de ce grand savant méconnu chez lui. Mohamed Arkoun a aussi été membre du Comité directeur puis du jury du prix Aga Khan d’architecture (1989-1998), du jury international du Prix Unesco de l’éducation pour la paix (2002), et du Conseil scientifique du Centre international des sciences de l’homme de Byblos (Liban, Unesco). Des distinctions, Arkoun en a reçu beaucoup, dont celui d’officier de la Légion d’honneur en 1996, officier des Palmes académiques et le titre de docteur honoris causa de l’université d’Exeter au Royaume-Uni. Il a été destinataire d’un des plus prestigieux honneurs qu’un chercheur puisse recevoir en étant invité à donner «les conférences de Gifford» à l’université d’Edimbourg. Il est aussi récipiendaire en 2002 du 17e «Giorgio Levi Della Vida Award» pour l’ensemble de ses contributions dans le domaine de l’étude islamique et lauréat en 2003 du prix Ibn-Rushd.

Oui, comment peut-on bannir un fils si honorable ?
Comment Bouteflika peut-il se dire « homme de paix » et ignorer Arkoun qui militait aussi pour un dialogue interreligieux capable de trouver les ponts d’entente, ce qui lui a d’ailleurs valu d’être qualifié de «passeur» entre les religions ?

La réponse est donnée par l’éditorialiste d’El-Wartan qui rappelle que Mohamed Arkoun « avait divorcé d’avec les régimes d’Algérie depuis l’indépendance. Il avait choisi son camp, celui de ne pas être l’amuseur de la galerie ou le chef de la zaouïa prompt à applaudir au quart de tour les tenants du pouvoir. Mais c’est visiblement d’un crime de lèse-majesté dont il a été rendu coupable sans possibilité de rémission, même après sa mort. » Ghaleb Bencheikh, le penseur musulman et animateur de l’émission «Islam» sur France 2, confirme en déclarant que Mohamed Arkoun en homme libre, «avait des critiques acerbes contre les régimes successifs».

Que disait Arkoun ?

«Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée : censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’Islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste»
Voilà ce que disait Arkoun. Il parlait en combattant pour la démocratie, la laïcité et la paix.

Et ça, le régime d’Alger n’aime pas.

Dans ses études sur les régimes arabes post-indépendance, l’éminent professeur disait que «les échecs ont commencé dès le lendemain de l’indépendance. Partout se sont imposés des régimes policiers et militaires, souvent coupés des peuples, privés de toute assise nationale, indifférents ou ouvertement hostiles à tout ce qui peut favoriser l’expansion, l’enracinement d’une culture démocratique. Les moyens par lesquels les régimes se sont mis en place n’ont, nulle part, été démocratiques».

On comprend que le régime d’Alger ne porte pas Arkoun dans son cœur.
« Il est pour le moins indécent de vouloir faire descendre un personnage aussi flamboyant et charismatique de son piédestal pour le simple fait qu’il n’émarge pas au registre des intellectuels organiques si bien décrits par Gramsci. »

C’est ainsi : Bouteflika n’aime que les « intellectuels organiques »
Alors Arkoun reposera au Maroc et non pas dans notre pays ! Peut-être là où il ne sera pas traqué. «Les Algériens voudraient qu’il soit enterré en Algérie. Mais c’est sa volonté et celle de sa femme d’être enterré à Casablanca. Mais là où il va, il est chez lui en tout cas. Je sais que son pays, la Kabylie, l’a toujours acclamé, donc peut-être que c’est une double perte pour eux car ils auraient tant voulu qu’il soit parmi eux»,a déclaré, les larmes aux yeux, le neveu de Mohamed Arkoun.

L.M.

Le Matin DZ