Manifestant portant le drapeau tunisien place de la Kasbah. Tunis le 28.01.11. Crédit: Hamideddine Bouali

Personne ne peut contester la véracité des constats suivants :

  • La Tunisie profonde est le berceau de la révolution tunisienne de l’hiver 2011, tout comme elle a été le berceau de la révolte du printemps de 1864, la révolte de Thala de 1906, la lutte armée pour la libération nationale à partir de 1952.
  • Cette même Tunisie profonde a vécu une marginalisation systématique durant – au moins- les trois derniers siècles, à partir de 1705 , date de la naissance de la dynastie Husaynide. Terre de tribus historiquement centrifuges et frondeuses parce que historiquement marginalisées et toujours brimées…
  • Cette marginalisation fut et est toujours multiforme : marginalisation économique, en témoignent le chômage , la précarité des conditions de vie et la faiblesse des infrastructures …c’est aussi une marginalisation culturelle : des traditions ségrégationnistes se perpétuent à travers les âges : c’est toujours la Tunisie tribale, frondeuse et rebelle….la Tunisie exécrée par les Mameluks du temps des Beys de Tunis, et toujours rébarbative pour une certaine frange de la classe politique tunisienne d’après l’indépendance et même pour certains citoyens, et dites –vous bien que des médecins chinois – quasi-illettrés – exercent toujours à l’hôpital régional de Sidi Bouzid alors que les fils de « nana » refusent de prendre service dans « ce coin perdu de la Tunisie » , ne pouvant quitter la capitale ou les autres villes « huppées » de la cote !
  • Peu de choses ont changé pour ce pays profond durant cinquante années d’indépendance en comparaison avec le reste du pays, en l’occurrence la Tunisie côtière, hormis l’enseignement dont la généralisation et la mise en place des infrastructures de base a été quand même un peu tardive. Le Gaid d’antan fut remplacé par le Wali, le « Khlifa » fut remplacé par le Délégué et le Sheikh par « El-Omda »…mais les pratiques sont toujours les mêmes et ne cessent de durer depuis des dizaines d’années …Rappelez – vous le célèbre « El 3arbi koudh malou wa a9ta3 rassou »( l’arabe prends lui ses biens et coupe lui la tête) du temps des Beys …( Voir Ibn Abi Dhiaf, Ithaf AL Azzaman, tome 5).
  • Cette même Tunisie profonde fut et est toujours la première à payer le prix du sang pour la liberté et la dignité, tout citoyen tunisien impartial peut en témoigner…et ce n’est pas par hasard que c’est à Menzel-Bouzaine, à Regueb que sont tombés les premiers martyrs !!…lors de la bataille de Jebel Bargou en 1954, presque la totalité des martyrs étaient originaires de Meknassy et deM.Bouzaine…Certains verrons dans ce qui précède une approche « régionaliste » peu louable… loin de moi est tout « régionalisme » , mais je pense qu’il est temps qu’on parle en termes clairs et francs et avec la clairvoyance nécessaire, non aux leurres, non à la myopie politique qui ont engendré un sentiment de forte amertume parmi nos concitoyens…D’aucuns diront que cette marginalisation est la chose la mieux partagée entre les tunisiens…c’est vrai mais pas au même degré…Exclusion , brimades et raillerie ont toujours été le quotidien de nos compatriotes de ces régions là…le « bédouin, 3arbi, 9o3r, jabri, habet mejbel, nouzouh… » et autres expressions malheureuses ont toujours fait partie de notre quotidien…et dénigrer cette vérité n’avance à rien !!! Même nos moyens d’information nationaux ne furent présents dans ces régions que tout dernièrement alors que des chaines internationales étaient déjà présentes sur les lieux : Al-Jazeera, Al-Arabia, France 24 …étaient à Sidi-Bouzid et Kasserine…et cela confirme ce sentiment d’exclusion…et de … »hogra »…malgré les sacrifices consentis à travers les méandres de l’histoire…

