Photo par Hamideddine Bouali


Par Dorra Ismaïl et Wafa Khlif,

L’échéance du 24 juillet est de plus en plus proche.

Notre maturité politique présuppose une conscience de ce qui fait notre être en tant qu’entité ayant une histoire, une culture et une durée géopolitique. Or les discours des un(e)s et des autres sur les termes tels que Laïcité, Islam, État, Modernité, Démocratie…mettent en exergue les amalgames et les confusions de tous bords.

1ère Entrée

Laïcité : du grec laikos, peuple

Des débats, des haines ou encore des discordes autour d’un terme « importé » : le terme laïcité. Introduit par un groupe facebook, il a marqué déjà une des premières discordes d’un peuple qui s’est réuni contre l’injustice et les mainmises. Sans réflexions ni débats, ce terme est déjà usurpé, entaché et vidé de son sens. Il en est même arrivé a être mobilisé pour dissocier les « bons » musulmans (laïcs) des « mauvais » musulmans (qui ne veulent pas l’entendre) !

Étymologiquement, « est laïc ce qui ne relève pas du clergé », notamment dans une société chrétienne. Est laïc/laïque celui/celle qui est « a-clérical » : c’est-à-dire n’obéissant à aucun clergé. La signification de ce terme a évolué vers l’opposition entre clergé/laïc voire savant/illettré… pour terminer vers une opposition franche entre société laïque et système religieux, toujours en Europe et plus particulièrement en France avec la loi de 1905.

Le mot, tel que compris dans une société chrétienne, désigne ce qui ne relève pas du clergé. Soit, par extension, ce qui ne relève pas du religieux, du despote… Un mot prend sens aussi bien dans un moment que dans une culture donnée avec ses singularités et ses différences. En fait, déplacer le mot implique le déplacement de tous ses référents.

Au sens européen du terme, l’Islam est de fait laïc. Il n’obéit à aucune hiérarchie religieuse (pas de prêtre en Islam). L’imam, si l’on peut considérer ce titre équivalent à celui du clergé dans un registre chrétien, n’a aucun pouvoir ni légitimité dans le rapport du croyant avec son Dieu. Donc, l’Islam, dans son principe substantiel et intrinsèque, est « a-clérical » voire « a-imamat » si l’on peut dire ; l’imam n’ayant qu’un rôle symbolique et pédagogique.

Ainsi, nous pouvons avancer l’idée que poser la question de laïcité – Islam et tous ses corolaires est totalement caduque tant qu’un travail réflexif sur qu’est-ce qui fonde une pensée de l’ « a-imamat » de l’Islam n’a pas été fait. Nous ne pouvons oublier qu’est musulman « celui qui est soumis à Dieu » donc sans intermédiaire et ne relève d’aucune autre hiérarchie. Il s’agit d’une réinvention étymologique du mot laïc et de la trajectoire historique propre à la pensée de l’Islam lui-même. Sans cela, tout discours sur l’Islam ou sur la laïcité ne sont que transferts de mots démunis de toutes compréhensions et réalités socioculturelles et épistémologiques.

On ne peut, à notre sens, parler de l’Islam et de la laïcité sans revenir vers une définition de la laïcité qui soit propre aux parcours à la fois des pensées de l’Islam à travers les différentes cultures qu’il a traversées. Une durée sociopolitique et historique à travers laquelle devront être interrogés l’État, le politique et le religieux dans leurs différents rapports. On peut même s’aventurer vers une compréhension des formes de laïcité de l’Islam mais en revenant vers ses fondements à travers sa propre histoire et non au travers de concepts développés dans d’autres univers géopolitiques et religieux.

Aussi, tant que les tunisiennes et les tunisiens, tout autant que les marocain(ne)s, les algérien(ne)s, les indien(ne)s, les perses, les indonésien(ne)s, les malien(ne)s… ne se sont pas donnés les moyens pour affronter leur rapport à une composante de ce qui participe de leur être socioculturel ; l’Islam, elles (ils) ne se donneront jamais les moyens de se construire en tant qu’individus ni en tant que société plurielle.

Une laïcité qui œuvre à l’installation d’une école publique, ouverte, gratuite et libre n’ayant « d’autres soucis que de libérer les consciences humaines grâce à une culture universelle » [1]. OUI !

Une laïcité qui veut racler une culture, juste pour contrer une religion malmenée par une pratique erratique, par des volontés de pouvoir et par une domination d’un genre ou de prétendants savants : NON !

Prôner les termes laïcité, démocratie, progrès, sans les traverser par notre réalité socioculturelle et historique et ce, dans la durée, c’est brasser de l’air et renforcer les obscurantistes et leurs discours.

Lire la deuxième partie de cet article.

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[1] Henri Pena-Ruiz, philosophe