    Tous ceux qui seraient tentés de nier les constats précédents, feraient bien de méditer sur le sit-in de la Kasbah !! un sit-in historique ! une première dans l’histoire trois fois millénaire de la Tunisie, peut être même une première dans l’histoire des révolutions…

    Des jeunes de tout horizon, non –partisans, originaires de cette Tunisie profonde, se sont déplacés à Tunis pour crier haut et fort leur refus de la marginalisation dont ont été victimes leurs aïeuls …et qu’ils ont le sentiment d’endurer encore et toujours !…je ne prétends rien : lisons bien les slogans…écoutons bien leurs slogans !! Ces jeunes puisent dans l’histoire, ce qui est pour moi – soit-dit en passant- une grande source de fierté, en témoigne ce slogan plus qu’éloquent : » les petits-fils de Daghbagi, de Laswad, De M.A.Hammi et de Haddad arrivent !! ». À Sid-bouzid, à Regueb, à Menzel Bouzaine, à Kasserine, à Thala…tout le monde martèle à qui veux entendre : » Non à la marginalisation, nous sommes le pays des martyrs ! » ( la, la liliqsa, nahna bled echouhada !)…

    Le message de ces jeunes, de ces régions est on ne peut plus clair : non à l’exclusion, non à la marginalisation ! on ne se laissera plus faire comme l’ont été nos parents et nos grands-parents !!!
    Nous avons payé le prix fort de la liberté et nous exigeons « la contrepartie » qui est plutôt un droit et non une faveur « mzia » !!
    Un droit de par même la citoyenneté, mais aussi de par les sacrifices consentis !!!

    La classe politique tunisienne a intérêt à bien écouter ces gens et à répondre à leur désir de reconnaissance, de citoyenneté et de prendre en considération leurs doléances et leurs droits élémentaire à une vie digne ! Nos compatriotes ont le sentiment de n’être que « bons à farcir », mais quand il s’agit de programmes de développement, ils sont relégués aux oubliettes… ils n’ont droit qu’aux célèbres « caravanes de solidarité » avec leur « couvertures misérables et les quelques kilos de couscous et macaroni… » et le tapage médiatique qui les accompagne, caravanes dégradantes et humiliantes pour des gens fiers et dont la dignité passe avant toute chose !

    Les reportages effectuées par les chaines de télévision tunisiennes sur les conditions de vie dans ces régions, malheureusement survenus après les reportages des chaines internationales étrangères, révèlent une situation alarmante et longtemps occultée, mais ce qui frappe dans ces reportages ce sont les airs outrés des reporters !! et leur surprise totale, chose qui fait encore plus de mal….

    Personnellement, je suis très fier de tous mes compatriotes, mais ma fierté et ma sympathie vont particulièrement à ces gens simples, fiers, francs et directs de cette Tunisie profonde qui ne cesse à travers les âges de se porter garante des valeurs de la liberté et de la dignité dans ce pays, cette population qui représente , à mon sens la conscience vive de cette Tunisie éternelle, rebelle aux brimades et à l’humiliation!
    Ma fierté et ma sympathie va aussi à cette fabuleuse jeunesse tunisienne à laquelle moi, tunisien d’un certain âge, je dois des excuses, ayant à un moment donné douté de son intelligence, de ses capacités et même de son…patriotisme ! Mes excuses vont à mes enfants d’abord et à toute cette jeunesse qui m’a redonné le gout de vivre …Merci pour cette bouffée de liberté !

    A ces jeunes je dis : soyez vigilants, ne vous faites pas rouler par la « nuée de filous et de roublards », rapaces invétérés et bien rompus aux magouilles politiciennes ! et surtout ceux qui prennent le train en marche… les “vendeurs de belles paroles révolutionnaires” !…

  • – Non à la marginalisation, non à l’exclusion, non aux brimades et aux humiliations !
  • – Soutenons tous le droit de tous nos concitoyens à une vie digne de quelque régions qu’ils soient et ce pour le bien de notre patrie et l’avenir de nos enfants !
  • – Non à une Tunisie à deux vitesses ! Plus jamais ça !!!
  • Hamdi